31/03/2015

Improbable. Du début à la fin.

Il est 8h. Maman va arriver. Je n'ai rien préparé. Tous les médicaments sont en tas dans le salon. Ca fait 3 semaines que je les récupère. Je n'ai pas préparé une seule fringue. Mes chaussures de rando sont recouvertes de sable suite à ma dernière escapade avec Armande. Je n'arrive pas à me réveiller, ce n'est pas mon genre. Je ne la sens pas cette journée.

Maman arrive, on remplit les valises qu'elle a amené. Deux, cela ne suffira visiblement pas. Il y en a des tas des médicaments. Il faut dire, ya plein de copains qui ont participé. Yen a même un qui en a ramené de Bruxelles. Et puis les pharmacies ont des trésors dans leur poubelle. Des boîtes neuves de ventoline, de dépamide, de metformine, de rivaroxaban. Ça coûte une blinde tout ça. Et hop, les gens les jettent aux ordures, sans aucun scrupule.

Je réfléchis. Les 23 kilos ça fait perpet' qu'on les a dépassé. Acheter à nouveau un bagage supplémentaire pour quelques kilos de plus, ça me fait chier. Les compagnies low-cost se gavent sur le prix des bagages. Bon, tant pis, je n'ai pas le choix. Allez je vais sur le net. Ca tombe bien, c'est marqué que pour la Grèce j'ai 40% de réduction sur les bagages supplémentaires. C'est censé être à 17€. Ca passe. Ah ben non, ça c'était pour faire mine. Parce que quand la facture finale tombe, c'est 30€. On a l'habitude de se faire enfumer sur les bagages. Alors je me dis que c'est pas grave. C'est pour la bonne cause. Ben ouais, jpeux pas partir sans ma trousse de maquillage.

Avec maman on a vérifié, ça fait moins que 46kg. Tout ça dans 3 valises pleines à vomir leur contenu comme moi après une soirée internat. Allez c'est parti. Direction Paris.

On quitte Rouen. J'ai l'impression d'oublier quelque chose, comme à chaque fois. 

Je vais envoyer un SMS à Costa, le chirurgien qui doit m'accueillir a l'aéroport avec mes 46 kg de bordel. Ça fait deux jours que je n'ai pas de nouvelles, il a l'air du genre éparpillé, mieux vaut prévenir que guérir. Alors je lui écris. Ah ben non, il m'appelle. Enfin non, il hurle dans le téléphone: ALLO SARAH?? OUI CEST COSTA! BON MALHEUREUSEMENT J'AI UN PROBLÈME, ON M'A APPELÉ CETTE NUIT POUR ALLER PRÉLEVER DES ORGANES A BRUXELLES. DU COUP JE NE SUIS PAS EN GRÈCE.

Moi répondant: euuuuh.... Mais euh je suis un peu dans la merde là Costa du coup... (Fais pas ta Sarah, retiens toi, pense à la tête que Marion ferait...). 

Lui: NAN MAIS TU PEUX PRENDRE LE MÉTRO!

Moi: à minuit avec 3 valises d'environ 40 kilos?

Lui: ET BIEN PRENDS LE TAXI!

Moi: à minuit avec 3 valises d'environ 40 kilos?

Lui: je suis vraiment désolé, je regrette mais tu sais ce que c'est que le métier de chirurgien....

Moi: ouais, emmerder les anesthésistes.

J'annonce la couleur à ma mère. C'est pas grave, des galères de voyage j'en ai eu des pires.

Ca y est, je sais ce que j'ai oublié. Passer à la banque. Pour récupérer les dons des copains. Bordel. On est samedi. Arrivée à Paris les banques seront fermées. Tant pis, je tirerai tout ce que je peux jusqu'à mon plafond et je boufferai des olives sur place. C'est bon les olives. Surtout les olives a la grecque, ça tombe bien.

Je connais quelqu'un qui revient tout juste d'Athènes, il va peut être pouvoir me conseiller. Ah ben il m'appelle, ça tombe bien. Entre temps, je reçois une notification Facebook: Bernard me dit que si je passe à Athènes, on peut aller boire un coup. Éclaircie! Il va pouvoir me conseiller. En attendant j’ai eu au téléphone une administratrice de MSF Grèce: elle n'est pas sur Athènes. Ca commence a sentir le roussi. J'ai envoyé un mail au centre social a qui j'amène les médicaments, envoyé un message à la responsable, pas de nouvelles.

