Sandrine Vialle-Lenoël
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Billet de blog 24 nov. 2022

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La violence sexuelle et le consentement sexuel, un rapport impossible

Interroger le consentement d'une femme en matière d'agression sexuelle, c'est se méprendre sur la notion même de consentement. Une agression sexuelle est possible avec consentement, mais alors à quoi une femme consent au moment de l'agression ?

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« Je te crois » est une inscription féministe qui veut contrer la suspicion à l’égard des femmes qui dénoncent l’agression sexuelle qu’elles ont subie.  Une suspicion qui apparaît spontanément à l’écoute d’un témoignage médiatique ou lors d’une enquête policière ou en entreprise ou même auprès de proches. Cette suspicion est presque pulsionnelle et incontrôlable. Elle se présente d’emblée par la recherche d’indices et processus psychiques à partir d’un grand principe qu’est le consentement, pour déterminer s’il s’agit bien d’une agression sexuelle. Le consentement est érigé à la hauteur d’une vérité absolue : être ou ne pas être consentante, telle devient la question. Peut-être pas toute entière consentante, mais juste suffisamment pour qu’un doute raisonnable puisse s’introduire. Perfide, menteuse ou consentante, le doute s’installe. Il faut alors établir la vérité, afin d’écarter tout soupçon sur sa responsabilité… à elle. La vérité, toute la vérité, non sur l’effraction, mais sur le consentement.  L’art 222-22[1] du code pénal ne fait aucunement état de l’idée même de consentement. Toutefois, étant à l’affût du moindre comportement équivoque ou de la moindre incohérence dans l’énonciation, il est facile de penser que consentement il y a bien eu. Ce consentement qui ne peut relever que d’une vérité subjective, toujours sujette à interprétation, va venir recouvrir les faits matériels de l’agression dans les esprits.

 La dissociation du consentement

Le consentement est en effet un processus psychique complexe et opaque. Le consentement sexuel ne peut se réduire à un banal accord. C’est la raison pour laquelle « penser » consentement en matière d’agression sexuelle mènent les femmes dans une impasse. L’inscription féministe « Je te crois » tente de recouvrir à son tour le processus même qu’engendre l’interrogation du consentement : « Je crois à ton énonciation », « Je crois que tu n’étais pas consentante » « Je crois que tu as été agressée ». En matière de consentement sexuel, les connaissances de tout un chacun et chacune manquent pour déchiffrer la complexité des faits psychiques en jeu. Dans ces circonstances, chacun y va de son interprétation, en premier l’homme qui en fera le pilier de ses certitudes et de sa défense. Elle aurait consenti à son insu, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, mais en fait pas du tout. Dans certains cas, ce n’est pas à l’acte sexuel que les femmes consentent. Elles consentent à se faire objet de désir, objet scopique, objet cause du désir, à la promesse d’amour qui passe par le sexe, à des injonctions sociétales. Cela ne signifie pas pour autant qu’elles sont consentantes à un acte sexuel. La différence est fondamentale.

Consentement sexuel et consentement

Le consentement sexuel trouve sa place dans une relation qui a déjà établi le consentement. Le consentement sexuel n’est pas le consentement. Il est possible pour une femme de consentir a beaucoup de choses dans une relation, mais consentir sexuellement relève d’une autre affaire. La série Anatomie d’un scandale[2] diffusée sur Netflix en offre une illustration magistrale. Une séduction très sexualisée furtive, dans un couloir entre deux étudiants ; l’approche trop brutale rebute la jeune fille qui repousse le jeune homme et s’éloigne, il la rattrape, se fait plus doux, elle accepte, lui s’assurant alors que l’approche lui convient mieux. Elle se laisse aller, guider par cette nouvelle séduction. L’instant suivant, il la plaque violemment au mur, elle résiste, et à cet instant, il sort cette phrase « Tu ne vas pas faire ton allumeuse », elle consent à ne pas être une allumeuse et se laisse violer. La scène se reproduira de nombreuses années plus tard avec une autre femme, avec la même phrase qui entraînera les mêmes effets. Cette dernière portera plainte, mais le procès centré sur le consentement et leurs anciennes pratiques sexuelles (ils ont été amants) ne réussira pas à convaincre les membres du jury. Le réalisateur par le jeu des actrices, de leurs regards vides ne laisse aucun doute aux spectateurs, l’agression a bien eu lieu. Le réalisateur nous conduit à dire « Je la crois ».

Mais quel consentement ?

Cette illustration nous fait parfaitement comprendre qu’une femme peut ne pas consentir à un acte sexuel tout en consentant à « Je ne suis pas celle que tu crois » ici en l’occurrence « une allumeuse ». L’une de ces raisons est son image en tant que femme dans le désir et la pulsion sexuelle d’un homme et dans le « qu’en dira-t-on ? » qui suivra.  De manière ancestrale une femme a appris que si on allume un feu, il faut l’éteindre, injonction résistante à toute liberté sexuelle. Si la femme a mis le feu aux pulsions sexuelles d’un homme, la responsabilité lui incombe d’aller selon la formule consacrée « jusqu’au bout » de sa jouissance… à lui. Dans ce cheminement, il n’est pas question de consentement à l’acte sexuel, il est question de ne pas consentir à être une allumeuse, donc de consentir à l’acte sexuel.

Tant que le consentement sera « La » question, la suspicion surgira face à la dénonciation d’une agression sexuelle. La vérité est toujours menteuse, la subjectivité et l’opacité toujours au rendez-vous. Alors oui : « Je te crois », car l'agression sexuelle est possible avec un consentement.

[1] L’article 222-22 du code pénal énonce : « Constitue une agression sexuelle toute atteinte sexuelle commise avec violence, contrainte, menace ou surprise... » « Le viol et les autres agressions sexuelles sont constitués lorsqu’ils ont été imposés à la victime dans les circonstances prévues par la présente section, quelle que soit la nature des relations existant entre l’agresseur et la victime, … ».

[2] Adaptation du roman éponyme de Sarah Vaughan. Réalisation David E. Kelley et Melissa James Gibson. Diffusion Netflix avril 2022

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