Des médias sous influence, de l’influence des médias. (Partie 2)

Le contrat médiatique une forme de contrat social pour l’information dans l’espace de notre démocratie.

“Proposer comme on le fait parfois de liquider définitivement des valeurs dépassées comme la rationalité critique ou communicative, la vérité et l’humanité est une façon curieuse de concevoir le progrès car cela revient à supprimer sans aucune contrepartie explicite la dernière protection dont dispose les faibles et les plus démunis contre l’arbitraire des plus forts et des mieux armés.”   

Bouveresse, Rationalité et cynisme, 1985.

 Nous avions terminé notre tour d’horizon rapide de ce qu’est un média et de son rôle dans la formation de l'opinion publique en posant ce constat : la liberté de la presse est constitutive de la liberté d’opinion. 

Nous nous sommes précédemment également interrogés sur le lien possible entre le phénomène de l’abstention et la perte de vitesse en termes d’audience des médias traditionnels de presse écrite et radiophonique. 

Nous avions également brièvement évoqué ce qu’est l’influence en nous posant la question de celle-ci dans le champ politique.  

Enfin, le terme de médiacratie nous est apparu en conclusion comme une potentielle conséquence de la concentration économique des médias français entre les mains d’industriels formant ainsi un oligopole.   

Avant de rentrer dans le vif du sujet de la concentration économique des médias français et des implications que cette concentration suppose, il me semble capital d’expliciter aux néophytes comme aux lecteurs avertis la notion de contrat médiatique, puisque la validité d’un contrat en suppose la connaissance. 

Le contrat médiatique une forme de contrat social. 

Un contrat qu’il soit tacite, implicite ou explicite est un accord engageant les parties. Le contrat médiatique est celui qui lie les usagers des médias et les organes médiatiques et formalise ainsi leur relation.  

Le contrat médiatique se caractérise par une double visée d’information et de captation.  

La visée d’information consiste pour le journaliste en l’obligation déontologique de dire le vrai. La visée de captation consiste elle en le fait de capter son auditoire, son audience. (Patrick Charaudeau, "L’événement dans le contrat médiatique").  

Ces deux visées sont les conséquences des logiques démocratiques et commerciales du fonctionnement des médias : informer le citoyen et réaliser des profits, auxquelles s’ajoute une logique d’influence.     

L’Agenda médiatique, en d’autres termes les sujets imposés aux médias comme “essentiels” à traiter, n’est pas neutre. Celui-ci est imposé aux médias par la concurrence pour l’audimat ou l’audience qui se joue entre eux, mais également par la concurrence qui existe entre journalistes et par des pressions diverses parmi lesquelles existe : “entre politiques et journalistes, [une] guerre symbolique mais guerre dont l’objectif est d’influencer l’opinion publique.” (Patrick Charaudeau, "Les médias, un manipulateur manipulé") 

Ce premier élément de non-neutralité nous permet de voir que l’actualité présentée à nous comme le rapport des évènements ayant eu lieu dans le réel est en fait une construction du réel.  

Scénarisation, cadrage, dramatisation, course à l’audimat, sont tous des éléments influençant la construction de l'agenda médiatique : l’actualité.    

L'actualité, un potentiel de mouvement. 

Focalisons-nous très brièvement sur le terme d’actualité du point de vue de l’étymologie. Ce terme provient du latin actualis, lui-même formé à partir du mot actus et de son suffixe –alis.   

Actus en latin renvoie à plusieurs réalités telles que : le mouvement, l’action et la superficie.  

Actus est le participe passé d’agō signifiant mettre en mouvement. Si l’on suit cette définition actus signifie : mis en mouvement, le fait de se mouvoir. 

Observons maintenant le suffixe –alis. En français les suffixes ont une double fonction : grammaticale (formation de mots) et sémantique (formation du sens des mots).  

Le suffixe –alis est un suffixe adjectival marquant la relation, l’appartenance, la dépendance, permettant de construire des adjectifs indiquant une potentialité, une propriété.  

Ainsi à partir d’actus : le fait de se mouvoir et du suffixe –alis nous pouvons comprendre qu’actualis, mot donnant son origine au terme d’actualité, signifierait radicalement, c’est à dire depuis sa racine, un potentiel de mouvement ou la qualité de mettre en mouvement.  

