Angoisse à l’Anglaise face à un «ennemi invisible» (Seconde partie)

  • World Finance / Britain's N°1 Performance Fuel / 4 Floors of Fun © Sandra von Lucius World Finance / Britain's N°1 Performance Fuel / 4 Floors of Fun © Sandra von Lucius

 

Ce n’est que le 12 mars que les vents commencent à tourner, quand on présente le dernier modèle statistique à Boris, qui lui pronostique au moins un demi-million de morts s’il poursuit sur cette « voie ».  Non, « on » ne parle ni de tactique, ni de stratégie. Le gouvernement depuis dément en effet toujours formellement, un, deux mois après, que l’ « herd immunity » aie jamais été une « tactic » officielle. Alors quelle était, quelle est aujourd’hui, début mai, exactement la stratégie poursuivie? Récapitulons : tout d’abord, quelques semaines avant l’entrée, le 23 mars 2020, dans la première phase de confinement,  « on » a recommandé la mise en quarantaine volontaire (self-isolation) pour les « personnes vulnérables », ceux qui avaient des symptômes et tout le monde devait se laver les mains. Sachant que la majorité des personnes infectées ne présentaient que des symptômes bénins et qu’un travailleur indépendant, précaire, dépendant complètement de son (maigre) salaire, n’allait pas s’arrêter de travailler pour un rhume. Sachant que nombreux sont ceux en Angleterre qui ne sont payés que pour les heures travaillées, comme les fameux « zero hours contracts » (2 millions de personnes environ), où on vous appelle au besoin.  En fait, il n’y a pas de contrat : il faut seulement être dispo quand  on vous appelle. Quand vous n’êtes pas appelés, vous n’êtes évidemment pas payés. Et les pauvres hères n’attendent que ça. Ils n’ont que ça pour vivre ou survivre. Alors ce n’est pas un rhume…

 

Que la fête commence !

 

Le festival de Cheltenham a accueilli 250000 personnes. Des festivités qui se sont étalées sur trois jours, du 10 au 13 mars. Le virus fut lui aussi à la fête, d’autant plus allègrement que les participants venaient des quatre coins du pays. 20000 avait fait le voyage depuis l’Irlande aussi. Le 11 mars, Liverpool recevait l’Athletico de Madrid, ville déjà relativement plus durement touchée par le virus. Le gouvernement a jugé qu’il n’y avait pas de risque de contamination notable. Lundi 16 mars, la France entrait déjà en phase de confinement. Il faudra une semaine de plus à Boris pour prendre la décision scandaleuse de stopper le cours des choses monnayables.  

Aujourd’hui, on sait que ces deux évènements au moins ont créé des clusters décisifs – appelés aujourd’hui « Super-Spreading Events » – pour la propagation du virus en Grande Bretagne – et en Irlande. Mais non, le gouvernement était apparemment convaincu que le risque était faible ou/et il misait toujours sur l’herd immunity ».  En même temps que ces rassemblements festifs de ce côté-ci de la Manche, de l’autre côté, en France, on envisageait sérieusement d’entrer en période de confinement. Ici, au Royaume Uni, on n’allait sûrement pas gâcher la fête maintenant « so let the old die ! ».

 

A Brand New World © Sandra von Lucius A Brand New World © Sandra von Lucius

 

Au début, en janvier et en février, on n’entendait pas encore vraiment parler dans les médias, même s’ils se réunissaient déjà, des comités ou conseils de crise Sage ou Cobra (le Super Comitee, celui du gouvernement, qui se réunit en situation d’extrême urgence, Cobra pour Cabinet Office Briefing Room A). C’était relativement calme. On parlait surtout – sur fond de virus encore assez lointain, quoique j’ai personnellement commencé dès fin février, en lisant ce qui se passait en Europe, à éviter les transports, les salles de gym et autres lieux bondés – de Priti Patel, la ministre de l’intérieur accusée de harcèlement par ses hauts fonctionnaires, qui était sur le point de lancer un nouvel Immigration Act, dont elle a admis elle-même que les directives auraient empêché ses propres parents d’ immigrer en Angleterre. Priti Patel, le type même de l’ultra intégrée. On parlait aussi de Cummings et de sa haine –décidément.. – des hauts fonctionnaires de l’État, tous « useless », il voudrait les remplacer par des « misfits and weirdos with odd skills », plus d"élitisme oxfordien", il veut des « marginaux, des tordus aux compétences inattendues ». Il faut du sang frais. Il a ainsi embauché le jeune Andrew Sabinsky, presque aussitôt renvoyé quand la presse a révélé ses idées arrêtées sur les différences d’intelligence évidentes entre les races. Le gouvernement n’a jamais jugé bon de préciser que, lui, n’adhérait en rien à ces théories racistes. Donc rien de bien  vraiment nouveau, si ce n’est ce mystérieux virus qui officiellement, au au pays des winners et contrairement aux autres pays, ne représentait aucune menace majeure.

