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Billet de blog 13 janv. 2022

Emmanuel Macron et le langage de la guerre

Les mots du Président ont provoqué une déflagration dans l'espace démocratique et médiatique, pour chaque français et plus particulièrement pour les personnes qui ont fait d'autres choix que le vaccin. Le langage utilisé offre une interprétation de la gestion de l'épidémie appartenant au registre de la guerre.

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Le Pass vaccinal a perdu son déguisement. Le masque est tombé. Le président de tous les Français a énoncé une stratégie assumée : «emmerder les non-vaccinés». «Nous sommes en guerre» phrase inaugurale[1] du président en mars 2020. Une guerre qu’il a déclaré contre le virus. Il vient de donner l’ordre de réorienter les missiles. Les non-vaccinés sont devenus le nouvel ennemi du peuple. Un ensemble de mesures sont donc prévues pour réduire comme peau de chagrin leurs liens sociaux, afin qu’ils cèdent à la vaccination. La guerre est organisée en bataille navale et la hauteur des vagues oriente la stratégie. L’unité de mesure est ondoyante selon le chiffre que l’État-major souhaite utiliser pour justifier ses certitudes ou ses manques. Le nombre s’impose comme une boussole. Donc, on compte. Bien que le chiffre soit élevé à la hauteur de l’objectivité absolue, son abondante production et son interprétation désorientent. On en perd le nord. A ce jour, un nombre emporte à lui-seul toute la passion haineuse. Le plus insupportable de tous n’est plus celui des morts comme au début de la pandémie, mais le nombre de non-vaccinés en soins critiques. Le chiffre, comme attrape-regard, nous détourne du réel de la mort des services de réanimation d’hôpitaux en difficulté structurelle.

Un scud dans la guerre

Emmanuel Macron se livre à quelques lecteurs du Parisien[2]. Une discussion faite non sans empathie de circonstance imposée par la nécessité de l’exercice. La distorsion est possible entre l’oral et l’écrit, mais le texte a été relu et validé. La maladresse et le raz de marée pulsionnel en sont de fait écartés. Il assume ses propos. Le scud est le « très envie d’emmerder les non-vaccinés», il met les non-vaccinés en position d’être «déchet» de merde, c’est son «envie», interprétable du côté de la jouissance. Et de poursuivre «on va continuer». Le «on», représente le «pas-tout-seul». Il possède un État-major, un Amiral, des officiers généraux, un conseil de défense, des démineurs. Un ensemble organisé pour faire face à la guerre déclarée, d’abord au virus et à présent aux non-vaccinés. C’est donc en chef de guerre qu’il combat la résistance et entre en campagne, écartant la possible désertion dans le camp des vaccinés.

La servitude sous la menace de la perte

Une certitude est annoncée : «Plus de 90 % ont adhéré» au vaccin. «Adhéré» semble quelque peu excessif, sauf à croire que 53 020 274[3] de vaccinés l’ont fait par conviction. Quelques millions de personnes se sont fait vacciner pour une protection personnelle et de surcroît pour limiter les contaminations au regard des connaissances acquises sur les vaccins au premier semestre 2021.

Forçage du choix

L’instauration du Pass sanitaire, s’est inscrit du côté du choix forcé[4]. La vaccination ou la perte de jouir librement des lieux sociaux constitue un point de chavirement, en période estivale, alors que le peuple Français est en ordre dispersé. Quelques millions de personnes supplémentaires font le choix de la vaccination, privilégiant le lien social. D’autres acceptent le retrait, conservant la possibilité par un test négatif gratuit de rejoindre les vaccinés devenus rapidement majoritaires. Puis une nouvelle étape se «met en marche». Le test antigénique perd sa gratuité pour les non-vaccinés et l’obligation vaccinale est imposée pour certaines professions. Face à ce nouveau choix forcé, des soignants et d’autres plus invisibles, héros des premiers temps, font le choix de la perte de leur poste et de leur salaire. De perte en perte, Emmanuel Macron constate qu’il persiste néanmoins «une petite minorité réfractaire», car la mise en servitude par la menace de la perte ne fonctionne pas pour tous. La guerre contre certains est perdue d’avance, il ne peut l’ignorer. Certains non-vaccinés résistent non seulement au vaccin, mais aussi au virus. Cependant, Olivier Véran, prévient que devant la Belharra[5] Omicron «Il y a peu de chance que les non-vaccinés passent entre les gouttes[6]». Certains non-vaccinés savent utiliser le masque et la distance physique pour se protéger des gouttes postillonnaires et des atchoums suspects. Il faut néanmoins les «emmerder» «jusqu’au bout», pour garantir la sécurité selon le «un pour tous et tous pour un[7]», en privilégiant le traitement du totus, un « tout » pris comme un tout, au détriment de celui de l’omnis d’un «tout» pris un par un. Pas de distinction entre les non-vaccinés dont les revendications, les angoisses et les causes hétérogènes requéraient une approche plus tactique que passionnel.

 Une tactique risquée

Une manœuvre jusqu’au-boutiste envers les non-vaccinés, qu’il veut confronter à leur point d’impossible, afin qu’au plus haut de la vague, les non-vaccinés choisissent la vaccination plutôt que la tête sous l’eau. La tactique n’est pas sans risque d’un point de vue psychique, et pourrait même s’avérer dangereuse pour certains. En effet, le passage à l’acte violent sur soi ou sur l’autre peut être une solution psychique face à l’impasse, quand les mots manquent et que les solutions multiples se dérobent. L’angoisse peut se présenter à son paroxysme. Le symptôme reste toujours possible et préférable au pire : dépressions, anxiété, phobies, perturbation du sommeil. L’adhésion à des groupes violents pour border l’angoisse pourrait se présenter également comme solution psychique. Dans ce nouveau contexte, le débat démocratique se devrait d’une expansion tentaculaire, afin de produire des effets thérapeutiques comme rempart à la violence.

[1] Éric Porge, La psychanalyse et le langage de la guerre, revue Essaim N°46, Studio Lacan

[2] Article Le Parisien Olivier Beaumont, David Doukhan, Pauline Théveniaud, henry Vernet, Marcelo Wesfreid 04/01/2021

[3] Au 5 Janvier 2022, Our World in Data

[4] Choix forcé ? Lacan quotidien N°890 Marie-Hélène Brousse

[5] Vague mythique au Pays Basque

[6] Audition du 29 décembre 2021 devant les députés à l’Assemblée Nationale

[7] Devise des 4 mousquetaires. Alexandre Dumas

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