Le monde d'après moi, le déluge !

Après. Après quoi ? Que fais-tu après le travail ? Rien, il faut rentrer. Que fais-tu après demain ? Rien, il faut travailler. Que fais-tu du monde d’après ? Rien, il faut se résigner. Le monde d’avant se présente comme seul et unique cadre. Le monde d’après s’esquisse derrière les masques. Masquez ce dessein qu’ils ne sauraient voir.

Ce monde d’après, on nous l’a vendu, ce monde d’après qui devait surgir dès l’effondrement du monde d’avant, ce monde d’avant dont l’oraison funèbre a duré le temps du confinement.

Puis, une fois les foules libérées dès le mois de mai, on s’est jeté sur nos billets, d’avion, de train, on est parti en vacances, en terrasses, en maillots de bain, en quête d’une liberté retrouvée, en s’accrochant aux vieux réflexes d’avant, il fallait consommer, consommer, consommer.

On nous parlait déjà de ces fumeux cent milliards économisés et épargnés par qui, ou par quoi peut-être, et en parallèle, on nous divisait avec cette seconde vague, dont on nous disait qu’elle serait terrible, ou pas, dont les prémices se faisaient sentir dès le printemps dernier, cette seconde vague qu’on n’a pas vue venir, parce que sans doute trop occupé à consommer, consumer jour après jour.

Et maintenant que les jet skis sont rangés précautionneusement à l’abri d’un fort imprenable, il faut désormais se confiner à nouveau, car c’est un confinement à demi-mot, à demi-mesure.

C’est aujourd’hui que doit naître le monde d’après, qui a trop trainé, qui s’est fait désirer et attendre, qui s’est caché derrière des supers bonus pour acheter des supers bagnoles écologiques mais pas trop, des pistes cyclables tracées à l’arrache parce que le vélo, c’est soudainement devenu indispensable mais toujours aussi mal pensé en ville. On nous parle de réindustrialiser la France, soudainement redevenue Terre d’accueil des produits indispensables, et terre de culture de milliers de nouveaux pauvres.

Tout ça, c’est la faute au covid.

On nous culpabilise sans cesse, on nous assure que les lits de réanimation, ceux dont le nombre diminue année après année, vont être occupés à des taux alarmants.

On nous dit qu’il faut continuer de sociabiliser ; au travail, c’est mieux, au restaurant, c’est mal, au théâtre, c’est mal, à la salle de sport, c’est mal, chez soi entre ami.e.s, c’est mal, en famille, c’est mal, au travail, dans le métro, dans le bus, en classe, c’est beaucoup mieux.

On nous dit que l’on sait où se multiplient les contaminations, que ce n’est ni en entreprise ni dans le milieu scolaire ; les chiffres donnés par Santé Publique France sont donc inutiles ; donc pourquoi les donner ? Les transports sont épargnés, dit-on, parce que qu’on a du mal à tracer. Cherchez l’erreur.

Donc les contaminations, ça se passe dans la sphère privée, voilà, c’est comme ça, on ne sait pas trop comment, on n’a pas vraiment de chiffres, pas de certitudes absolues, mais le mal, c’est le loisir, c’est la famille, ce sont les ami.e.s, c’est le mal absolu. Il faut donc légiférer, encadrer, verbaliser, punir, chasser, apeurer, interdire, et travailler.

Et partir en vacances. Pour dépenser.

Ne plus s’aimer, ne plus se câliner, garder ses distances, suspecter, vilipender, houspiller, dénoncer.

Prendre ses distances. Oui. Avec ce monde d’avant. Oui. S’éloigner, vite. Geste barrière indispensable à la sauvegarde d’une société sclérosée par un modèle économique moribond, qu’on veut nous faire maintenir en vie, nous, les gueux, les petits, les gens de peu de choses, les effrayables, les irresponsables, les manipulables, le peuple. Affable.

On ne peut sociabiliser que par le travail ; c’est la seule option qu’ils veulent nous laisser, dans leur grande mansuétude, dans leur grande générosité, travailler c’est vivre, vivre c’est travailler, après nous le déluge !

Car il faut financer le reste du modèle. Les restes putrides d’un modèle en décomposition.

Citoyenneté économique libéralement acceptable, consommation patriotiquement convenable. Le travail, c’est la vie. Penser aux autres, c’est travailler. L’individu productif est l’élément essentiel, le travailleur essentiel est le sauveur, le secouriste d’un modèle en déliquescence.