J'explique à Bernard mon ennui. Lui que je n'ai jamais vu en vrai va alors en une demie seconde résoudre mon problème par cette simple phrase: "tu veux qu'on vienne te chercher et tu dors à la maison cette nuit?".

Je suis dans l'avion. J'adore les décollages. Ca me fait la même impression qu'une induction anesthésique ou que la réanimation d'un arrêt cardiaque: c'est LE moment ou ça peut merder, c'est tout ou rien.

Je suis arrivée. Je rencontre mes hôtes. Bernard et Colette. Ils ont des tas de choses à raconter. Ils ont vachement voyagé, failli mourir plusieurs fois dans des situations improbables, ils détestent la Troïka presqu'autant que moi. Ils me proposent de rester le lendemain. Tant pis pour l'auberge de jeunesse, ils sont super sympa Bernard et Colette. Ils m'ont emmené sur la côte de l'attique. On a mangé des tas de trucs délicieux en refaisant le monde. Bernard et moi on est pas vraiment d'accord sur la sortie de l'Euro et le fédéralisme européen, mais c'est chouette, ça apporte du jus à mon argumentaire.  

Le lendemain, c'est direction Athènes. Mais finalement, il se décide au dernier moment que avant d'aller au dispensaire, je vais aller au musée de l'art cycladique avec Colette pour une visite guidée. La visite, c'est Ioana qui la dirige. Ioana elle nous raconte plein de truc sur la civilisation ancienne des Cyclades. Elle nous explique que c'était une société nourrie généreusement par la mer, très tournée vers le commerce, mais protégée des envahisseurs par une mer difficile à naviguer. Elle nous parle des carrières de marbre et de la richesse des iles. Elle nous explique qu'aucune fouille n'a jamais retrouvé la moindre trace de palais ou de maison seigneuriale et que l'organisation était très probablement de type anarcho-démocratique. Bien avant la démocratie athénienne. Autant vous dire que ça me plait. Elle nous explique qu'en Europe la première trace d'écriture est crétoise et date de 3000 ans avant JC. Soit 2000 ans après les premières écritures retrouvées en Mésopotamie. Elle nous montre alors les réalisations de ce peuple. Et alors on se sent tout nul. On s'aperçoit que finalement, on n'a pas inventé beaucoup depuis.

Après, Colette elle m'emmène déjeuner dans un "restaurant" sur le toit d'un immeuble ou il y a vue sur la ville et l'acropole. Pas sur qu'il soit déclaré le resto. On dirait un gars qui a mis des tables sur sa terrasse et qui sert de la bouffe. Tant mieux, ses Kefta sont bons. Juste au pied de l'immeuble, c'est le parlement. Là ou travaille Tsipras. Celui qui a le destin de l'Europe entre ses mains. Ca me fait vraiment quelque chose de côtoyer l'Histoire. Je vois de la terrasse cette ville rongée par l’austérité qui a fini de ravager un peuple qui a connu durement la seconde guerre mondiale, la dictature des colonels, le clientélisme et la corruption. Un peuple qui n'a jamais connu l'Etat Providence, un peuple pour qui l'Etat sonne plus comme une oppression et une corruption que comme un organe de protection du peuple. Ca ne leur donne pas envie de payer leurs impôts.

Il est l'heure de récupérer les valises blindées là où je les ai laissées et d'aller en taxi au dispensaire. Le chauffeur, il ne parle pas anglais. Et 2 Iktinou, il ne sait pas où c'est apparemment. J’suis pas dans la merde. Alors que le compteur tourne déjà, je tente de lui montrer sur la carte. Ca va être long...

Finalement, 10€ plus tard, il a trouvé la rue Iktinou. A côté de la rue Sokhratous.

Je débarque mes valises.

Je ne comprends pas, il y a un immeuble mais pas de dispensaire. Sur l’interphone, tout est écrit en Grec manuscrit alors je ne comprends rien. J'essaie d'appeler mon contact au dispensaire. Elle ne répond pas. J'essaie d'appeler le dispensaire. La dame au téléphone ne comprend rien de ce que je dis. Moi non plus. Elle raccroche. Je suis dans Athènes, je suis bloquée avec mes 40kg et je ne sais pas ou aller. Je m'assois sur les marches devant l'immeuble. Là une dame me pousse pour passer. La dame dans ses mains elle tient précieusement une boîte de beta bloquant abîmée. Vue sa tête, elle n'est pas pharmacienne... Alors je lui demande où elle les a eu ses médicaments. Elle ne parle que le grec. J'active le langage du voyageur paumé qui consiste à mélanger gestes et onomatopées. Elle me répond en langue du voyageur paumé que c'est au 3e étage de l'immeuble.

