Ce que nous apprendra Emmanuel Macron (Partie 1)

Alors qu'une partie des citoyens (des membres et des organisations de la société civile) tente de rappeler à l'ordre le pouvoir exécutif pris dans la tourmente d'une dérive autoritaire inégalée depuis les grandes grèves de 1947-1948 et les évènements de Mai 68, le pouvoir législatif ouvre la boite de pandore.

           Légalité, égalité, fraternité

            Le président de la République,  le Premier ministre et le ministre de l’Intérieur auront beau tenter de faire baisser le chiffre du nombre de manifestants à grand renfort de paroles autoritaires, convoquer la sécurité de l'État, évoquer la menace terroriste ou anarchiste, amalgamer « casseurs » et « gilets jaunes » ou « gilets jaunes » et « antisémites », déployer un arsenal disproportionné de maintien de l’ordre à la limite de la légalité, tolérer les violences policières, invoquer à demi-mots l’utilisation de la force létale pour empêcher les débordements, menacer en somme de faire de la chair à canon avec le corps des manifestants, personne n’empêchera les citoyens d’exprimer leurs mécontentements. Ils se réapproprient les symboles de la République dont on prétend les déposséder.

           On se souviendra des 27 portraits présidentiels décrochés des mairies[1], de la photo des Marianne face aux gendarmes[2], de Genevieve Legay, la citoyenne pacifiste niçoise de 73 ans armée d’un drapeau multicolore[3],[4]dont la désobéissance civile fait honneur à la «sagesse » dite des « anciens », une sagesse que le président de la République semble avoir perdu (en a-t-il jamais bénéficié ?). Le conseil présidentiel donné à cette militante pacifiste pourrait être renvoyé à son destinataire : « il faut avoir un comportement responsable ».[5]

               Emmanuel Macron a raison lorsqu'il dit : « on ne peut pas s’arrêter à la tyrannie d’une irréductible minorité ». Non, on ne peut pas. L'avenue des Champs-Élysées est rendue inaccessible ? Les manifestants tiennent bon en cet acte XIX, investissent la butte de Montmartre, envahissent le square Louise Michel, affutent le Sacré-Coeur d’une banderole[6] , ce Sacré-Coeur construit pour expier les péchés de la Commune.[7] Ces désobéissants civiles contribuent à écrire l’Histoire de France alors que leur président la détériore.

            Emmanuel, l’iconoclaste

            Emmanuel Macron aurait beau passer commande à l’artiste franco-chinois Yan Pei-Ming[8] et rejoindre la collection à valeur astronomique des portraits iconiques de Barack Obama, Mao Zedong, Michael Jackson, Jean-Paul II ou encore Bruce Lee afin de redorer son blason, il n’entrera pas pour autant dans l’Histoire de France pour de nobles raisons. Il a cependant la bonne intuition : il est un personnage iconoclaste, mais en ce sens qu’il est un briseur d’image. Avec sa politique, il attaque les traditions républicaines de la France, pays des droits de l’Homme. On se croit projeté dans une mauvais remake de Orange Mécanique de Stanley Kubrick.

           Rappelons que l’ONU a réclamé à la France une enquête sur « l’usage excessif de la force » opérée par l’État, en la classant pour le moment entre le Venezuela et Haïti au même rang que le Soudan et le Zimbabwe[9]. La France, toujours pays des droits de l’Homme ?

           Six organisations (la CGT, la Ligue des droits de l’Homme, le Syndicat de la Magistrature, le Syndicat des avocats de France, l'Union nationale des étudiants de France, l'Union nationale lycéenne) ont déposé une question prioritaire de constitutionnalité devant le Conseil d'État visant l'interdiction des lanceurs de balles de défense (LBD) lors des manifestations pour « atteinte aux principes constitutionnels » . « Il appartient désormais au Conseil d’État, lors de l’audience prévue le 3 avril à 14h, de permettre la saisine du Conseil constitutionnel », ont-elles précisés dans un communiqué ce 21 mars dernier.[10]

            Dans cette perspective, le travail du documentariste David Dufresne, Allô place Beauvau ? C’est pour un bilan (provisoire) salué par le grand prix du journalisme 2019, est précieux. Ce recensement des violences policières dont plusieurs manquements déontologiques graves, ajouté à la plainte des organisations, feront-ils plier le Conseil d’État ?

