Qui a peur d'Antigone ?

Mais, Antigone en fait, elle est comme nous, c'est une rebelle !? Ces paroles d'élèves de lycée professionnel appartiendront bientôt au passé. Le projet de réforme du lycée professionnel porte un coup sévère à l'enseignement des lettres et de l'histoire-géographie, ces disciplines chargées de former des individus et des citoyens dotés de sens critique...et pas seulement de la chair à production.

Le lycée professionnel va connaître prochainement une réforme d'ampleur qui concernera l'ensemble des disciplines dont les enseignements généraux.

 Nous, professeur.e.s de lettres-histoire-géographie, avons tout d'abord découvert que le nombre d'heures affectées à ces disciplines serait réduit (1h30 de français et d'histoire-géographie en moins par semaine). Ces jeunes sont parfois, souvent, en délicatesse avec l'expression écrite et les savoirs "savants" comme l'histoire ou la géographie. Ils ont par conséquent besoin de travailler la langue, et qu'elle les travaille pour être capables de nommer le monde, de le comprendre et y trouver ainsi leur place. Pour cela, il faut que leur formation comprenne un nombre conséquent d'heures dédiées à ces enseignements. Nous n'en prenons manifestement pas le chemin.

En second lieu, la réforme évoque « une rénovation des enseignements généraux afin de les contextualiser et de les articuler avec les enseignements professionnels pour donner du sens aux apprentissages. » Nul besoin d'une analyse de texte poussée pour comprendre la signification d'un tel changement et craindre que la littérature ne soit évacuée au profit de contenus fonctionnels (écrire une lettre de relance, partir d'une situation en entreprise pour étudier l'argumentation...). Outre le fait que ce type d'enseignement général lié à la spécialité (EGLS) et mené en co-intervention avec les professeur.e.s d'enseignement professionnel existe déjà, il nous semble que réduire les lettres au français (jamais le mot "lettres" n'est employé dans ce projet) comporterait le risque d'aborder la langue sous un angle techniciste consistant à la manipuler comme un simple outil qui la vide de sa substance émotionnelle et intellectuelle.

Nous accordons déjà du temps dans nos cours à l'étude de la langue et nous continuerons à enrichir le vocabulaire, à améliorer l'orthographe ou la syntaxe des écrits de nos élèves mais nous voulons qu'ils puissent continuer à s'émouvoir avec Ronsard ou Prévert, s'indigner avec Voltaire ou Aimé Césaire, s'engager avec Sartre, voyager avec Saint-Exupéry ou Jules Verne.

Ils y ont droit, au même titre que tous les élèves de l'école républicaine, dont le projet émancipateur demeure notre horizon, chaque jour, chaque heure que nous consacrons à éduquer, à transmettre, à enseigner. Nous défendons l'idée que l'accès aux textes de notre patrimoine littéraire constitue un enjeu démocratique majeur dans la mesure où il peut répondre, entre autres, à l'objectif de l'égalité des chances qui revient comme une antienne mais que l'on ne se donne pas la peine d'atteindre. La preuve. Qui, sinon l'école offrira à ces jeunes, pour qui les oeuvres littéraires sont souvent inaccessibles à la fois sur le plan matériel et symbolique, l'opportunité de découvrir ce que la littérature recèle de possibles ?

Nos détracteurs répondront : la littérature est-elle utile pour peindre un mur, fabriquer un meuble ou réparer une voiture ? De tout évidence, non. Mais elle n'est pas utile non plus pour élaborer un programme informatique, étudier un virus au microscope, rendre un jugement et même diriger un ministère. La littérature ne permet pas de faire, elle permet d'être. Le lycée professionnel forme certes des futurs travailleurs mais il a aussi pour mission de former des individus et des citoyens libres, autant que faire se peut.

A-t-on imaginé dans la réforme du baccalauréat général diminuer drastiquement les heures consacrées aux lettres et proposer aux élèves de n'étudier que des fiches techniques ou rédiger des écrits fonctionnels (lettre de motivation....) ? Étonnement non. Alors pourquoi priver nos jeunes des lycées professionnels de ce grand souffle des lettres véhiculant des émotions, des pensées, des visions du monde, et qui, seules peuvent détourner les vents mauvais de la peur, du repli sur soi, de la haine, de l'intolérance et du fanatisme qui se lèvent aujourd'hui en France et dans le monde ?

Enfin, privés de ce socle culturel, de cet héritage fondateur, les élèves de lycée professionnel seront encore davantage discriminés lorsqu'il s'agira de mener à bien leurs études supérieures, lesquelles, en BTS notamment, requièrent de solides compétences en français et une culture générale nourrie aussi de références littéraires. Est-ce à cela que nous voulons les mener ? Pourquoi les condamner à l'inculture et à l'échec ? Ou pour poser la question autrement : qui a peur de ces jeunes Antigone ?

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.