Les mauvais comptes d’uMen, la mutuelle de la presse et du spectacle

En faisant le choix de quitter le groupe Audiens, la mutuelle uMen pourrait avoir guidé ses adhérents vers une pente tout à fait glissante : celle de l’interprofessionnalité. Car au sein du groupe Vyv, uMen semble déjà payer les pots cassés d’une politique pour le moins hasardeuse.

La dispute aura finalement eu peu d’échos, sinon dans la presse spécialisée. L’an dernier, Audiens, le groupe de protection sociale des métiers du spectacle, de la culture et de la communication, était entraîné dans une procédure de « divorce » à l’initiative de deux mutuelles de son groupe : la MRSSC, d’une part, et la mutuelle ex-Audiens d’autre part, renommée après bien des atermoiements uMen (Union pour une Mutuelle engagée).

L’objet de la dispute a toujours été pour le moins trouble, et la communication des deux mutuelles relativement laconique, de sorte que les raisons du départ ont laissé adhérents, syndicats et même employés assez confus. Pour expliquer cette rupture, uMen et son dirigeant Laurent Joseph évoqueront tour à tour « une absence de vision partagée », « des divergences sur la gouvernance » ou encore le passage à un nouveau mode de gouvernance (SGPAS) qui ne leur laissait que peu d’autonomie.

Des raisons qui n’ont pas réellement convaincu les connaisseurs du dossier, au point où Laurent Joseph a dû s’exprimer une deuxième fois afin de sortir de l’ambiguïté. « La généralisation de la complémentaire santé exigeait de revoir le positionnement de la mutuelle, uniquement sur l’individuel, sous peine d’être voué à disparaitre. » a-t-il proclamé. Par ailleurs, ce dernier avait également évoqué le fait que le centre médical René-Laborie, géré par la MRSSC, serait rentré en concurrence avec un autre centre du groupe « au niveau de la patientèle, comme des professionnels de santé ». Une véritable pomme de discorde, selon le président.

Plus d’un an après, cette décision a-t-elle payé ses fruits ? Rien n’est moins sûr.

 

Une mutuelle satellisée

Une chape de plomb entoure le coût réel du départ d’uMen de son groupe de tutelle. Mais force est de constater que les éléments à la disposition dans la presse laisse entendre que l’affaire aurait pu laisser ses marques. Mais ce qui inquiète le plus, c’est que l’autonomie qu’était censée gagner semble plus relever du mythe que de la réalité.

Tout d’abord parce qu’avec ses 50000 adhérents (la mutuelle aurait perdu entre 10 et 20% de ses affiliés avec la séparation), uMen fait office de nain au sein de Vyv, qu’elle a récemment rejoint et qui compte des mastodontes tels que Harmonie (4,3 millions d’assurés), MGEN (4 millions) ou encore MNT (1,1 million). Au total, la mutuelle représente moins de 0,5% des 10 millions d’adhérents du groupe Vyv, ce qui fait surgir les craintes d’une satellisation véritable.

Pour autant, Laurent Joseph, président d’uMen, veut y croire. « Le partenariat avec l’Union Agrume et le groupe Vyv doit nous permettre d’améliorer nos offres de services et de développer notre mutuelle pour qu’uMEn soit la référence du monde de la culture et des médias » défend l’ancien délégué syndical de Presstalis.

Devenir la référence du monde de la culture et des médias ? Un vœu pieux, quand on sait que la mutuelle réclamait « 50% des sièges au conseil d’administration [du groupe Audiens] », il semble délicat aujourd’hui d’estimer l’influence et « l’autonomie » dont elle bénéficiera au sein d’un groupe où elle n’est que part négligeable.         

 

Le choix plutôt hasardeux de l’interpro

Car au-delà de ce choix stratégique troublant, c’est les éléments factuels qui inquiètent davantage.

Désormais regroupée au sein d’une interpro gigantesque, uMen semble vouée à perdre graduellement son influence.

Au sein d’Agrume Harmonie, une Union de Groupe Mutualiste de 5 800 000 adhérents (uMen représente 1% du réseau) qu’elle a rejoint depuis janvier dernier, la mutuelle n’est d’ailleurs toujours pas présente sur le site officiel (ni sur l’ancien, ni sur le nouveau nom).
 

Moins importante, privée d’un pouvoir décisionnaire, la mutuelle sera-t-elle vraiment capable de défendre les spécificités de ses adhérents ? Difficilement, si l’on en croit les syndicats, qui avaient dénoncé à l’époque une décision « des plus regrettables » et moins favorable pour les professionnels du secteur.

Et l’interrogation est légitime : comment croire qu’une mutuelle isolée saura défendre la complexité d’un métier aussi changeant que celui du journalisme ou un régime aussi complexe que celui des intermittents, a fortiori au sein d’un groupement interprofessionnel ?

Comment croire que « les risques d’un dumping tarifaire », soulevés il y a quelques temps déjà par la presse spécialisée, ne sont pas justifiés quand on sait que la mutuelle uMen, dont la rentabilité a dégringolé sous la présidence Joseph, ne vivait que grâce à la stabilité d’ Audiens ?

Quid des garanties qu’offrait le groupe de protection sociale aux adhérents de la mutuelle démissionnaire, comme les congés spectacles ou les cotisations au cachet, qui sont des mesures particulièrement adaptées au monde du spectacle. Au sein de Vyv, il semble difficile de croire que uMen pourra offrir un niveau de prestations aussi ajusté, notamment au sujet de la retraite et de la prévoyance.

Au final, en séparant la mutuelle de son écosystème d’origine, les dirigeants de la mutuelle semblent avoir joué à la roulette russe avec les adhérents, au détriment d’une vision stratégique discutable…

Un pari qui semble aujourd’hui avoir été perdu, quand on apprend qu’en moins d’un an, uMen a déjà abandonné la gestion du centre René Laborie.

En effet, la tutelle du centre de santé, spécialisé dans le dentaire, l’optique et la pharmacie, et qu’uMen semblait vouloir défendre becs et ongles dans le groupe Audiens, a été confiée… au groupe Vyv (le même groupe qui compte dans son réseau 99 centres d’audioprothèse, 99 centres de santé dentaire et 19 établissements sanitaires). Quand on sait que le départ avait été justifié par la mise en concurrence du centre sis rue Turbigo, il semble justifié aujourd’hui de questionner ce qui semble davantage tenir du prétexte que du choix stratégique.

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