Sciences-Po, une institution malade d'elle-même

Je dois préciser, avant l'article relayé ici, que je suis du côté des victimes de violences sexistes et sexuelles, de peur d'être accusée de soutenir les "salauds". L'outrance semble malheureusement être la seule forme de débat possible avec des méchants et des gentilles, lesquelles, fort promptes à condamner le masculin pour ce qu'il est dans son essence même, dévoient parfois cette juste cause.

Le 27 août 20211, il a été donné à lire dans les colonnes du Parisien un article laudatif concernant « L’arsenal » mis en place à Sciences Po, à l’occasion de cette rentrée universitaire, pour lutter contre les violences sexuelles et sexistes (VSS).

Or, l’on peut constater d’emblée, dans la présentation de cette problématique – exposée ici par l’article du Parisien… mais aussi dans d’autres écrits – que le débat est quelque peu orienté. Et au cœur des IEP, c’est encore plus prégnant.

En effet, la question des violences sexistes et sexuelles n’est abordée que du point de vue des étudiantes, et nullement de leurs pairs masculins. De même, le groupe de travail qui a enquêté sur ces VSS à Sciences PO (Paris et Province) et remis ses conclusions en mai dernier2, n’aborde également la question que sous l’angle féminin. Certes, on peut se réjouir que certaines de leurs préconisations aient visiblement été entendues - notamment sur la formation et les compétences requises des personnes recueillant le récit des victimes présumées. Mais dans ces 163 pages d’analyses, de réflexions et de préconisations, il n’a pas été un instant posé l’hypothèse qu’un homme (jeune étudiant ou enseignant) puisse être victime également de ce genre de violences, en devenant par exemple l’objet d’une odieuse campagne de calomnie.

Comme s’il n’y avait que des victimes féminines, et aucune masculine. Mais surtout – et c’est là le plus interpelant - comme si les femmes étaient systématiquement des victimes, et les hommes de dangereux prédateurs. Ainsi une soirée d'intégration, par exemple ne se solde non seulement pas forcément par l'agression sexuelle d'une étudiante, mais elle peut même donner naissance à une campagne de diffamation d'une jeune femme à l'encontre d'un jeune homme, accusant injustement celui-ci d'agression sexuelle.

Aussi, si l’on revient à la stratégie de communication déployée par Sciences Po, en l’occurrence à travers cet article de presse, cherchant à montrer qu’à Paris comme dans les IEP de province, le « dossier violences sexistes et sexuelles » est bien géré, force est de constater que c’est loin d’être le cas.

D’abord, partir du postulat que tous les étudiants sont des prédateurs en puissance et les étudiantes des victimes potentielles relève - comme je viens de le dire - d’une sévère erreur d’analyse.

En outre, faire appel à des « influençeuses », qui n’ont eu de cesse d’hystériser le débat - en créant notamment le #sciencesporcs, sans aucun contrôle de ce qui s’est répandu sur les réseaux sociaux – montre la voie dangereuse dans laquelle s’est engouffrée cette école. Il aurait été bien plus raisonnable et efficient de faire appel à des juristes pénalistes indépendants pour organiser une véritable campagne d’information et d’action sur le sujet, notamment sur les sanctions pénales encourues en cas de violence sexiste ou sexuelle.

C’est alors qu’une épouvantable dérive est apparue, dérive dont Science Po se garde bien de parler : certains jeunes étudiants sont devenus à leur tour les proies d’étudiantes, demoiselles de promo particulièrement mal intentionnées, qui, pour leurs premiers enjeux de pouvoir (une élection au BDE par exemple) n’hésitent pas à usurper le costume de victime. Campagne de calomnie sur les réseaux sociaux, mensonges et propos diffamatoires à l’encontre de certains de leurs camarades masculins, cibles bien choisies : garçons polis, bien élevés et faciles à déstabiliser lorsque soudain on les accuse des pires actes qu’ils n’ont pas commis.

Mais comme l’ensemble des IEP baigne dans une atmosphère de « chasse aux sorciers », que non seulement les étudiantes mais aussi les personnels de Sciences Po sont mus par un sentiment malsain de défiance vis-à-vis du genre masculin, tous les propos - même les plus incohérents - des étudiantes, relatifs à cette hypothétique agression sexuelle dont elles auraient été victimes, sont pris pour argent comptant, sans en vérifier la véracité, et sans jamais interroger le principal mis en cause.

Ainsi a-t-on pu voir à l’œuvre cette épouvantable chasse à l’homme, ces deux dernières années au sein d’un IEP de province : pourvu qu’on ait attrapé dans les filets de l’hystérie collective « le coupable idéal », peu importe la vérité, peu importe la démocratie et ses principes, peu importent évidemment les dégâts psychologiques que cette opprobre calomnieuse provoque sur un jeune homme respectueux d’autrui et qui idéalisait cette « belle et grande école de Sciences Po »… avant d’y entrer.