          La ligue des droits de l’homme a, par ailleurs, lancé d'autres alertes, notamment à propos d’un « gouvernement de plus en plus dangereux pour les libertés publiques », des « atteintes au droit de manifester », de « fichages illégaux » à l'encontre de lycéens de l'établissement Arago qui ont tenu une assemblée générale contre le dispositif Parcoursup le 22 mai 2018.[11]

            Contre la culture répressive

            Au lendemain de l'annonce du déploiement du dispositif « Sentinelle » durant les manifestation du 23 mars, une minorité du gouvernement s'exprimait sous l'égide de Jean-Luc Mélenchon et de la France Insoumise. Elle rappelait le rôle de l’armée, protéger les citoyens et non lutter contre eux. Jean-Luc Mélenchon tentait de calmer les esprits en rappelant que la violence est une stratégie d’échec : « la violence ne peut et ne doit jamais être une stratégie pour nous, pour la raison qu’elle est inefficace et qu’elle conduit à des escalades qui au bout du compte ne profite jamais au grand nombre. Il faut, tout au contraire, que par le nombre, par le nombre soit créée une ambiance qui dissuade de la violence. »[12]

            Cependant, il convient de rappeler que mettre des fleurs dans les fusils des soldats de « Sentinelle » ne suffirait pas à calmer leur inquiétude[13], ni à rendre la raison à notre président, tout comme des marches pacifiques ne suffisent pas à lutter contre la politique du gouvernement En Marche ! La mobilisation intense, évoquée par le représentant du groupe de la France Insoumise à l'Assemblée, passe par le déploiement de notre intelligence, notre sens critique et notre force communautaire, notre entraide et notre solidarité par delà les clivages politiques.

            C'est ce qu'a explicité le président de Médiapart, Edwy Plevel le 12 mars dernier, lors de son intervention dans l’Émission Chez Yan Moix intitulé « Emmanuel Macron : l’hyper-président ? » :

            « Nous avons sous les yeux en Europe, le plus violent des maintiens de l’ordre de toute l’Europe. Nous avons des armements de la police qu’aucune police européenne n’a et qui sont revendiqués par ce pouvoir jusqu’à la honte par Monsieur Castaner en faisant la pédagogie dans une émission en forme de salle de classe. Les LBD qui éborgnent, les grenades qui comme elles ont tué Rémi Fraisse à Sivens font qu’il y a aussi des mains arrachées. Interrogez-vous sur ce à quoi nous nous habituons là. On peut être en désaccord avec les Gilets jaunes. Mais je pense que tous les citoyens et toutes les citoyennes de ce pays auraient dû se lever. La tolérance à ces violences policières est chaque week-end. La violence est plus grave quand elle est illégitime du côté de l’État (…) On ne peut pas laisser faire une culture répressive comme cela dans un pays démocratique. »

            Briser le silence prudent 

            Une pétition circule actuellement « Solidarité des universitaires, des intellectuels et des artistes avec les Gilets jaunes ! », qui vise les 25 000 signatures : 

             « Beaucoup d'universitaires, d'intellectuels (enseignants, chercheurs, etc.) et d'artistes s'en sont tenus jusqu'à maintenant à un silence prudent (…). Sans doute parce que ce mouvement échappe aux catégories habituelles du jugement politique – imprévisible, inclassable, comme mai 68 en son temps, comme tout événement historique digne de ce nom. Certains ont pris position en faveur de ce mouvement populaire, mais leur parole est ignorée par les médias dominants. C'est ce silence que nous voulons contribuer à briser, en affirmant publiquement notre solidarité avec les Gilets jaunes et en appelant les intellectuels, les universitaires et les artistes à les rejoindre ».

            Ce silence se brise, 350 universitaires (sociologues, politistes, historiens) se déclarent symboliquement « complices des gilets jaunes »[14] afin de demander « l'arrêt de l'utilisation des armes de guerre (LBD et grenade) pour le maintien de l'ordre et dénoncer les tendances autoritaires du pouvoir » : « nous alertons solennellement la population des graves dangers que la nouvelle politique du gouvernement, de la majorité parlementaire, de la police et de la justice font peser sur les libertés publiques et les droits humains. »

            Lorsque le Sénat parle

            Le Sénat s’est, quant à lui, décidé à saisir la justice non seulement du cas de l'ancien collaborateur de l'Élysée Alexandre Benalla, mais aussi de ceux de trois hauts responsables de la présidence.[15] Et si la décision est présentée comme une « déclaration de guerre » [16]par la majorité présidentielle et comme une « démarche politique » par Emmanuel Macron[17], le président du Sénat, Gérard Larcher n’entend pas se laisser intimider :

            « Je suis dans la responsabilité de présider une des assemblées du Parlement et en ces temps de doute sur la démocratie », « respecter l’ordonnance de 1958 (…), c’est un fonctionnement normal du contrôle ».[18] « Nous ne sommes ni les juges, ni la commission des lois. Nous faisons confiance à l'autorité de justice. Le Sénat exerce uniquement ses missions constitutionnelles », a-t-il précisé en réaction aux déclarations du président de la République.