 

There is another way to Live / May be. May be not. © Sandra von Lucius There is another way to Live / May be. May be not. © Sandra von Lucius

 

Gros succès de la série : « absences, manquements et ratés »

Je lisais pourtant la presse française et ne comprenais pas le choix du gouvernement anglais. Il suffisait de savoir compter, sachant ce qui se passait déjà ailleurs, pour conclure qu’il n’y aurait pas assez de lits, de respirateurs, les fameux ventilators que Boris a d’ailleurs commandé d’urgence, première mesure, aux constructeurs automobiles. Il a donc vu ce qui se passait en Italie, qui avait quasiment le double de lits en réanimation et qui devait déjà « faire un tri ». Rolls Royce ou McLaren construiraient un nouveau modèle. Il s’est finalement révélé impropre à l’usage. Ils n’avaient pas fait appel aux conseils des constructeurs professionnels, voire des médecins. Le flambeau de l’industrie anglaise ne serait-il donc plus ce qu’il eût été ? Non. Il s’agissait juste d’un raté, une erreur de briefing. Ça aussi on va l’oublier, finalement les respirateurs semblent ne pas manquer. James Dyson, le designer devenu milliardaire en fabriquant des aspirateurs (non, c’est pas une blague) a commencé lui aussi à produire ses respirateurs (fallait faire gaffe de ne pas se tromper), dont on a finalement pas eu besoin. Ouf ! Il semble qu’il ne faille pas entuber tant de gens. Opération ultra intrusive. C’est bien si on peut s’en passer. Aujourd’hui un tiers des entubés y passent.

 

The Magic of Home / Pedestrians Please Use Other Footpath © Sandra von Lucius The Magic of Home / Pedestrians Please Use Other Footpath © Sandra von Lucius

 

Lui, James, il plane en self-isolation dans son penthouse acquis pour 43 millions en janvier 2019 au sommet de la plus haute tour de Singapour. Ardent brexiteur, le milliardaire a transféré en juillet dernier le siège de sa société dans sa nouvelle ville d’adoption. Certains, pas trop, ont crié, pas trop fort, à l’hypocrisie. Je pencherais plutôt pour un pragmatisme cynique et cupide. Il a compris que Brexit is Brexit but Brexit is what exactly ? And when ? Dans tous les cas, il doit trouver un moyen de faire fructifier ses deniers en minimisant les pertes (dont impôts et taxes) avant que la Grande Bretagne devienne enfin un « Grand Singapour ». Là seulement, peut-être, il reviendrait. Il s’y connaît en chiffres. Référendum en 2016. Toujours pas sortis du pétrin en 2019. Le temps c’est de l’argent. Il se félicite surement, encore plus maintenant, d’avoir mis les voiles, peut-être au et pour un bon moment. Je crois qu’il a dit qu’ils les offraient au gouvernement, ses ventilators, quelles largesses, alors qu’il le prive par ailleurs de bien plus larges sommes imposables.

Si le NHS (National Health Services) n’a pas été complètement submergé par le flot tant redouté de malades sévères, le personnel soignant n’en est pas moins déjà épuisé physiquement et psychologiquement. Il se plaint désespérément du manque d’équipement. Il est infecté. Plus de 100 médecins, infirmières, infirmiers, personnels hospitaliers sont morts infectés par le virus. Parce qu’ils n’étaient pas assez protégés. Il paraît qu’avant les cuts (coupes budgétaires), l’Angleterre, leader en pharmacopée, était l’un des pays qui aurait été le mieux préparé en cas de pandémie. C’était avant une décennie d’austérité. En 2020, il n’y avait plus assez d’équipement pour le personnel soignant dans l’éventualité très probable sinon certaine, selon les épidémiologistes, de la pandémie à venir. Ces économies, c’est avéré, ont coûté et continuent de coûter des vies, par milliers. Car c’est aujourd’hui avéré, le virus est plus virulent dans les hôpitaux et les institutions sociales et sanitaires, reconnus désormais comme des Clusters ou Super-Spreading environments privilégiés.