Travailler. Les assistés doivent insister. Ne pas aider de façon régulière et organisée, puisqu’il faut vivre avec le virus et ses conséquences, mais plutôt faire l’aumône, encore une fois, sait-on jamais, que les pauvres aient l’impression, le temps d’un Noël consumériste, d’être un peu moins pauvres. Et les autres les montreront du doigt, un peu plus. Comme d’habitude.

Apprendre à être une nation plus résiliente qui va produire de l’économie, de la vie. Tout est dit, à la virgule près ; plus de questions à se poser : la vie, c’est l’économie. Tout autre point de vue n’est pas citoyen. N’est pas solidaire. Donc est irresponsable et relève de l’égoïsme, pire, de la trahison.

Ce monde d’après, dessiné à grands coups de peurs, d’espoirs, de petites luttes et de grands combats, ce monde d’après, libéré de ce capitalisme outrancier et criminel, on l’a espéré, mais ce rêve a été interrompu par le retour de l’économie salvatrice, du capital protecteur, de l’entreprise providence, du chemin à sens unique que l’on doit suivre sans regarder ailleurs car ailleurs, c’est le mal, c’est l’échec, c’est l’utopie, c’est là que frémissent des idées révolutionnaires et émancipatrices, et ça, ça fait quitter un chemin qu’on n’a pas choisi, et ça leur fait peur.

Ce monde d’après est resté une idée, belle, grande, et elle a survécu à la vague de consommation de l’été, et on la reprend, cette idée, on la reprend, avec le recul finalement, c’est mieux ainsi, car aujourd’hui, on sait, ce qu’ils ne feront jamais, ce qu’ils ne changeront jamais, on sait ce qu’il nous reste à faire, envers et contre eux, envers et contre les injonctions à la consommation, les injonctions au travail patriotiquement responsable, les ordres, les contre-ordres, on sait : cesser de consommer bêtement, cesser de dire « oui » et apprendre à dire « mais », cesser de croire que rien n’a changé, alors que tout est différent, et que ces différences sont cachées par des discours bien rôdés, bien huilés, des discours empreints de frayeur, des actes qui en disent long sur la terreur qu’éprouvent, finalement, tous les acteurs de ce capitalisme immonde, oui, ils ont peur, oui, la peur peut changer de camp, oui, ils savent que le petit peuple sait.

Arrêtez de nous dire qu’il faut partir en vacances, qu’il faut préparer Noël bien à l’avance, car on ne sait jamais, ça suffit, ces appels incessants à la dépense ! Ça suffit, les guéguerres pathétiques pour du ketchup ou des patates, ça suffit, de vouloir nous détourner le regard des vrais problèmes : un million de pauvres en plus. Et ce n’est pas le covid qui a fait ça : c’est le système qui est bancal, qui s’effondre, qui montre son extrême fragilité, qui peut encore oser dire le contraire et refuser de le voir ?

Le monde d’après est bien là, il n’est plus si loin ; on a voulu en dessiner les contours, une nouvelle façon de vivre ensemble, une nouvelle solidarité. Mais non, l’économie a encore écrasé toute volonté, velléité, et on est reparti dans les magasins, les bureaux, les usines, les écoles, on est reparti car seule l’économie néolibérale prédomine.

Macron l’a dit, il a insisté : travailler. Travailler.

Les emplois disparaissent par milliers, les conditions de travail se dégradent, les travailleurs pauvres se multiplient, les chômeurs sont oubliés, mais il faut seulement travailler, les monstres assoiffés de précarité sociale bavent devant ce bel avenir que leur offrent les dirigeants aux ordres d’une finance en bonne santé, elle.

Ne plus s’amuser. Ne plus se réunir. Il l’a dit, sourire aux lèvres.

Rester loin, de sa famille, de ses ami.e.s.

Rester loin. C’est ce qu’ils veulent : que l’on reste loin, de tout, ne plus voir, écouter, réfléchir, échanger, partager, juste rester loin et devenir insensible aux mesures qu’ils prennent, insensible, obéissant. Passif. Sans rechigner.

Le monde d’après, c’est avec vous, vous tous ; ce sont des changements individuels qui apporteront des solutions collectives ; ce n’est plus une question partisane, cela dépasse les doctrines.

Refuser de le voir, c’est trahir l’humanité.

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