Doit-on craindre un samedi 23 mars sanglant ?

Alors que le Grand Débat National se clôture en minimisant la mobilisation citoyenne du 16 mars, le pouvoir exécutif annonce des mesures répressives limitant le droit de manifester.

            Les manifestants volent-ils les monuments publics ?

            Au Sénat, Christophe Castaner déclarait ce 19 mars : « Dès le samedi matin, les manifestants ont essayé de reprendre l'Arc de triomphe. Nous avons assisté à une très grande violence. (...) Des individus ont attaqué le souterrain de l’Arc de Triomphe avant d’être repoussés par les forces de l’ordre. (...) Nous avons pris la décision en fin de matinée de rapatrier des hommes sur Paris. »

            Je n’étais pas présente à proximité de l’Arc de Triomphe et me préserverai de relayer les vidéos de violences  évoquées par le ministre de l’Intérieur. Je peux simplement apporter un contrepoint subjectif : la porte Saint-Denis était accessible ce samedi 16 mars durant des heures.   Des manifestants pacifiques ont pu pénétrer, sans y opérer de délabrement et avec la seule volonté d’observer la manifestation depuis ses hauteurs, le passage étant ouvert. Aucun représentant des forces de l’ordre n’était présent à proximité, aucun d’entre eux n’est intervenu ou n’a protégé les citoyens d’éventuels débordements.

            Doit-on y voir une volonté des mobilisations citoyennes de s'emparer des monuments publics, d'en reprendre une possession symbolique ou peut-on soupçonner un tour de force du gouvernement ?

            En fin de manifestation, bien loin derrière le passage du cortège officiel des manifestants de « la Marche du Siècle » (rejoint par une partie des Gilets jaunes et les manifestants contre les violences policières), un groupe isolé de probables « casseurs » avançait sur le boulevard Poissonnière, non pas vêtu de noir comme le veut l'usage des Blacks Blocs mais désorganisé, avec quelques barres de fer, les visages dissimulés derrière des foulards. Ils étaient repérés depuis une vingtaine de minutes par un hélicoptère des forces de l'ordre. J’ai assisté à la scène devant le Grand Rex, le groupe a dévié dans la rue Poisonnière adjacente. Moins d'une dizaine de personnes dont je faisais partie (des hommes, des femmes mais aussi des parents et leurs enfants –  de simples passants) ont trouvé refuge à l’intérieur du bâtiment grâce à la solidarité d’un des employés de l’établissement. Nous ne nous sommes pas protégés des dits « casseurs » eux-même effrayés par l’arrivée massive des forces de l'ordre, mais de ces représentants, en supériorité numéraire, prêts à déverser l’arsenal répressif.

            Le Grand Débat fait-il nation ?

            Lors du Grand Débat National du 18 mars 2019[1],[2], le président de la République a convié un panel d’intellectuels censés représenter les domaines des savoirs, de la recherche et de la pensée contemporaine. Parmi eux,  Pascal Bruckner, romancier et essayiste, demanda sans vergogne  quand « Paris serait enfin débarrassé des Gilets jaunes ». Selon lui, les manifestations du 16 mars sont le couronnement d’« un coup d’État » qu’il qualifie « d’anarcho-fasciste ». Il semble d’ailleurs réduire la mobilisation jaune aux mouvements d’extrême gauche et d’extrême droite  se rejoignant  « dans la haine ». Il a évoqué la présence d'une  « nouvelle forme de mobilisation », celle « pour le climat »,  «bienveillante », constituée notamment « de jeunes, de très jeunes », en concluant toutefois que « rien ne dit qu’entraînés par l'exemple des Gilets jaunes, un certain nombre d’activistes ne vont pas se lancer à leur tour dans la destruction ».

            Une partie des médias a relayé massivement la dégradation du Fouquet’s,[3] vitrine symbolique d’une France d’en haut oligarchique qui méprise ouvertement une France d’en bas. La violence symbolique faite à cette vitrine semble donc primer sur la violence opérée contre le peuple. Comme le rappelle l’auteur Edouard Louis[4] : « une vitrine se répare (…) pas le dos d’un ouvrier ». La vitrine du Fouquet’s ne portera bientôt plus les stigmates de sa dégradation. Ne resteront que les vidéos des flammes visibles sur le net : sont-ce les gaz des lacrymogènes utilisés contre les « casseurs » ou les « casseurs » eux-mêmes qui ont mis feu à la devanture du Fouquet’s ?[5] Une fois dépassée cette question alimentée par la rumeur virale, nous pouvons retenir que ni Monsieur Bruckner ni Monsieur le président de la République n’observaient les évènements du samedi 16 mars avec suffisamment de recul.

            Selon Emmanuel Macron, « il y a de moins en moins de monde qui est dans la rue les samedis », la mobilisation « réduit en chiffre numéraire », « maintenant on a des gens qui ne savent plus pourquoi ils sont dehors, sauf détruire », « qui ne déposent aucune autorisation », « les gens qui sont dehors ne disent même pas ce qui a initié cette crise ». Il affirmait avoir maintenu le débat national malgré « les violences de samedi » afin de ne pas donner raison « à la violence absolue dans la société ». Il affirmait également refuser l'adage selon lequel « quand la violence s’exprime un jour, on aurait plus le droit de réfléchir le jour d’après ».