 

City of London / London Royal Hospital © Sandra von Lucius City of London / London Royal Hospital © Sandra von Lucius

 

On est sidérés, j’insiste, par le manque de masques et de PPE (Personal Protective Equipment) pour le personnel soignant. On sait que l’austérité a donné un sacré coup au renouvellement des stocks. Plusieurs entreprises de l’industrie textile auraient assez vite proposé leur soutien, offre restée lettre morte auprès du gouvernement pendant plusieurs semaines. On apprend par ailleurs que le Royaume Uni ne prend pas part à un programme chargé d’assurer le ravitaillement de stocks de matériel médical en gros, donc à moindre coût. Là le gouvernement s’emmêle les pinceaux. Nous sommes en mars-avril. Le Premier Ministre est absent, malade du corona. Lors du daily briefing désormais, ses ministres et conseillers, se relaient au pupitre où un panneau au design routier nous enjoint à « Stay home – Protect lives –Save the NHS ». Je ne peux m’empêcher de penser aux panneaux qui parsemaient notre quotidien dans maints lieux publics au Temps Normal « Catch it – Bin it – Kill it ». Aurions-nous  dû  les lire comme une prophétie…  « Avant », il devait y avoir un panneau du type « Get Brexit Done » ou un truc du genre, je ne regardais plus. Maintenant, les ministres et les conseillers se succèdent et ânonnent des banalités avec plus ou moins de brio, plutôt moins. Parfois ils mentent, se contredisent entre eux. Comme sur le programme d’aide européen.

 

ROOM Discover / Hello Tomorrow Everything is Brighter in Dubaï / Souvereign Recovery © Sandra von Lucius ROOM Discover / Hello Tomorrow Everything is Brighter in Dubaï / Souvereign Recovery © Sandra von Lucius

 

Suivons la chronologie des évènements en février- mars.  1re version : « Ils » ont raté le mail de l’UE qui leur proposait d’y participer. 2e version : la décision de ne pas participer au programme était politique, « a political decision », donc pas sanitaire. « On » a donc bien reçu et pris connaissance du mail. Sous l’euphémisme « political decision », on comprend qu’ « ils » considéraient qu’à partir du 31 janvier, étant désormais hors Europe, « ils » ne pouvaient, devaient (voulaient)  - en leur âme et conscience idéologisée - plus participer à aucun de ses partenariats – alors que nous sommes toujours en période de transition, que rien n’est encore fait ni à refaire, encore moins scellé, et que l’UE envoie une invitation. Pour les masques et les PPE, « ils » ont cherché des partenaires en Chine, en Turquie, peut-être ailleurs avec plus ou moins de succès, plutôt moins. L’Europe ne semble décidément pas être assez  Global aux yeux des Brexiteurs en chef. B-idéologie quand tu nous tiens. 3e version : Hanckock a bien reçu les propositions européennes. « Ils » font partie du programme européen ( ?). Mais il n’en a pas encore vu l’utilité – sous-entendant encore une fois l’inefficacité notoire de l’UE. Ça va encore être de sa faute. Lors du Daily briefing où le ministre de la santé nous sort sa dernière version, il coupe Laura Kuenssberg,  journaliste politique au verbe acéré de la BBC, de façon abrupte, juste au moment où elle allait clairement lui demander de confirmer cette nouvelle officiellement : nous faisons partie du programme européen. Il pense sans doute se sortir de cette litanie de mensonges en nous embrouillant sur les dates et les différents contrats d’aide proposés car l’UE, magnanime, a fait savoir que sa porte restait ouverte pour les programmes à venir.

