A Saint-Denis, les votants veulent “du changement”

Dans le centre-ville de Saint-Denis, le mot d’ordre des votants au premier tour de l'élection présidentielle française semble bien être “on veut du changement”. Après des mois d’affaires judiciaires et de slogans virulemment anti-musulmans et anti-immigration, beaucoup avouent en avoir assez et espérer un renouveau radical.

 

Près du centre-ville de Saint-Denis, entre des bâtiments HLM et une piscine municipale au design original, des votants et votantes de tous âges et de toutes origines ont défilé toute la journée pour voter à l’école élémentaire Henri Wallon. On ne se bouscule pas, mais le flux n’a pas tari, explique Audrey, responsable du bureau de vote. 

 Une campagne “bizarre”

Séverine, 39 ans, sort du bureau de vote, l’air las. “Ca a été une campagne très bizarre, et ça a été très compliqué de faire un choix. Les candidats font moins président, moins sérieux, pas rapport à de Gaulle ou Mitterrand…” Pourquoi? “Peut-être que la société a changé et est moins exigeante. Peut-être aussi qu’avec les médias, on sait plus de choses qu’avant. Ce qui me décevrait le plus, ce serait que Le Pen passe.” 

Quittant le bureau de vote d’un air pensif, Johnson, 40 ans, s’avoue, lui, “un peu déçu”. ”Je m’attendais à ce que les candidats donnent plus de garanties. Je préfère quelqu’un qui ne fait pas trop de promesses, mais explique le chemin qu’il va prendre. Les promesses ne m’intéressent pas, je sais la situation du pays : les caisses de l’Etat sont vides. A présent, j’ai envie de voir de nouvelles têtes, du changement. J’aimerais aussi que les affaires soient sanctionnées! Je suis chauffeur de bus; avec un casier judiciaire, moi, je ne pourrais jamais faire mon métier.” 

Mais les élections présidentielles ne sont qu’une étape, estime Guillaume, 45 ans. “Ces élections sont moins importantes que les législatives à venir.” lui aussi déplore l’absence de matière au cours de la campagne électorale. “Ca a été un petit feuilleton médiatique, trop long pour pas grand-chose sur le fond. Sur les projets politiques, on est passé vite. C’est compliqué de voter, et c’est très désagréable de choisir entre un vote de conviction et un vote stratégique pour faire barrage au FN. Ca amène l’élite politique à ne plus être capable de se renouveler. Quant aux partis traditionnels, c’est normal que ça explose, pour que les choses se reconfigurent. En douceur, on ne sait pas faire.”

Contrairement aux idées reçues, les jeunes primo-votants défilent ici avec enthousiasme. Ils viennent entre amis déposer leur bulletin dans l’urne. “On est pas trop politique, mais il faut quand même aller voter, c’est le devoir d’un citoyen. Même si, quand on voit les candidats favoris, on hésite, on peut se dire qu’ils sont quand même un peu corrompus. Fillon surtout, il est culotté!”, lance entre deux rires Shahbaz, 18 ans. Il est venu avec deux de ses amis, primo-votants eux aussi. “Macron, lui, il est bien”, estime-t-il. ”Il a un programme et attire beaucoup les jeunes. Mais ce sont les petits candidats qui disent davantage la vérité : comme ils savent qu’ils ne vont pas être élus, ils disent ce qu’ils pensent.” 

Une analyse confirmée par David, primo-votant de 18 ans. Pour lui, aucun candidat n’a vraiment été convaincant, sauf peut-être Philippe Poutou. “J’ai voté pour Poutou, parce que j’aime bien son style un peu cool et le fait qu’il vienne aux débats en jogging. Les autres, ce sont des escrocs, je n’avais pas envie de voter pour eux.”

“On n’a entendu parler que de musulmans et d’immigration”

Dans la rhétorique électorale, la virulence des propos anti-musulmans et anti-immigrants a choqué. “Entre les phrases qui tuent et les amalgames sur l’immigration et les musulmans… On a atteint un point tel que ça nous passe au-dessus”, affirme avec un sourire Hadjila, 39 ans, mère de famille qui porte le voile. “Je veux du changement”, poursuit-elle. Et je pense que ce soir, on va avoir une bonne surprise...” 

