Un divorce à hauts risques pour la mutuelle démissionnaire du Groupe Audiens

Nous évoquions il y a quelques semaines les risques de dumping social qui touchent salariés et bénéficiaires de la mutuelle Audiens. Instable économiquement, en proie à de graves problèmes de gouvernance, cette mutuelle, démissionnaire du groupe éponyme, court-elle à sa perte ?

La « Mutuelle Audiens » quitte le groupe Audiens, groupe de protection sociale dédié au monde du spectacle, pour rejoindre le Groupe Harmonie d’ici quelques mois. Une décision lourde de conséquences pour la mutuelle et qui menace son existence même.

Le divorce entre le Groupe Audiens et la mutuelle du même nom est consommé. Suite à une assemblée générale tenue le 5 janvier dernier, la « Mutuelle Audiens de la presse, du spectacle et de la communication » a officialisé sa démission initiée un an auparavant, et a confirmé son rapprochement avec le Groupe Harmonie. La mutuelle devra de facto changer de nom ; la marque Audiens demeurant la propriété du groupe. Officiellement, cette décision « fait suite à des divergences sur la gouvernance » d’après un communiqué du Groupe Audiens, publié en juin 2016, notamment sur « l’organisation (…) en SGAPS (société de groupe d’assurance de protection sociale) des institutions d’assurance membres du groupe », et d’ajouter que « la mutuelle Audiens devra quitter le Groupe Audiens dans les 18 mois ». 

« La négociation sur la SGAPS a cristallisé les tensions », de l’aveu même de Laurent Joseph, président de la « Mutuelle Audiens ». Pour sa part, Patrick Bézier, directeur général du Groupe Audiens, prend acte d’« une position rigide, qualifiée d’irréaliste par leurs partenaires » à propos de la mutuelle. Il souligne encore que la mutuelle « ne pèse que 15% des cotisations gérés en assurance de personnes » et que la « très grande majorité des clients en santé / prévoyance » relève d’Audiens Prévoyance. Aussi, la demande de la mutuelle d’obtenir 50% des sièges au conseil d’administration n’était pas acceptable.

Du côté des affiliés, le départ de la mutuelle a été particulièrement mal reçu. Plusieurs d’entre eux ont dénoncé un manque d’information de la part de la mutuelle, à l’instar d’Antoine Virenque, ancien délégué général de la Fédération Nationale des Distributeurs de Films (FNDF) pour qui le « manque d’information de la part de la mutuelle n’est pas conforme au principe de « vraie démocratie de proximité » qu’elle affiche ».

Un risque financier : va-t-on vers une dégradation de la couverture de la mutuelle ?

Un clivage similaire existait également entre la mutuelle démissionnaire du Groupe Audiens et les syndicats – auprès desquels ce départ était loin de faire l’unanimité, à l’image du groupe CGT Spectacle, pour qui cette décision est « des plus regrettables ». En question, ce choix de la mutuelle de quitter le guichet unique proposé par le Groupe Audiens pour le statut interprofessionnel d’Harmonie, que les syndicats jugent moins favorable pour les professionnels du secteur. 

Une situation qui rappelle le changement de partenaire effectué par Total en 2013. Le choix du pétrolier français de rejoindre Harmonie a depuis été vivement critiqué par la CGT : « Le choix de changer de mutuelle n’était pas une bonne idée. Aujourd’hui RIEN NE VA PLUS ! ».

Depuis le début de la gestion du dossier par le Groupe Harmonie en janvier 2014, « de graves dysfonctionnements apparaissent régulièrement : retards dans les remboursements, non remboursement de certaines prestations dû à des différences d’interprétation des grilles… », d’après un rapport du syndicat. « A plusieurs reprises, nous avons demandé à [Harmonie] de faire un effort de formation au contrat Total du personnel des bureaux proches de nos industries et établissements. Mais ça ne semble pas être la priorité. » Un jugement sans appel, qui termine sur un constat amer : « les salariés n’ont pas à subir les conséquences négatives du changement de mutuelle. »

La mutuelle démissionnaire saura-t-elle éviter les écueils rencontrés par Total ? Il est encore trop tôt pour pouvoir juger des conséquences de ce transfert. Laurent Joseph assure pour sa part qu’il n’y a pas d’inquiétude à avoir : « les contrats sont garantis pour les prestations comme pour les cotisations ». Cela sera garanti par « la solidité financière de la mutuelle (Audiens) – 4 fois le seuil de solvabilité exigé par les tutelles (ACPR). »

Pourtant, la Lettre de l’Expansion fait un état des lieux bien moins réjouissant. Selon cette lettre confidentielle, « la situation financière se tend pour la mutuelle » et de nombreux organismes de presses ont préféré « confier leur mutuelle au Groupe Audiens ». Selon leurs informations, la mutuelle démissionnaire du Groupe Audiens « pourrait être tentée de faire du dumping » pour garder ses affiliés.

Un risque de gouvernance : la CGT du Livre derrière la démission de la mutuelle

Certains dirigeants, proches de cette mutuelle, semblent profiter de leur réseau au sein du groupe Presstalis pour faire pression sur certains organes de presse, comme semble encore l’indiquer la Lettre de l’expansion.