 

Pulse of Europe / Little Britain © Sandra von Lucius Pulse of Europe / Little Britain © Sandra von Lucius

 

Concernant les participants du Sage, comité scientifique, les critiques aujourd’hui les plus sévères portent sur l’influence qu’a pu exercer Dominic Cummings – l’éminence grise, le premier conseiller de Johnson, l’analyste et marketeur cynique qui a mené le vote Leave à la victoire le 23 juin 2016, ce nouvel antéchrist rompu aux nouvelles technologies pourfendeur de l’État aux pouvoirs « dépassés » – sur les conclusions des scientifiques réunis dans le comité d’experts. Le gouvernement assure que lui et son aide pendant la campagne pro-Brexit, Ben Warner, ne s’y sont invités qu’en « spectators ». Ce que réfutent certains scientifiques présents qui les dépeignent en « active participants ». Sachant que nombre des scientifiques du Sage travaillent dans des laboratoires et institutions dont le financement dépendent en partie du gouvernement, il est permis d’imaginer l’influence que les vues exprimées « activement » par les politiciens importuns et analystes de données type Faculty a pu avoir sur les conclusions fournies au conseil de crise Cobra (qui se réunit en cas de crise terroriste ou sanitaire ou de catastrophe climatique), composé lui de membres du gouvernement, de hauts fonctionnaires, de chefs militaires, chargés de prendre les décisions en fonction des conseils (sur base exclusivement scientifique, indépendamment de toutes considérations autres, politiques ou économiques) du Sage. On ne sait pas non plus quelles informations Cummings à relayées auprès de Johnson, en tant que premier conseiller. D’autant que depuis le début de la crise, Bojo, encore fringant, a brillé au moins 5 fois de son absence lors des Cobra Meetings, auxquels le Premier Ministre est normalement tenu d’assister, d’autant plus vu l’ampleur de la crise.

 

Sur une plage des Caraïbes... © Sandra von Lucius Sur une plage des Caraïbes... © Sandra von Lucius

 

Le 24 janvier, deux mois avant qu’il ne tombe malade, il n’y était pas. Or le même soir il a assisté à cette célébration du Nouvel An chinois à Downing Street en présence de l’ambassadeur chinois. Bojo aime, on le sait, entretenir des « special relationships » et ça devait être plus sympa qu’une réunion Cobra. Plus lucratif sans doute, aussi. Ce n’est donc ni la première ni la dernière réunion Cobra à laquelle il n’assistera pas. Il est en effet établi que fin février, Boris et Carrie roucoulaient encore une fois en vacances, cette fois dans un manoir chic de la campagne anglaise (à ce rythme, on arrive probablement au deuxième mois de salaire, mais quand on aime on ne compte pas : l’homme invisible à la tête de l’Etat en deviendrait presque sympathique, il n’est pas là car il s’occupe de sa copine qui va bientôt accoucher de son 7e ou 8e enfant, on ne sait pas, voir Wikipedia, mais encore une fois, Bojo ne compte pas).  

 

Bojo n’a jamais su apparaître qu’en winner

 

Bouffon à ses heures, résolument médiatiques puisqu’ il a longtemps été éditorialiste volontiers provocateur  puis maire de Londres facétieux, toujours un mot pour rire, une accroche, une corde sur laquelle il glisse en mode tyrolienne, un pouce levé vers le ciel – seule voie possible – la tignasse hirsute sous le casque, l’autre main agitant un petit Union Jack de foire populaire, ce clown dégringolant a réussi son pari de toujours de finalement  s’élever au plus haut rang de l’échiquier politique.

Tandis que le SARS-Cov-2 commence à infecter des gens en Chine, lui est  gonflé par une majorité récemment gagnée face à Jeremy Corbyn, un opposant radical-mais-pas-sur-tous-les-points-pourtant-essentiels. Indécis sur le Brexit justement, l’unique sujet politique depuis le 23 juin 2016 en Great Britain. Donc peu crédible, le frêle mais têtu Corbyn… Jeremy  aura au moins eu le mérite (haute qualité morale ou misérable péché d’orgueil ?) de ne jamais se montrer pro-européen. Il a ainsi provoqué l’incompréhension de « l’establishment libéral », libéral au sens d’ouvert, de gauche, généralement « cultivé » (« qui ont fait des études »), les « bobos de Londres », ou des grandes villes britanniques, Manchester, Liverpool, Glasgow, Oxford, Edimbourg, Belfast, etc., qui ont presque tous voté pour rester dans l’UE. Et qui, avant Brexit, votaient généralement Labour. Comme quelques mois avant le Référendum, avec l’arrivée du travailliste Sadiq Kahn à la tête de la mairie de Londres. Le premier maire musulman d’une capitale occidentale. Une de ces « ouvertures » qui se révélera fatale quelques mois plus tard, au niveau national.