 Dans un autre bureau de vote rue du Corbillon, à deux pas de l’appartement aux fenêtres murées où s’étaient réfugiés les auteurs de l’attaque du 13 novembre 2015, Kamel, 48 ans, renchérit vivement: “On n’a entendu parler que de musulmans et d’immigration. Avant d’arriver à ces conclusions, il faut d’abord analyser : pourquoi y a-t-il de la délinquance? On ne peut pas dire que tous les musulmans sont des massacreurs, que tous les immigrés sont mauvais. Il y en a qui sont respecteux de la République, de la démocratie. L’égalité et la fraternité, c’est pour tout le monde”, lance-t-il. Comme Hadjila, ce qu’il veut, c’est “le changement radical. Il faut quelqu’un qui sache prendre ses responsabilités dans la légalité. J’ai préféré Macron, il est jeune, sa façon de parler est bonne pour la France. Après, il faudrait voir ce qu’il ferait en cinq ans de mandat…”

 Adrien, 36 ans, passe sa journée au bureau de vote du Corbillon. Ce “communiste dans l’âme” lance cependant: “Cette élection, je m’en fous. J’espère juste qu’il n’y aura pas trop de mauvaises surprises.” En termes de fréquentation du bureau de vote, il est assez satisfait. “En général, je pense qu’il y a plus de votants”, affirme-t-il. Toutefois, il déplore que “les gens votent beaucoup en fonction de ce qui se passe dans l’actualité, sans prendre en considération les conséquences négatives d’un vote FN, par exemple”. 

Tous ne partagent pas exactement cet avis. Balashandran, 44 ans, originaire du Sri Lanka, avoue avoir été ébranlé par les récents attentats et par la chasse à l’homme du 14 novembre 2015, quelques mètres plus loin.  “Je veux d’abord la sécurité en France, pour mes enfants”, déclare-t-il en désignant de la main son petit garçon qui joue à côté. “Je n’ai pas bien suivi la campagne car je rentre trop tard du travail, mais j’ai écouté la radio. C’est inquiétant pour tout le monde. J’ai déjà vécu des problèmes de guerre civile dans mon pays. On n’est pas venus en France pour retrouver la même chose.” 

Sensibiliser les jeunes au vote, une affaire d’éducation et de politique

A quelques minutes du centre ville, entre des tours de cités ensoleillées, un autre bureau de vote est installé au Collège Fabien. A tous les coins de rue, le débat sur l’élection est vif. “Tu as voté Mélenchon alors?” lance un jeune garçon à l’un de ses amis, accoudé à la portière avant de sa voiture noire rutilante. “Je reviens du bureau de vote”, répond l’autre en riant. Le collège Fabien reste une bâtisse grise qui tranche sur le ciel bleu, malgré des efforts pour peindre les murs en couleur. L’affluence est moins importante ici que dans le centre ville, nous confient les bénévoles du bureau de vote, mais le flux est constant. Les familles défilent pour voter. 

Nazim, père de famille de 46 ans, explique qu’il a voté “parce que c’est un droit”. Lui aussi, il veut du changement, surtout dans les questions d’emploi et d’éducation. “On s’est focalisé sur l’actualité, et on a un peu oublié l’éducation et l’emploi, qui sont l’essentiel de ce qui permet de construire le pays”, souligne-t-il, sans cacher son ironie.

Derrière lui, une famille sort du bureau de vote. Tous ont le sourire aux lèvres, sauf Kader, 47 ans. “Les jeunes ici ne vont pas voter. Par rapport à Paris, où j’habite, la différence est flagrante. Ici, les bureaux de vote sont presque vides”, déplore-t-il. Il est vivement interrompu par Kenza, sa nièce de 20 ans: “Non! Ce n’est pas vrai, ça dépend des élections”, lance-t-elle. "Mes amies de la faculté de droit sont toutes allées voter. Nous les jeunes, nous nous sentons très concernés depuis les propos catastrophiques de Manuel Valls sur les musulmans. Nous sommes aussi très inquiets de la montée de Marine Le Pen. On se mobilise, mais c’est un vote par peur, pas par conviction.”

Pour Fatima, sa maman, et Aïcha, sa grand-mère, tout est question d’éducation. “J’ai conditionné mes enfants à la politique”, explique Fatima. “Ces jeunes qui ne votent pas, il faut arriver à les convaincre et à les sensibiliser à l’enjeu. C’est le rôle de l’école, je pense, et celui des politiques”, conclut-elle. 

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