Actuel et potentiel sont pourtant généralement opposés. Ici actuel signifiant existant, et potentiel en puissance d’exister. Nous avons donc un éclairage intéressant sur le terme d’actualité renfermant deux significations a priori contradictoires : l’existant et le en puissance d’exister, ce qui appartient au mouvement, ce qui se passe.       

Revenons au concret pour éclairer les conséquences de la construction étymologique du mot actualité. L’actualité, si l’on suit l’étymologie de celle-ci, devrait être le rapport entre l'existant et le en puissance d'exister. Ce n’est donc pas forcément une contradiction mais cela peut être une tension inhérente à l’activité de rendre compte des faits, opinions et idées qui permet sur la base de l’existant d’établir ce qui pourrait exister.   

L’actualité permet de nous renseigner sur l’ “état de ce qui est exécuté, mis en application”, c’est donc sur le réel que l’actualité est censée porter. Pourtant nous avons vu précédemment que le système médiatique est structurellement biaisé par les rapports de forces qu’il contient et crée. Cela revient à poser la question suivante : comment, sur la base de l’existant, ce qui pourrait exister est construit ?  

Simone Chambers, Professeur de Science Politique à l’Université de Californie (Irvine), dans son article “Rhétorique et espace public : la démocratie délibérative at-elle abandonné la démocratie de masse à son sort ?” nous dit, je cite :  

“Tout le monde est d'accord pour dire que les médias formatent et « packagent » l'information et que cette fonction de « cadrage » (framing) exerce une influence importante et parfois déterminante dans la formation de l'opinion des citoyens.  

Mais le cadrage en lui-même ne constitue pas le cœur du problème. Toute information, même celle qui est transmise en face-à-face, est « cadrée ». En outre, la démocratie moderne ne serait pas possible sans les médias de masse. Par conséquent, il convient davantage d'évaluer les différents types de cadrage. Il est plus que vraisemblable que certaines formes de cadrage ont la capacité d'améliorer la qualité de la délibération démocratique. C'est d'ailleurs cette hypothèse qui sous-tend l'idée même de rhétorique délibérative. Ce qui fait problème, ce sont les impératifs qui influencent et façonnent le cadrage lui-même, et qui n'ont généralement pas grand-chose à voir avec la nécessité d'une approche critique des faits. Parmi ces impératifs, on a pu citer les suivants : vendre des journaux, complaire aux élites, distraire le public, monnayer des espaces publicitaires, éviter les questions qui fâchent, ne pas prendre de risques et préserver le statu quo.”  

Simone Chambers met en parallèle dans son article les notions de démocratie délibérative et celle de délibération démocratique.  

La démocratie délibérative privilégie la rhétorique délibérative par opposition à la démocratie plébiscitaire qui use davantage de la rhétorique plébiscitaire.  

"Les théories de la délibération démocratique étudient des espaces “au sein desquels les citoyens se réunissent régulièrement pour parvenir à des décisions collectives sur des questions d’intérêt public" (ibid)  

Le genre délibératif est une arme rhétorique qu'Aristote a étudié et expliqué dans son ouvrage du même nom ayant pour objectif de considérer différents aspects d’une question en vue de faire adopter une résolution en mettant en évidence les valeurs de l’utile et du nuisible.   

D’après Patrick Charaudeau dans son article intitulé "L’événement dans le contrat médiatique":  

“La finalité de la communication médiatique avec sa double visée d’information et de captation est marquée au sceau d’une contradiction : la première exige un processus de « faire savoir » austère qui ne peut attirer les foules ; la seconde exige un processus de « faire ressentir », à travers une mise en scène dramatisante, qui ne peut que déformer.” 

Ce deuxième élément de non-neutralité s’ajoute au premier et nous informe quant à la spécificité de la communication médiatique : ses déformations inhérentes à sa finalité.  

D’après ceci, on peut dire sans risque que la visée de captation soumise aux impératifs économiques et aux intérêts qui lient les médias aux puissants est nuisible à la qualité de la délibération démocratique, et par la même tend à accroître le pouvoir d'une démocratie de type plébiscitaire.   

Nous parlerons dans un premier temps de la visée de captation pour ensuite évoquer la visée d’information. 