 

Oxford In / Eton Mess / We're having an existential crisis © Sandra von Lucius Oxford In / Eton Mess / We're having an existential crisis © Sandra von Lucius

 

Le 12 décembre 2019, les jeux sont faits. Le Manifesto travailliste de Corbyn et du groupe Momentum est un pamphlet onirique. Eux-mêmes n’y croient pas. Et s’ils y croient, c’est peut-être pire, car ils sont bien les seuls. Mais surtout, encore une fois, Jeremy n’est pas clair sur Brexit. Quand toute la campagne de Bojo n’en démord pas. Ça passe ou ça casse. Brexit is Brexit. On ressent une certaine « fatigue » (on utilise en anglais le mot français dans son sens le plus fort de profonde lassitude) chez les électeurs exténués, ils en ont marre de voter. Faut dire que si peu espacées, les élections perdent de leur primeur. Même pour les plus exaltés. Les Remainers aussi en ont marre. De toutes façons, on est faits, Brexit va passer. Et bien que ça passe. Que ça casse. On est prêt pour le No-Deal. On le souhaite presque. Pour qu’ils voient. Passe ou casse, coûte que coûte, whatever the cost. Get ready for Brexit. Get Brexit Done. Make Britain Great Again. On connaît leurs tirades par cœur. La novlangue a fait son travail de sape, elle s’adresse désormais à une population  subjuguée, laminée, qui suit peu ou prou le cours des évènements.  Roue de la fortune sur laquelle elle est bien obligée d’admettre sa totale impuissance.

Là plus que jamais, le 31 janvier 2020, date officielle de la Sortie de l’UE, Boris ne se sent plus de joye. Cette fois, Bojo est vraiment aux anges, bien plus qu’à l’occasion des dernières élections, gagnées d’avance, donc. Il a ses raisons pour être aussi content : il évite in extremis la « mort dans le ravin », qu’il avait officiellement annoncée, cette promesse  absolue définitivement non tenue, la fameuse « rather die in a ditch » (« plutôt mourir dans un ravin »), ces coups répétés de marteau rageur qu’il nous a assénés, à l’approche du  31 octobre dernier, date – une première fois – définitive d’une Sortie sure et certaine, un cut-off net et précis, de l’honny UE. Pour lui c’était alors clair, irrévocable : la Sortie ou le Ravin. Ça pourrait être le titre d’une fable. Ça aurait pu être une défaite remarquable, or Boris, même quand il perd, est un winner, ne l’oublions pas, et la promesse inouïe a vite été enfouie dans le ravin. Le 31 janvier, Boris est toujours bien vivant et il va leur en montrer, à tous ces inférieurs du monde entier, il est en train d’« unleash the full potential of (a) brilliant country ». La veille, le 30 janvier 2020, l’OMS venait juste de déclarer la pandémie d’échelle mondiale. En Grande Bretagne, on l’a vu,  malgré le nombre de contaminations en augmentation, la fête a continué pendant presque deux mois, jusqu’au 23 mars, où un Boris que l’on n’avait jamais vu aussi sérieux - il était sans doute déjà infecté - a annoncé le début du Lockdown (confinement) national.

 

Businesses are open as usual © Sandra von Lucius Businesses are open as usual © Sandra von Lucius

 

