Comment on fabrique des massacres médiatiques

Méfiance à propos des images qu'"on" nous envoie de Syrie! Rappelons-nous ces événements de décembre 1989 en Roumanie. Des images mondialement diffusées en boucle, montrant des cadavres de Roumains torturés, ont accéléré la fin d'un régime. Les médias occidentaux, et en particulier français, annoncent d'abord des centaines de morts, puis jusqu'à 70 000  quelques jours plus tard.

Ceausescu abattu, le Figaro révèlait, 30 janvier 1990, que les cadavres étaient ceux de pauvres gens sortis de leur tombes et maquillés pour donner l'impression qu'ils ont été torturés.

 

"Le faux charnier de Timisoara est sans doute la plus importante tromperie depuis l’invention de la télévision commente Ignacio Ramonet dans Le Monde diplomatique de mars 1990. Ces images ont eu un formidable impact sur les téléspectateurs qui suivaient depuis plusieurs jours avec passion les événements de la « révolution roumaine ». Le directeur du Monde diplomatique décrit  la manipulation : « 4 630 » précisait, par ailleurs, un « envoyé spécial » de Libération ; et certains articles de la presse écrite intensifiaient le dramatisme : « On a parlé de bennes à ordures transportant d’innombrables cadavres vers des endroits secrets pour y être enterrés ou brûlés », rapportait une journaliste du Nouvel Observateur (28 décembre 1989) ; « Comment savoir le nombre de morts ? Les chauffeurs de camions qui transportaient des mètres cubes de corps étaient abattus d’une balle dans la nuque par la police secrète pour éliminer tout témoin », écrivait l’envoyé spécial de l’AFP (Libération, 23 décembre 1989). Les esprits s’enflammaient ;

Gérard Carreyrou, après avoir vu de telles images, lançait sur TF1 un véritable appel à la formation de brigades internationales pour partir « mourir à Bucarest ». Jean Daniel, constatant « le divorce entre l’intensité dramatique des faits rapportés par la télévision et le ton des gouvernants », se demandait « si nos gouvernants n’auraient pas intérêt de temps à autre à puiser leur inspiration dans la rue  (8). » Et M. Roland Dumas, ministre des affaires étrangères, semblait lui donner raison en déclarant : « On ne peut assister en spectateur à un tel massacre. »

 

 

En juin 1990, le penseur Giorgio Agamben commentait ce premier triomphe mondial de la "Société du spectacle":

 

"Timisoara représente le point extrême de ce procès, qui mérite de donner son nom au nouveau cours de la politique mondiale. Une police secrète, qui avait conspiré contre soi-même pour renverser le vieux régime à spectacle concentré, et une télévision, qui mettait à nu sans fausse pudeur la fonction politique réelle des médias, ont réussi à accomplir ce que même le nazisme n’avait osé imaginer - faire coïncider en un seul évènement monstrueux Auschwitz et l’incendie du Reichstag.

 

Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, des cadavres à peine enterrés ou alignés sur les tables des morgues, ont été exhumés en vitesse et torturés pour simuler devant les caméras le génocide qui devait légitimer le nouveau régime.

 

 

Ce que le monde entier voyait en direct sur les écrans de télévision comme la vérité vraie, était la non-vérité absolue et bien que la falsification ait paru par moments évidente, elle fut authentifiée cependant comme vraie par le système mondial des médias pour qu’il soit clair que le vrai, désormais, n’était qu’un moment dans le mouvement nécessaire du faux. Ainsi la vérité et le faux devenaient indiscernables et le spectacle se légitimait uniquement à travers le spectacle.

 

Timisoara est, en ce sens, l’Auschwitz de l’âge du spectacle : et de même qu’il a été dit qu’après Auschwitz, il est impossible d’écrire et de penser comme avant, de même après Timisoara, il ne sera plus possible de regarder un écran de télévision de la même manière".(European graduate school)

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