Le dernier article d'Asaf Ronel

Décrivant « la violence étatique à laquelle font face ceux qui sont présentés comme des “émeutiers arabes” dans la presse israélienne », ce reportage d'Asaf Ronel n'a pas été publié par sa rédaction (Haaretz - Israël), mais par The Guardian (Royaume-Uni). Voici sa traduction française ainsi qu'un retour sur la démission du journaliste, rendue publique le 21 mai 2021.

La “coexistence pacifique” de Jaffa, ma ville, s’effondre sous mes yeux

Le port de Jaffa aux environs de 1900 © Matson photography, for the American Colony Photo Department Le port de Jaffa aux environs de 1900 © Matson photography, for the American Colony Photo Department

Jaffa est l’une des plus anciennes villes du monde. C’était la métropole de la Palestine historique, jusqu’à ce qu’elle soit conquise par Israël en 1948 – la plupart de ses habitant·es palestinien·nes devinrent alors des réfugiés, et la ville fut absorbée par Tel-Aviv un an plus tard.

Pendant des décennies, le lieu a été considéré comme une simple arrière-cour de Tel Aviv. Mais, ces dernières années, des Juif·ves israélien·nes comme moi ont découvert ses charmes et un processus de gentrification a commencé, poussant les Palestinien·nes pauvres hors de la ville. Ce processus produit de nombreuses tensions. Il est rendu possible par le fait que la plupart des Juif·ves israélien·nes voient Jaffa comme un havre de coexistence où ils peuvent déguster du houmous et d'autres mets palestiniens en paix.

Aujourd’hui, cette représentation de la coexistence est mise à mal. De nombreux·ses résident·es juif·ves ont quitté la ville ces dernières semaines, et les Palestinien·nes sont la cible de ce qui ressemble à une attaque organisée de la part de la police israélienne et de l’extrême droite. Des ami·es palestinien·nes de tous les quartiers de la ville m’ont raconté la façon dont se déroulent leur nuits à présent : éveillé·es, une batte de baseball à la main, assis·es à côté de la porte ou sur le toit, attendant que des assaillants arrivent.

Je vis et j’élève mes deux enfants à Jaffa depuis huit ans : je n’ai jamais rien vu de tel. Cela a démarré la semaine dernière, après l’invasion de la mosquée Al-Aqsa par la police israélienne à Jérusalem et les affrontements avec les manifestant·es palestinien·nes. Le 10 mai, une manifestation pacifique de solidarité à Jaffa, en présence de nombreuses femmes et d'enfants, a été violemment dispersée par la police israélienne usant de grenades paralysantes et de chevaux.

La présence policière à Jaffa a toujours été importante. Mais, après cette soirée les rues de la ville se sont remplies de ce qui ressemblait à un bataillon de patrouilles de la police des frontières lourdement armées. Deux jours après, un Palestinien a été attaqué par une foule entière de manifestants israéliens d’extrême droite dans la ville voisine de Bat Yam, la police était aux abonnés absents.

Les jeunes Palestinien·nes de Jaffa se sont organisé·es pour défendre leurs rues, leurs maisons et leurs mosquées. Certain·es d’entre eux s'en sont pris à des symboles israéliens. Un soldat israélien a été hospitalisé après avoir reçu une pierre à la tête. Quelqu’un a tenté d’incendier une synagogue : le voisin du bâtiment, musulman, a éteint le feu avant qu’il ne se propage.

Le point de rupture est survenu le vendredi 14 mai, lorsqu’une bombe incendiaire a été lancée à travers la fenêtre de la maison d’une famille palestinienne. Un enfant de 12 ans a été grièvement blessé, sa sœur de 10 ans légèrement (il est maintenant dans un état stable).

Le lendemain après-midi, les propriétaires de magasins ont choisi baisser leurs rideaux pour, m'ont-ils expliqué, rentrer chez eux et organiser la protection de leurs enfants avant que le soleil ne se couche. Devant les quelques magasins palestiniens restés ouverts cette nuit-là et les suivantes, des groupes d’adolescents et de jeunes hommes montaient la garde, au cas où des émeutiers viendraient. Ils savaient que si cela se produisait, il n’y aurait personne pour les défendre à part eux-mêmes.

Presque tout le monde à Jaffa a vu de ses propres yeux, ou dans des vidéos montrant d'autres villes mixtes (expression israélienne désignant les villes israéliennes où cohabitent Juif·ves et Palestinien·nes, ndlt) à l’intérieur du territoire [définit par les accords] de 1967, la façon dont des émeutiers de droite ont attaqué des Palestinien·nes pendant que la police détournait le regard – ou aidait activement. Quand, et si, la police arrivait alors que les Israéliens et les Palestiniens s’affrontaient, seuls les jeunes Palestiniens recevaient des grenades paralysantes.