Boris… Figure tragique, ou comique, ou tragicomique ? Difficile à déterminer. L’Histoire le dira. Ses absences répétées (vacances, fièvre brexiteuse, covid 19, convalescence, arrivée de son 7e ou 8e  enfant le jour où il aurait dû faire son retour au Parlement et pour la première fois faire face au nouveau leader travailliste, Keir Starmer, et à ses questions sur les failles les plus troublantes dans la gestion d’une crise sans précédent), toutes ces absences ont-elles finalement été préférables à sa présence faite de gesticulations péremptoires, désordonnées et vides ? Sa présence, en sus du virus, aurait-elle été d’autant plus insupportable ? On aurait juste pu observer de visu une incompétence abyssale lorsque le temps n’est plus à lever les deux pouces en signe de victoire auto-satisfaite, une victoire dont il est l’un des rares à goûter les fruits bien juteux – ce qu’il continue de faire soit dit en passant, mais pour l’heure on peut imaginer et espérer qu’il veut juste montrer à son peuple que, lui, va mieux. Lui, s’en est sorti. En plus il est papa. Un vrai chemin de roses. Qui nous dit aussi qu’il est seulement distrait, léger, vivant résolument dans le présent, déconnecté des choses de ce monde. Ce qu’il a en fait toujours été. On a pu espérer qu’après avoir frôlé la mort, quelque chose en lui aurait pu radicalement changer. On a pourtant du mal à y croire. Connaissant le personnage et tous les puissants qui ont placé en lui tant de leurs espoirs. On ne se débarrasse pas comme ça de la B-idéologie et de ses prosélytes nantis. On veut tous (really ?) pouvoir un jour retourner glander sur une plage des Caraïbes, isn’t it sooo romantic ?

 

Sous le corona, la plage ?

 

Il a annoncé le 30 avril, qu’il allait nous révéler la semaine suivante son plan de Sortie, celui du dé-confinement, pas celui de l’UE. Celui-là, on l’attend plus, il est comme le Messie. Et les premiers essais de négociations à distance, pour cause de virus, n’ont guère été probants, les deux parties en présence virtuelle s’accusant mutuellement de mauvaise volonté. Nothing new under the sun. On ne verra sûrement pas le Messie, et on n’est pas sortis du big mess, le gros bordel. Le Royaume Uni qui ne veut plus obéir aux règles de l’UE mais qui ne veut pas sortir de ses programmes clés, dans le domaine de la sécurité par exemple, auquel il veut participer (partage des données, etc) mais libéré du joug des lois édictées par la cour de justice européenne. Situation « beurre et argent du beurre » quasi insolvable qui fait obstacle dans tous les grands dossiers (agroalimentaire, télécommunications, immigration, environnement, etc). Donc cette Sortie-là est au moins aussi incertaine que celle du confinement. Mass-isolation, l’isolement de masse, n’est-ce pas ce que nous promet Brexit également ? Sauf que le virus a accéléré le processus. Il nous l’a fait sentir dans notre chair. L’isolement. Va-t-on en tirer un enseignement quelconque ? Va-t-il nous faire revoir vraiment ce que visons ou visions la plupart d’entre nous (même avec les meilleurs volontés du monde): la consommation à outrance, selon les moyens, mais pour tous la consommation de toute façon et la consummation du monde qu’elle suggère et montre un peu partout sur la planète de plus en plus clairement, de plus en plus souvent, de plus en plus brutalement?

 

Opening soon / NHS © Sandra von Lucius Opening soon / NHS © Sandra von Lucius

 

Si « le peuple » ne consomme plus autant, ou de façon réfléchie, sustainable, autant que possible, et décide volontairement de soutenir le monde, comme on soutient une thèse, de bout en bout réfléchie, la machine productive va devoir s’adapter. Seulement est-ce possible sans des directions, une vision allant dans ce sens, que nous proposeraient les différents États, le « Pouvoir » ? Le Sars-Cov-2 va-t-il renverser la B-idéologie ? Les faits sont là : l’État n’a jamais été autant vécu comme une providence. Cummings se fait tout petit. Léger soulagement. Moins on le voit, mieux on se porte, c’est important en ce moment. Lui qui souhaitait son démantèlement,  l’État n’avait depuis longtemps pas été aussi généreux pour son peuple, du moins pour les plus chanceux. Il a équipé un immense hall de foire en hôpital en moins de deux. Il a promis d’aider les entreprises, en première ligne, évidemment, mais aussi les travailleurs qui ont perdu leur emploi, même si les reportages sur le sujet sont encore parcimonieux. On ne sait pas encore de quoi vivent tous ceux qui ont perdu leur travail, il y a les banques alimentaires, les food banks, certes, mais elles fonctionnaient déjà à la limite avant la pandémie. Quelques milliers de « précaires » ne pouvant pas payer leur loyer sont déjà à la rue. Les Charities n’ont jamais vu de scènes de détresse plus alarmantes.  « Ce sont des gens qui n’ont jamais été à la rue, qui n’en connaissent pas les codes ». La peur rivalise avec le désespoir. Va-t-on arriver à un quart de la population vivant sous le seuil de pauvreté ? Perspective aujourd’hui plausible. L’endroit le plus durement touché par le virus (en contaminations et en décès) en Angleterre et au Pays de Galles est aujourd’hui Newham, aux abords du Parc Olympique, dans l’East End de Londres. L’endroit le plus pauvre d’Angleterre et le plus « diverse », avec plus de 70% de minorités ethniques.