J'entasse les valises dans le mini compartiment qui sert d'ascenseur et je monte.

C'est blindé. La salle d'attente est pleine à craquer de gens qui attendent une consultation ou des médicaments. La pharmacienne est débordée, on me demande si je peux attendre un peu. Bien entendu. La fraise d'un dentiste rythme le fond sonore. Je pense à Nabella. Une dame me propose un café. J'en ai déjà pris 3 aujourd’hui, ce serait prendre un risque pour la sécurité des autres que de l'accepter.

45 minutes plus tard, une dame visiblement très fatiguée s'approche de moi et me demande si je suis française. Elle parle le français couramment. Et la pharmacienne, c'est elle. Si ça c'est pas de la chance!

Sofia, elle est super. Après une heure et demie à ranger les médicaments ensemble dans sa pharmacie du dispensaire, où elle me montre les médicaments qui partent le plus vite et les plus précieux pour eux (antidiabétiques oraux, clopidogrel, triatec, antifongiques...) puis à ranger le matériel de petite chirurgie dans la pièce où un chirurgien consulte, on va s'asseoir dans un coin. Elle doit m'écrire la liste de ce que je dois aller chercher a la pharmacie avec les 600€ de dons des copains. Moi j’suis un peu fière d'avoir des copains comme ça. Et puis pour ceux qui ne le savaient pas, ça m'a permis leur parler de ce qui se passe en Grèce. 

Sofia, je lui demande pourquoi elle a l'air si fatigué. Elle m'explique qu'elle n'a pas dormi. Sofia, elle a l'âge d'être à la retraite. Elle me raconte qu'elle est revenue cette nuit de Tunis où elle a passé plusieurs jours de congrès pour la santé dans les pays comme le sien. Elle m'explique qu'elle est vice présidente de l'UNICEF Grèce, qu'elle fait partie d'un réseau européen pour la santé, qu'elle a accueilli il y a quelques jours une journaliste de l'Huma, que demain matin a 7h elle reçoit le responsable des droits de l'Homme de l'ONU et que dans deux jours elle reçoit une journaliste d’un autre journal français. Elle m'explique qu'elle est rentrée de l'aéroport, qu'elle a du aller à sa pharmacie puis enchaîner avec celle du dispensaire. C'est un pharmacien différent chaque jour qui tient celle du dispensaire.

Alors on commence à parler de la Grèce, de Syriza, de l'accès à la santé, elle me parle de la condition des femmes qui l'inquiète tout particulièrement, elle m'explique que ce sont elles qui ont le plus souffert de la crise. Elle me dit que l'austérité à réduit des tas de gens a la misère et en a tué bien d’autres. On parle du déni de démocratie de la Troïka, et que la presse française mainstream passe sous silence, à l'exception de très rares journaux, les conséquences catastrophiques de l'austérité. D'ailleurs le monsieur de l'ONU il vient pour ça. Pour constater l'atteinte aux droits de l'Homme que ça a généré.

Je lui raconte qu'en France il y a des gens qui parlent de ce qui se passe en Grèce. Je lui parle d’Eric Toussain, de Plenel, de Berruyer et de Frédéric Lordon par exemple.  Je lui dis qu'ils sont très différents mais que la situation grecque est une préoccupation commune. On s'aperçoit que la discussion va durer longtemps, alors elle me propose de déjeuner ensemble le lendemain. Elle me demande si on peut se tutoyer. Colette me l'avait dit: les grecs se tutoient très vite. 

Je repars du dispensaire avec la mission de ramener les autres médicaments demain. 

Direction l'auberge de jeunesse.

Arrivée, Costa, le chirurgien qui m'a plantée à l'aéroport m'appelle: "ALLO SARAH, T'ES OU?? T'ES OUUU? "

Moi: "euh à l'auberge de jeunesse, près de Omonia"

Lui: "MAIS QU'EST CE QUE TU FAIS LA BAS??? C'EST UN TRUC POUR LES PAUVRES CA!"

Moi: ben euh, je suis assistante quoi"

Lui: "SARAH, TU PRENDS LE MÉTRO ET TU VIENS ICI!"

Moi: "euh pourquoi? et où ça?"

Lui: "A L'HOPITAL, VIENS À L'HOPITAL! AU METRO EVANGELISMOS!"

Moi: "Evangelisquoi??"

LUI: "EVANGELISMOS!"

Moi: "mais qu'est qu'on va faire à l'hôpital, il est 19h!"

Lui: "ON VERRA, ALLEZ VIENS!!"