Ici, tout le monde sait que la police aurait pu empêcher les émeutiers d’extrême droite d’entrer à Jaffa. Mais elle était trop occupée. Occupée à lancer des grenades paralysantes dans les maisons au milieu de la nuit juste pour intimider les habitant·es; occupée à confisquer les clés des scooters et à les jeter dans les buissons; occupée à crever les pneus des vélos des adolescent·es palestinien·nes. Pourtant, les policier·es revendiquent n'être mus, à Jaffa, que par l'objectif de rétablir la loi et l’ordre dans les rues et d'"arrêter les émeutiers".

La vérité doit être dite : les Juifs ne peuvent marcher en sécurité dans les rues de Jaffa ces nuits-ci, surtout dans celles où ils ne connaissent personne. Des groupes de jeunes hommes les arpentent et arrêtent les inconnus. Certains jeunes Palestiniens reportent également leur peur, leur rage et leur frustration sur des symboles israéliens – en particulier les poubelles et les voitures arborant, à l'extérieur ou à l'intérieur, des inscriptions hébraïques.

Concernant l’attentat à la bombe incendiaire, personne à Jaffa ne porte réellement crédit à la version de la police israélienne – qui affirme que des incendiaires palestiniens auraient mal identifié la maison et lancé la bombe à travers une fenêtre ornée de décorations du ramadan. Les gens ici savent pertinemment que, si un habitant veut "attaquer les Juifs", il dispose largement de cibles évidentes.

Progressivement dépossédés par le lent processus de l’expulsion économique – la gentrification dont je fais également partie – les militant·es palestinien·nes et les habitant·es de Jaffa dénoncent, aujourd'hui, le maire de la ville, considérant qu'il a a prit le parti de la police.

Tout cela n'a été qu'à peine couvert dans la presse israélienne. Ces faits sont principalement présentés comme une histoire d'"émeutiers arabes" cherchant à blesser les Juifs ; presque rien n'est écrit sur la violence étatique à laquelle ils font face. En parallèle, Benjamin Nétanyahou définit les "émeutiers" comme des terroristes et promet de les traiter en conséquence. Selon des observateur·rices, des hommes des services secrets (le Shabak, ex-Shin Bet, ndlt) se promènent dans les rues. Pourtant, 73 ans après la Nakba, les Palestinien·nes de Jaffa sont déterminé·es à empêcher qu'elle ne se reproduise. Ils et elles invitent qui veut à faire preuve de solidarité et à se tenir à leurs côtés. On se souviendra de celles et ceux qui regardent ailleurs, se rendant complices des crimes.

Asaf Ronel pour The Guardian, 20 mai 2021

Traduit de l'anglais par Sarah Benichou (version originale ici)


La démission d'Asaf Ronel

Le 20 mai, le quotidien britannique The Guardian publie ce reportage sur les dix jours qui viennent de s'écouler à Jaffa dans sa rubrique "Opinion" (rubrique peu commune pour un reportage). Il est signé Asaf Ronel, journaliste scientifique à la rédaction d'Haaretz depuis quinze ans et habitant de Jaffa.

Le 21 mai 2021, Asaf Ronel rend publique sa démission du quotidien israélien sur twitter, publiant la capture d'écran du mail l'annonçant à sa direction.

"Après presque 15 ans [de collaboration], je quitte Haaretz pour dénoncer son incapacité à rendre compte de l'offensive de la police et de l'extrême droite israéliennes contre la société palestinienne à l'intérieur des frontières d'Israël et pour avoir pris le parti des colons et des forces de sécurité alors qu'ils sont en train d'introduire des tactiques [de répression et de colonisation] utilisées en Cisjordanie au sein les villes israéliennes." © Asaf Ronal

Le 22 mai, le rédacteur en chef de Haaretz - Amos Schocken - avance (sur twitter) un refus de publication pour cause de manque de rigueur journalistique, affirmant découvrir la dénonciation par le journaliste d'une couverture partiale du journal quant aux événements de Jaffa, et plus généralement dans le traitement de la situation de crise politique ouverte depuis, alors, plus de 10 jours de Gaza à Jérusalem en passant par Naplouse, Hébron ou encore Haïfa. Amos Schocken tient à pointer qu'Asaf Ronel n'était pas "correspondant à Jaffa" mais "journaliste scientifique" au sein de la rédaction.

Asaf Ronel, quant à lui, conteste les motivations avancées par son ancien rédacteur en chef. Le journaliste se dit prêt à fournir les preuves des échanges qui ont eu lieu au sein de la rédaction et avec ses responsables hiérarchiques au sujet du contenu de son article et plus généralement de la couverture de la violence d'Etat, en Israël, par son ancien journal. Sur le réseau social, le journaliste annonce, également, envisager de mettre fin à sa carrière.

Haaretz est un quotidien de référence en Israël. Il est considéré comme marqué à gauche car il ouvre ses colonnes à ceux que l'on a appelés les "Nouveaux historiens israéliens" (comme Ilan Pappé), aux militant·es dénonçant la politique gouvernementale, à des responsables politiques palestiniens (comme, récemment, Sabri Saidam, secrétaire général du Fatah) et compte dans sa rédaction des intellectuels critiques (comme le journaliste Gideon Levy). L'existence de ce média constitue un argument fréquemment mobilisé par celles et ceux qui défendent l'idée qu'Israël serait une démocratie.

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