 

Chinese School on Sundays / Food bank still open © Sandra von Lucius Chinese School on Sundays / Food bank still open © Sandra von Lucius

 

Le gouvernement ne parle pas ou extrêmement rarement de ces gens. Son discours, chaque jour, lors des Daily Briefings, est fait de chiffres et de considérations quasi exclusivement sanitaires. Ceux qui lors du Référendum conspuaient les « experts » - qui leur prédisaient avec Brexit une débâcle économique assurée – s’en remettent désormais totalement aux experts sanitaires, derrière lesquels « ils » cachent leur impuissance, leur incompétence en la matière. Il s’agit en effet de vies humaines. Plus d’une chimère. Or ils ne parviennent tout de même pas totalement à renoncer à leur outrecuidance de winners. Le 21 avril, Matt Hancock annonçaient les premiers essais de vaccins faits sur des humains à l’institut Jenner d’Oxford. Dans son adresse, bien que prenant désormais les précautions d’usage rapport aux promesses non tenues (sur le nombre de tests effectués par exemple), il n’a pu s’empêcher de plastronner en clamant que la Grande Bretagne était le pays qui avait le plus investi dans la recherche d’un vaccin et que lui allait investir toutes ses forces pour que le Greatest Country in the World soit le premier à trouver l’antidote qui va sauver le monde. Foin des précaires et des Care homes (ephads)où aucune mesure n’a été mise en œuvre pour limiter la casse, vive le tout sanitaire ! “The upside of being the first country in the world to develop a successful vaccine is so huge that I am throwing everything at it”, “l’avantage d’être le premier pays au monde à développer un vaccin efficace est si énorme que je vais tout donner pour ça” et “Quelle aubaine économique pour notre pays qui va fournir ce vaccin au monde entier ! ». « Ils » ont gardé tous leurs réflexes. Le renversement de la B-idéologie n’est pas pour aujourd’hui. Mais l’humilité s’apprend-elle ? Peut-être, dès le plus jeune âge… Rendez-vous manqué par la tête de l’Etat en 2020 : Let’s « unleash the full potential of (a) brilliant country ! ». Pour le meilleur : le vaccin pour tous, pour tous les pays (really ?) et pour le pire : la quête du Graal : tous ces milliards qui « leur » tendent encore les bras, à eux, rien qu’à eux. Nothing new…

 

Robin Hood / Humanitarian Aid © Sandra von Lucius Robin Hood / Humanitarian Aid © Sandra von Lucius

 

Mutual Aid Now / The Salvation Army © Sandra von Lucius Mutual Aid Now / The Salvation Army © Sandra von Lucius

 

On dit aussi que le virus a boosté les solidarités. Qu’il va entraîner une plus grande pauvreté qui ne pourra plus être ignorée. Qu’il a révélé que notre société dépend de travailleurs essentiels, aujourd’hui au bas de l’échelle. Mais demain ? Va-t-on vraiment encore pouvoir les oublier ? Les milliardaires sans doute, ils sont depuis longtemps humainement  - pas virtuellement, en bons chantres de l’économie informatisée et de l’intelligence artificielle -  parfaitement déconnectés. Mais les autres, tous les autres, les milliards, pas virtuels mais humains, bien humains, connectés dans le réel ?...  Nous trouvons-nous à l’un de ces grands tournants historiques ? À l’orée d’une ère nouvelle où le plus grand nombre va devoir prendre clairement ses responsabilités quant à la place qu’il veut occuper dans le monde ? Ici, là, maintenant, ou sur une plage des Caraïbes ? ….. À suivre...

 

Plus de photos de Londres (parfois d'ailleurs) hors et en période de confinement (could you spot the difference(s)?) sur:
http://photo.netcius.net/index.php?vt=proj&projId=lockdown&phgrId=lockdown0017&photNo=0

 

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