Moi: "bon, ok"

J'arrive à l'hôpital. A l'entrée il y a un garde armé, il ne veut pas me laisser rentrer. Je lui explique que je viens voir un médecin, que je suis moi aussi médecin, que c'est prévu. Il me demande le nom du médecin. "Euh... Costa?". C'est comme si en France je disais "Euh.... Pierre?". Bon c'est mort, il ne me laissera pas entrer. J'appelle Costa: 

Lui: "SARAH MAIS T'ES OU????"

Moi: "Devant l'hôpital"

Lui: "BOUGE PAS J'ARRIIIIVE DANS 5 MINUTES!"

20 minutes plus tard, le voilà le Costa. Il est mort de rire. Je ne sais pas pourquoi, mais du coup ça me fait rire. Il parle très fort, il rigole tout le temps, il se moque un peu de moi, il me demande pourquoi je ris tout le temps, je lui dis que c'est parce qu'il rit tout le temps et qu'il a l'air fou à lier. Il me dit en riant que je suis bizarre. L'hôpital Evangelismos qui se fout de la charité Française quoi.

Je lui demande où on va. Il me dit "dans mon bureau". Je lui demande: "mais euh, on ne va pas manger?". Il me répond « si, après, je dois voir des choses avant ». J'ai faim.

Du coup, je visite son service. C'est à l'ancienne. Et c'est un peu tout cassé partout. Mais les gens ont l'air d'être contents. On croise ses internes, tous des garçons, qui viennent lui parler de patients. Boum Tchika Wah Wah.

Direction son bureau. Il est vraiment chouette son bureau. Il y a des photos des anciens médecins de l'hôpital, un frigo, et une vue sur la ville d'Athènes, la mer et le Péloponnèse. Encore mort de rire, il me propose un jus d'orange. Il remet sa blouse. Elle sont trop classes les blouses Grecques. Les mêmes que dans Grey's anatomy. Cintrées avec leur nom brodé en bleu en Grec. 

Le jus d'orange il a un gout bizarre. Je me dis que c'est bizarre que dans un pays où il y a des oranges partout dans les rues, le jus d'orange soit moins bon qu'en France. Je le vois mettre son jus d'orange dans un énorme mug en carton Starbucks et le refermer. S'en suit une longue conversation surréaliste à mourir de rire. Il me parle de son année de clinicat à Paris, que les chefs en France sont très dogmatiques et arrogants (naaaaaaan), qu'il est plutôt de droite et que j'ai l'air d'être de gauche (naaaaaaan), que j'ai pris mon auberge de jeunesse dans le quartier des pauvres, que je peux trouver mieux (naaaaaaan). Costa il est hyper drôle. Vraiment. Et il rit tout le temps. Il me ressert un deuxième verre de jus d'orange. Je lui dis que j'ai faim. Il attend un coup de fil pour savoir s'il peut partir diner ou non à l'extérieur. En fait je comprends qu'il est d'astreinte. Et je me rends compte aussi que je me sens bizarre. Un peu euphorique. Que ses histoires sont encore plus marrantes. Ah ben c'est bien ça, je suis bourrée. 

Je lui demande: "c'est vraiment du jus d'orange ça?"

Il me dit le plus naturellement du monde: "Oui oui, j'ai juste rajouté de la vodka dedans, je t'en ressers un verre?"

Complètement détachée, je me dis qu'il est tard, que je suis à jeun et que je viens de boire un troisième verre de "jus d'orange" que je vais devoir retourner seule à l'autre bout d'une ville que je ne connais pas et dont je ne maitrise pas le langage et que complètement ivre, la carte risque d'être difficile à lire. Mais bon, j’suis bourrée alors je m'en fous.

Costa ne peut pas venir diner finalement, il doit rester bosser. Je le vois retourner dans le service avec son mug Starbucks rempli de "jus d'orange". 

C'est la première fois que je prends une cuite à mon insu. 

Le chemin a été super en fait. J'ai visité Athènes la nuit, ses rues cassées, ses ruines éclairées, ses jeunes avinés, ses musiciens de rue. Une ambiance chaleureuse, comme un air d'optimisme qui flotte dans l'air. Je repense à ce début de voyage improbable où chaque fois que la malchance pointait son nez, la providence arrivait immédiatement. Bernard et Colette, Ioana, Sofia, Costa et son "jus d'orange". Ca commence plutôt bien.

 

(La suite: http://blogs.mediapart.fr/blog/sarah-kilani/070415/convoi-pour-la-grece-pharmakeio)

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