            Est-ce oublier que le gouvernement n’a pas le monopole de la réflexion ? Est-ce nier que les citoyens sont capables d’exercer leur esprit critique, surtout lorsque l’État s’avère défaillant ? La parole présidentielle s’avère négationniste dans le sens où elle n’intègre que partiellement un élément du réel : la vague verte et jaune a atteint les 107 000 personnes à Paris, selon les organisateurs, et plus de 350 000 manifestants dans 222 villes de France.[6] Cette parole occulte les actions politiques concrètes proposées par certaines organisations  dont j’évoquerai le manifeste dans un prochain billet. Elle occulte autant les citoyens que les enjeux associés à cette mobilisation. Elle occulte la cohésion qui s’est opérée pacifiquement entre marche verte, marche jaune et marche contre les violences policières. Elle admet et tolère  « les défauts d’exécution » sans les expliciter : le Premier ministre n'a pas nommé les violences policières. Au contraire, il les renforce.

            Édouard Philippe a annoncé[7] les lois « anticasseurs » : accorder « une plus grande autonomie aux forces sur le terrain (...) dotées d’une large capacité d’initiative », transformer « les détachements d’action rapide en unité anticasseur dotée d’une capacité d’intervention et de dispersion pouvant être engagée dés les premiers troubles », recourir à des moyens nouveaux tels que « les drones, les produits marquants, l’utilisation de vidéo à des fins de manœuvres et de judiciarisation ».

            Une limitation du droit de manifester

            Grand bien nous fasse, le président de la République, Emmanuel Macron, a rappelé à Pascal Bruckner que « le droit de manifester est protégé constitutionnellement », qu'il reste « l’expression libre et respectueuse d’une opinion ». Pourtant, il a répondu favorablement à sa question en limitant le régime d’autorisation d’ordre public. Le gouvernement se donne les « moyens d’interdire des périmètres » et donc « oui, les samedis prochains les Champs-Élysées, comme d’ailleurs différents quartiers qui ont été touchés par cette crise, seront interdits à toute forme de rassemblement ». S’ajoutent donc à l’arsenal des mesures répressives de nouvelles mesures censées protéger les citoyens des émeutes et des émeutiers tout en portant pourtant atteinte aux libertés.

          La privatisation des richesses publiques

            Ainsi, le pouvoir exécutif entend déposséder les citoyens d’une partie de leurs droits, de leurs monuments et d’une partie de leur identité nationale, certains quartiers de la Capitale, Paris ou d'autres places dans certaines villes.  Pour leurs biens. Tout comme ils entend liquider une partie du service public avec la loi Pacte. Dans la nuit du 15 au 16 mars, à six heures du matin, l’Assemblée nationale a validé la privatisation des Aéroports de Paris, de la Française des jeux et d'Engie, la suppression des tarifs réglementés du gaz, la modification des seuils sociaux et fiscaux, l'assouplissement des épargnes retraites.[8]

            C’est comme l’explique Jean-Luc Mélenchon devant le parlement « certainement la forme la plus grave du dysfonctionnement du parlement ». Une folie que de « débattre à cinq heures du matin des discriminations, à trois heures du tarif de l’électricité ». « Pas un mot sur la condition des salariés ». La privatisation des aéroports de France a été votée pour « financer un fonds d’innovation  rapportant moins que ce que rapportent aujourd’hui ces aéroports ».[9] À qui profite cette privatisation ?

            À qui profite cette dépossession symbolique et réelle des richesses de l’État ? Lors de ces votes majeurs, seulement 7 % des effectifs étaient présents à l’Assemblée nationale. La décision fut donc laissée à 45 membres sur 577. Où étaient les 532 absents ? Dans leurs lits. Se sont-ils résignés ? Ont-ils abandonné leur devoir comme une partie des citoyens ont délaissé  leur droit de vote en ne se rendant pas aux urnes lors du deuxième tour de l’élection présidentielle ? Le dysfonctionnement va plus loin et repose la question de la représentativité. Puisqu' Emmanuel Macron fut élu dans un contexte de taux d'abstention record[10], en quoi la majorité des citoyens peut-elle se reconnaître dans les mesures de son gouvernement et dans son Grand Débat ? La confiance dans les institutions est dangereusement entachée.