Peu importe aussi finalement l’issue d’un minable simulacre de procès, après une « enquête » durant laquelle jamais le principe du contradictoire n’aura été respecté. Une commission disciplinaire traumatisante réunie dans un IEP de province en plein mois de juillet, quand tout le monde est parti tranquillement en vacances - notamment les malhonnêtes et manipulatrices demoiselles accusatrices…

L’essentiel pour Sciences Po est préservé : le directeur de cet IEP, avant de démissionner pour aller faire carrière en politique à l’issue des élections régionales, pourra se glorifier d’avoir « fait le job » : montrer publiquement qu’il a passé un étudiant en conseil de discipline dans son établissement, même si l’accusé sera reconnu finalement innocent.

En revanche, à aucun moment, « l’institution » n’aura l’honnêteté intellectuelle de convoquer à leur tour ces jeunes mystificatrices devant une nouvelle commission disciplinaire, pour s’expliquer sur leurs propos mensongers et calomnieux à l’encontre de leur camarade de promo, notamment sur les réseaux sociaux, et pression exercée sur des membres du BDE. Sans compter, pour la principale actrice de cette entreprise de démolition masculine, les remarques acerbes et vertement écrites concernant Sciences Po, et diffusées aussi sur les réseaux. Tous ces faits, prouvés et portés à la connaissance des instances décisionnaires de l’IEP n’auront pourtant pas eu l’air ni d’émouvoir ces dernières (pourtant très sensibles à ce qui peut « nuire à la réputation de l’établissement »), ni de les convaincre de la gravité des conséquences tragiques possibles pour un jeune homme publiquement calomnié.

De tels agissements de la part de ces étudiantes sont non seulement passibles de poursuite pénales (si la victime de propos diffamatoires souhaite porter plainte), mais surtout d’une sanction disciplinaire lourde, si l’on se réfère au règlement des études de l’école.

Serait-ce alors parce qu’au-dessus des lois, il y a l’entre-soi social – voire une certaine pression de milieux influents ? Serait-ce en l’occurrence parce qu’il existe certaines demoiselles « filles de » ?

Si l’on prend pour exemple l’actrice principale du mauvais thriller provincial évoqué plus haut, il sera intéressant d’apprendre que cette jeune étudiante, dès son arrivée à Sciences Po, s’était plu à signaler sur les réseaux à ses camarades de promo qu’« avec deux parents journalistes » (travaillant dans la presse nationale), elle possédait « un petit moyen de pression ». Même le directeur de cet IEP de province n’était pas sans le savoir…

En outre, cette même demoiselle, qui voulait passer aux yeux de l’institution pour une jeune fille craintive voire effarouchée, s’était en réalité trouvé un pseudo étonnamment déluré (même choquant lorsqu’on est une femme) dès son entrée sur les réseaux sociaux de l’école. Le langage qu’elle y déployait était tout aussi fleuri… Là encore, la commission d’enquête interne en charge du dossier savait tout cela.

Je m’exprime ici en tant que femme, née à la fin des années 60, éduquée dans la volonté du respect de chaque sexe, et mue par un féminisme « raisonné » - celui qui ne tolère pas les injustices flagrantes entre les hommes et les femmes, et tolère encore moins toute attitude dominatrice du sexe masculin sur son alter ego féminin. Néanmoins, je ne me suis jamais considérée comme appartenant au « sexe faible », fragile et victimaire, qui vivrait en permanence sous le joug de la terrifiante gente masculine.

J’ai connu dans ma vie quelques machos imbéciles en mal d’identité, mais j’ai eu surtout le plaisir de côtoyer une multitude d’hommes formidables, respectueux et attentionnés, mus par un respect sincère - et parfois une admiration certaine - des femmes qui les entourent. Et j’ai croisé aussi, hélas, des femmes détestables envers les hommes – ne ratant pas une occasion de les humilier ou de leur nuire.

J’ai – cela va sans dire – la plus profonde empathie pour les femmes victimes de violences de toutes sortes commises par des hommes, lesquels méritent une juste et ferme condamnation de leurs actes.

Je soutiens le combat de tous ceux et celles, en France, qui soutiennent et défendent les femmes battues par leur conjoint, les étudiantes abusées par leurs pairs ou par leurs professeurs, qui condamnent le harcèlement au travail ou dans l’espace public infligées aux femmes (jeunes surtout). Je soutiens également le combat de tous ceux et celles qui luttent à travers le monde pour le droit à la scolarisation, à la liberté d’expression, de création, et à la liberté d’aller et venir librement des filles et des femmes.