La visée de captation, un préalable nécessaire.  

Capter l’auditoire ou le téléspectateur est primordial pour que la visée d’information soit réalisée. En effet à quoi bon réaliser un travail d’information si celui-ci n’est pas consommé ? Le travail que réalise les journalistes est destiné à un public et pour que son message soit reçu il nécessite qu’il trouve sa cible dans l’immensité du paysage médiatique.  

Pour certains, comme Patrick Eveno, Historien de la presse : “ la presse et les médias participent à la création et au développement d’un espace public, nécessaire à l’épanouissement de la démocratie et de l’économie de marché. Dans la constitution de cet espace public, les médias s’affirment à la fois comme témoins, sources et acteurs de l’histoire.” (Eveno Patrick, « IX. Médias et journalistes dans les crises politiques », dans : François d’Orcival éd., Opinion publique et crise de la démocratie.) 

Nous voyons par le biais de cette citation, l’importance du point de vue de l’historien, des médias et des journalistes dans “l’épanouissement de la démocratie” et la “constitution d’un espace public”.  

Que dire lorsque “la façon dont les citoyens forment leur opinion et en viennent à définir leurs préférences politiques” est dominé par un discours “intrinsèquement non délibératif” ? (S. Chambers)  

“En 1962, dans son livre, L’Espace public, archéologie de la publicité comme dimension constructive de la société bourgeoise, le philosophe Jürgen Habermas a montré comment, au cours du xviiie siècle en Europe, un espace public, gouverné par la raison, se crée, par opposition à l’espace privé, gouverné par les sentiments et les passions.” (S. Chambers.)  

Je m’arrêterai principalement sur la notion d’espace public “gouverné par la raison”.  

La philosophe Claudine Tiercelin, titulaire depuis 2010 de la chaire Métaphysique et philosophie de la connaissance au Collège de France, dans son cours "Connaissance, vérité et démocratie, épisode 1 : la démocratie ou l’espace des raisons" pointe du doigt la difficulté qu’à la vérité à exister dans l’espace démocratique :  

La démocratie suppose l’existence d’un espace public des raisons où s’affrontent pacifiquement des citoyens éclairés.” 

Voici la raison première de cette introduction succincte à la notion de contrat médiatique. L’existence d’un “espace public des raisons” nécessite que les citoyens soient informés préalablement du contrat social médiatique existant entre eux et les médias afin qu’ils en usent de manière éclairée. Telle était ma visée d’information. 

La visée d’information, un pilier démocratique.  

“La presse à bon marché est une promesse tacite de la République au suffrage universel. Ce n’est pas assez que tout citoyen ait le droit de voter. Il importe qu’il ait la conscience de son vote, et comment l’aurait-il si une presse à la portée de tous, du riche comme du pauvre, ne va chercher l’électeur jusque dans le dernier village ? [...] Or, la presse, et surtout la presse à bon marché, cette parole présente à la fois partout et à la même heure, grâce à la vapeur et à l’électricité, peut seule tenir la France tout entière assemblée comme sur une place publique, et la mettre, homme par homme, jour par jour, dans la confidence de tous les événements et au courant de toutes les questions ; et ainsi, de près comme de loin, le suffrage universel forme un vaste auditoire invisible qui assiste à nos débats, entend nos discours, suit de l’œil les actes du gouvernement et les pèse dans sa conscience.” 

Eugène PELLETAN, Rapporteur de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse au Sénat le 18 juin 1881.  

L’obligation déontologique de dire le vrai que le journaliste partage avec le chercheur scientifique, qu’il s’agisse de sciences dites dures ou de sciences dites molles, est-elle compatible avec notre démocratie ?  

C’est ce que nous verrons la semaine prochaine en abordant la question de la concentration économique des médias français. 

Sarah El Aanbari

Références :  

  • Patrick Charaudeau, "L’événement dans le contrat médiatique", Dossiers de l’audiovisuel n°91, La télévision de l’événement, La documentation française, Paris, mai-juin, 2000, consulté le 7 juillet 2021 sur le site de Patrick Charaudeau - Livres, articles, publications. 
    URL: http://www.patrick-charaudeau.com/L-evenement-dans-le-contrat.html  

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