            Fin du grand débat, bon débarras

            Une partie des citoyens ne se reconnaît effectivement pas dans le Grand Débat National. Aussi a-t-elle organisée une Assemblée intitulée « Fin du grand débat, début du grand débarras !»[11] à la Bourse du Travail de Paris le jeudi 14 mars 2019. Pour Juan Branco,[12] le grand débat n’est que le reflet d’un « refus du gouvernement d’entendre son peuple », un « meeting de propagande » qu’il estime « organisé avec la complicité des médias et d’une partie de l’élite qui les ont relayés sans aucune distinction comme dans un pays autoritaire. » En somme, le Grand Débat serait une technique pour refuser de répondre aux demandes des manifestants tout en s’assurant de préparer les élections européennes. Certains médias le suggèrent.[13]

            Ce samedi 16 mars marque un point de rupture effectif :

           « Nous sommes à un moment historique, parce qu’il peut y avoir une rupture qui peut être très violente pour nous, et qui peut faire que ce mouvement qui pour l’instant est une mineure devienne une majeure dans l’Histoire de France si on arrive à imposer au gouvernement (....)nos corps, nos simples corps, la vulnérabilité de nos corps (…) parce que c’est tout ce qu’on a à leur opposer. Ils nous parlent de violence. C’est eux qui sont armés, c’est eux qui ont des moyens coercitifs d’État, on a que des corps à leur opposer, c’est que ça qu’on a à leur opposer depuis le début, des corps qui ont été en souffrance, qui ont souffert de leurs politiques, qui ont été écrasés par leur indifférence. Et bien, ces corps-là, il faut qu’on les sorte. Et qu’on leur montre que la masse qu’ils représentent sera capable de les renverser, de bouleverser leurs âmes et de leur faire peur. »

             Les manifestants sont sortis dans la rue, ont effectivement opposé leurs corps, pour la plupart pacifiquement. Et ce ne sont pas les « casseurs » qui entacheront cette volonté d’être entendus par le pouvoir exécutif sourd aux revendications citoyennes. Le gouvernement a peur. Il choisit de répondre encore une fois par des réponses inappropriées. Serons-nous condamnés à connaître un équivalent de la célèbre chanson « Bloody Sunday »[14] de U2, à la renommer « Bloody Saturday » ? Devrons-nous craindre un samedi sanglant ? Est-ce que s'ajouteront d'autres morts, d'autres éborgnés, d'autres mutilés à la liste des dégâts collatéraux de la répression d'État ?

            En décembre et janvier dernier, Amnesty international alertait [15] l’opinion publique sur les violences policières durant les manifestations et rappelait le droit à manifester.

Sarah Seignobosc

[1]  Plus d'informations sur le site : https://granddebat.fr/

[2] Écouter le post-cast « Emmanuel Macron échange avec des intellectuels » ou regarder la vidéo  « Le débat d'Emmanuel Macron avec des intellectuels  en intégrale » disponibles sur France Culture.

[3] L’évènement a fait la une française du 17 mars 2019, notamment sur les sites et journaux d’information LCI, France Soir, Le Parisien, Le Figaro.

[4] L'intervention de l'auteur Édouard Louis est consultable via les réseaux sociaux sur le média suisse Nouvo RTS.

[5] Consulter l'article du 17 mars sur le site de France Info : « Le Fouquet's incendié par la police? La rumeur qui enfle sur les réseaux sociaux. »

[6] Consulter la publication du 17 mars 2019 sur Politis  : « La Marche du siècle réussit son pari et impose le tempo. »

[7] Consulter la publication sur le site du journal Monde : « "Gilets jaunes" : Edouard Philippe annonce une réorganisation du maintien de l’ordre » publié le 18 mars 2019.

[8] Lire l'article du Journal Le Figaro datant du 17 mars 2019 : « Le projet de loi Pacte validé en nouvelle lecture à l'Assemblée nationale. »

[9] Lire l'article, datant du 13 mars 2019, sur le site du journal Le Monde   : « Les enjeux de la privatisation d'Aéroports de Paris en six questions ».

[10 Lire la publication du 8 mai 2017 sur France Info : « Quatre chiffres qui montrent que l'élection d'Emmanuel Macron n'est pas si écrasante. »

[11] La rencontre-débat est consultable sur Youtube. Lire également « Fin du grand débat, début du grand débarras ! », rencontre-débat à Paris sur le site Reporterre.

[12] Source wikipédia : Juan Branco est un avocat, universitaire, militant politique et journaliste, collaborateur régulier du Monde Diplomatique. Il fut l'une des figures de l'opposition à la « loi Hadopi 1 » en 2009. Proche des Gilets jaunes et avocat de Maxime Nicolles, il est le conseiller juridique de Wikileaks de Julian Assanges en France et a été l'avocat de Jean-Luc Mélenchon. Il est l'auteur de Crépuscule édité chez Le Diable Vauvert, un pamphlet contre « la Macronie ».

[13] Pour exemple, lire l'article du journal le Figaro datant du 19 février 2019 : « Grand débat : Emmanuel Macron déjà en campagne pour les européennes ? »

[14] Bloody Sunday est une tuerie survenue le dimanche 30 janvier 1972 dans le Bogside à Derry en Irlande du Nord, dans laquelle vingt-huit personnes ont été prises pour cible par des soldats de l'armée britannique. La chanson sortie en 1983 fait référence à cet évènement sanglant.

[15] Lire l'enquête du 17 décembre 2018 d'Amnesty Internationale : « Usage excessif de la force lors des manifestations des "gilets jaunes".» Compléter par la lecture de la tribune du 28 janvier 2019 : « Droit de manifester : les parlementaires doivent arrêter la casse. »

 

 

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