En effet, derrière les blocages qu’a connu Presstalis en 2010, puis en 2013, nous retrouvons bien souvent les mêmes syndicalistes, habitués des doubles casquettes. Ainsi, Laurent Joseph est en même temps président de la mutuelle démissionnaire d’Audiens, salarié chez Presstalis, et délégué central Presstalis SGLCE CGT, lequel syndicat fut autrefois engagé dans des actions à l’encontre de Geodis, un partenaire logistique de l’entreprise Presstalis. Laurent Joseph est un proche de Jean-Michel Floret, lui-même président de la MRSSC, « mutuelle sœur » et également démissionnaire, exclusivement en charge de l’administration du centre de santé René-Laborie, et proche de la branche syndicale SGLCE-CGT.

En provoquant ce divorce au sein du Groupe Audiens, la CGT cherche-t-elle à se positionner avantageusement en vue de l’unification des régimes Agirc et Arrco prévue d’ici 2019 ? Dans le sillage de cette opération, cinq pôles se redistribueront le nouveau marché : Humanis, AG2R la Mondiale, Malakof Médéric, Klesia et l’union Alliance pro. D’autres rapprochements sont en préparation à l’instar du groupe Ircem (groupe de protection sociale des emplois de la famille, qui gère la caisse de retraite des employés à domicile) qui « est ainsi dans le collimateur d’Humanis et d’AG2R. Tous deux aimeraient bien mettre la main sur le fichier de l’Ircem – environ 2 millions de cotisants et retraités -, auprès desquels ils pourraient écouler leurs assurances privées ». L’enjeu est « un panier pouvant représenter de 300 à 500 € de primes d’assurance encaissées par client chaque année ».

Les inquiétudes qui pèsent sur le devenir de la mutuelle se trouvent aussi renforcées depuis la nomination de son nouveau directeur général, Philippe Bonin.

En 2009, l’Autorité de contrôle prudentiel (ACP) décide de placer sous administration provisoire Vittavi et Landes Mutualité. Le Groupe Vittavi Mutualités (GVM) est alors au bord de la cessation de paiement. Le déficit atteint les deux millions d’euros. Philippe Bonin est alors nommé administrateur provisoire. À l’époque, l’avocat de Landes Mutualité, Me Renaud Lahitète, conteste les difficultés financières de son client : Landes Mutualité « n’était pas du tout en difficulté et rien ne justifiait sa mise sous administration provisoire ». Mais l’affaire tourne au vinaigre.

Pour l’ancien directeur général de Landes Mutualité, Jacques Marsant (qui déposera ensuite une plainte contre X pour « incitation à des actes violents et meurtriers »), l’affaire du Groupe Vittavi Mutualités n’est rien d’autre qu’un « règlement de compte mutualiste dont l’objectif est de récupérer les 33 millions d’euros de capitaux de Landes Mutualité au profit d’autres structures ». Le président du conseil d’administration de Landes Mutualité, Jean-Pierre Feigna ne voit rien d’autre qu’une « opération préméditée ». En décembre 2011, le Conseil d’Etat annule les placements sous administration provisoire de Landes Mutualité et du GVM et conteste les méthodes de Philippe Bonin.

Deux ans plus tard, l’avocat de Landes Mutualité accuse Philippe Bonin d’avoir « vidé de sa substance Landes Mutualité » et d’avoir « opéré un transfert de portefeuilles chez Myrade (…) Tout a été orchestré pour que Myriade puisse obtenir le transfert des portefeuilles. (…) En 2009, Landes Mutualité avait 32 millions d’actifs et 115 000 adhérents (…) Ce que nous voulons savoir c’est ce que sont devenus ces 32 millions ». D’après Jean-Pierre Feigna, cela ne fait aucun doute : il s’agit d’une « entreprise de dépeçage », « toute une organisation a été mise en place bien avant la mise sous administration provisoire de Landes Mutualité. On a voulu nous tuer parce qu’on dérangeait le landerneau mutualiste ».

Un risque social : l’avenir des salariés du Centre de santé René Laborie à Paris encore incertain

Des négociations ont lieu actuellement entre les syndicats et les présidents de la mutuelle démissionnaire du Groupe Audiens et de la MRSSC, Laurent Joseph et Jean-Michel Floret, pour déterminer l’avenir des salariés du Centre de santé René Laborie à Paris. Les présidents des deux mutuelles ont proposé un « accord de transition » aux syndicats, notamment la CCFE-CGC, la CFDT, et la CFTC, afin de « maintenir temporairement les avantages sociaux issus de la convention collective actuelle ». 

Pourtant, même si les syndicats ont « pris bonne note de l’engagement ferme des Présidents », ils notent, dans un tract publié le 24 mai dernier, qu’ils ne disposent à l’heure actuelle d’aucun « éléments permettant d’évaluer la capacité économique du centre à financer ces avantages ». Selon eux, « le futur modèle économique du Centre quand il ne sera plus adossé à Audiens ne (leur) a pas été présenté ». D’où leur interrogation quant à la « pertinence » du futur modèle économique du Centre. Plus étonnant, les présidents de la mutuelle et de la MRSSC « n’ont pas répondu favorablement » aux demandes des trois syndicats, suite à leur proposition de créer une commission de travail sur la situation des praticiens à l’acte. 

Avec une situation financière exsangue, une gouvernance aux pratiques contestables et une situation sociale sous tension, la mutuelle démissionnaire du Groupe Audiens a tous les composants d’une bombe à retardement, dont les premières victimes sont déjà désignées : les affiliés et les salariés de la mutuelle. 

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