Mais je soutiens aussi toute autre forme de discrimination, quelle qu’elle soit : l’homophobie, le racisme et la xénophobie … ainsi que les violences morales et psychologiques qui peuvent être faites AUSSI aux hommes.

Donc, la partialité des débats – dans leur façon de mettre la moitié du genre humain dans le panier des monstres potentiels et l’autre moitié dans celle des proies des premiers – constitue non seulement une immense erreur de compréhension sociologique mais surtout une grave faute morale (au sens philosophique et non religieux du terme).

Prétendre lutter contre une discrimination, en en créant une autre n’est pas un gage de bonne intelligence sociétale. Plus grave : répandre et laisser répandre dans les espaces dédiés à l’Education (au sens noble et étymologique du terme « eduquere », conduire vers) l’idée qu’être femme nécessite d’entrer en guerre contre l’homme pour exister, peut constituer une faute professionnelle grave.

Par conséquent, si Sciences Po, comme d’autres établissements d’enseignement supérieur, entendent faire de la prévention auprès des étudiants et étudiantes sur les violences sexistes et sexuelles, il convient de le faire entièrement, intelligemment et objectivement : ainsi faut-il informer, certes en premier lieu, ce public de jeunes adultes que toute forme de violence sexiste et sexuelle est passible non seulement de sanctions pénales mais aussi de sanctions disciplinaires au sein de leur établissement (pouvant aller jusqu’à l’exclusion définitive et l’interdiction pendant 5 ans d’étudier dans toute école d’enseignement supérieur en France). Mais il est également NECESSAIRE de préciser que les filles comme les garçons peuvent être victimes de ces violences. Et enfin il est INDISPENSABLE de préciser que toute forme de propos diffamatoires et mensongers – relayés ou non sur les réseaux – et qui accuseraient à tort une personne innocente est passible des mêmes sanctions.

En conclusion, Mesdames et Messieurs les directrices et directeurs des Instituts d’Etudes Politiques de Paris et de province, vous avez une responsabilité forte dans l’information et la sensibilisation des publics accueillis, dans l’organisation des temps festifs et de rencontres se déroulant dans le cadre de l’école, mais aussi dans la vie étudiante elle-même – en étant particulièrement attentifs aux étudiants des IEP de province où le sentiment de déracinement et de relégation (par rapport aux instituts phares de Paris, Lyon ou Bordeaux) est important chez ces jeunes gens. Filles comme 3garçons ont besoin de trouver leur juste place dans leur établissement et dans leur promo, celle qui leur permet de s’épanouir individuellement ou en groupe, mais sans jamais nuire à l’autre. Et vous êtes les garants de ce cadre, tout comme vous êtes les garants de l’égalité de traitement entre les étudiants. Plutôt que d’inciter à la haine ou la peur de l’autre, faites lire à vos étudiants et étudiantes la pensée de Christiane Singer sur le féminin : « J’appelle féminin l’instinct qui, au-delà des opinions et des factions flaire le rêve commun. »

En son temps, Ségolène Royal, ministre déléguée à l’enseignement scolaire avait rappelé, dans une circulaire interministérielle4, les obligations qu’ont les établissements accueillant élèves et étudiants à encadrer les temps d’intégration et à lutter contre toutes les formes de bizutage.

Faut-il que l’actuelle ministre de l’enseignement supérieur, Frédérique Vidal, intervienne elle aussi par un texte de cadrage, afin de rappeler leurs obligations aux encadrants d’établissements d’enseignement supérieur ?

Car pour tout dire, il ne suffit pas de vouloir jouer les Tartuffe, en présentant un simulacre d’auto-critique dans la presse, pour redevenir une institution honorable. En effet, tant que pour défendre les intérêts des uns, Sciences Po détruira l’intégrité des autres, elle restera une école malade d’elle-même… qui fournit pourtant – et c’est cela le plus effroyable – les élites décisionnaires de demain.

Nathalie DESCHAMPS

1. Article écrit par Bérangère Lepetit , le 27 août 2021, dans les colonnes du Parisien.

2. Rapport de 163 pages du groupe de travail sur les violences sexistes et sexuelles, présidé par Danièle Hervieu-Léger, et publié en mai 2021.

3 Christiane Singer, Une passion, entre ciel et chair

4 Circulaire inter- ministérielle du 2 octobre 1998, relative à la lutte contre la violence en milieu scolaire et au renforcement des partenariats, co-signée par les ministres de l’Education nationale, de la justice, de l’intérieur, et ministres délégués à la ville, aux outre-mer, et à l’enseignement scolaire.

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