          Le Sénat ouvre-t-il la boite de Pandore ?

Sarah Seignobosc

 [1] Lire l'article du journal Le Monde publié le 25 mars 2019 : « A ce jour, 27 portraits de Macron ont été ''décrochés" dans des mairies, 13 activistes passeront devant la justice ».

[2] Lire le billet du 18 décembre 2018 de la sémiologue Élodie Mielczarec sur Huffingpost : « Trois choses à retenir de la photo des Mariane face à la police ».

[3] Lire l'article du 26 mars 2019 du journal Les Inrocks : « Geneviève Legay, manifestante blessée à Nice : ce que l'on sait ».

[4] Voir  la vidéo « Nice : l'interview de Geneviève Legay avant d'être blessée »  sur le site de CNEWS.

[5] Lire l'article du 25 mars 2019 du journal Les Inrocks : « Macron souhaite “un prompt rétablissement” et “une forme de sagesse” à la manifestante blessée à Nice ».

[6]Lire l'article du 23 mars 2019 sur le site de France Bleue : « Des milliers de gilets jaunes se retrouvent au pied du Sacré Coeur, à Paris ».

[7] Source wikipédia : la construction de cette église, monument à la fois politique et culturel, suit l'après-guerre de 1870. Elle est déclarée d'utilité publique par une loi votée le 24 juillet 1873 par l'Assemblée nationale de 1871. Elle s'inscrit dans le contexte de recharge sacrale et dans le cadre d'un nouvel « ordre moral » faisant suite aux événements de la Commune de Paris, dont Montmartre fut un des hauts lieux.

[8] Cet artiste peintre franco-chinois est reconnu depuis la fin des années 1980 pour ses tableaux monumentaux, notamment bichromatiques. Ses tableaux se vendent entre 80 000 et 480 000 euros. Lire l'article du  21 mars 2019 du journal Le Parisien : « Val-de-Marne : la "soirée privée" de Macron chez un artiste à Ivry ».

[9] Lire l’article du 10 mars 2019 sur le site du Courrier des journalistes : « L’ONU classe la France au même rang que le Soudan et le Zimbabwe sur les violences policières ».

[10] Communiqué consultable sur le site du Syndicat de la Magistrature : « Contre l’usage du LBD : une QPC déposée devant le Conseil d’Etat par plusieurs organisations ».

[11] https://www.ldh-france.org/sujet/libertes/

[12] Extrait de la conférence de presse du 22 mars 2019 de  Jean-Luc Mélenchon visible sur la page Facebook de Jean-Luc Mélenchon ou sur BFMTV.  Lire l'article du 20 mars 2019 sur le Journal Le Monde : « Les militaires de "Sentinelle" seront mobilisés pour l’acte XIX des "gilets jaunes" ». Compléter la lecture par l'article du journal Libération du 24 mars 2019 : « Gilets jaunes, ''acte XIX'' : Sentinelle en base arrière ».

[13] Lire l'article du 22 mars 2019 sur le site du journal Valeurs actuelles : «  L’ennemi ne peut pas être la population”, l’inquiétude des soldats de Sentinelle ».

[14] Lire l'article du 23 mars 2019 sur le site du journal L'Obs : «  350 universitaires se déclarent "complices" des "gilets jaunes" ».

[15], [16] Lire les articles du 21 mars 2019 « Benalla: le Sénat saisit la justice des cas de proches de Macron, la majorité fulmine » du journal La Croix et  « Affaire Benalla : coup de froid entre l'Elysée et le Sénat » du journal Les Échos, « "Le Sénat vient de déterrer la hache de guerre contre Macron", analyse Duhamel » de RTL.

[17] Lire l'article du 22 mars 2019 du journal l'Obs :  « Affaire Benalla : Macron évoque une "démarche politique" du Sénat, Larcher lui répond ».

[18] Consulter le texte et la vidéo publiée le 25 mars 2019 sur le site www.publicsenat.fr : « Décision du Sénat dans l’affaire Benalla : Larcher temporise tout en assumant la décision du bureau ».

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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