Des médias sous influence, de l’influence des médias. (Partie 1)

“Le spectateur ne doit pas avoir à penser par lui-même : le produit prescrit chaque réaction : non pas grâce à sa structure de fait - qui s'effondre quand on y réfléchit - mais au moyen de signaux. Toute corrélation logique qui sous-entend un effort intellectuel est scrupuleusement évitée." KULTURINDUSTRIE, Theodor W. Adorno et Max Horkheimer (1947) Ecole de Francfort, Théorie Critique.

« Tant qu’il y aura des hommes qui n’obéiront pas à leur raison seule, qui recevront leurs opinions d’une opinion étrangère, en vain toutes les chaînes auraient été brisées, en vain des opinions de commandes seraient d’utiles vérités. Le genre humain n’en resterait pas moins partagé entre deux classes : celle des hommes qui raisonnent, et celle des hommes qui croient. Celle des maîtres et celle des esclaves ». 

CONDORCET, Au sujet de l’instruction publique, 1792 

Je ne partage pas la conclusion de Condorcet quant à la distinction entre deux classes Celle des maîtres et celle des esclaves, en revanche le distinguo qu’il opère entre : celle des hommes qui raisonnent et celle des hommes qui croient me parait davantage pertinente.  

L’Homme se libère grâce à la connaissance, plus il sait, plus il est armé face à ceux qui essaient de le berner. Selon Tocqueville, philosophe politique penseur De la Démocratie en Amérique de la première moitié du 19ème siècle, l’opinion publique est le seul pouvoir non-institutionnel.  

Si l’individu démocratique a besoin d’opinions pour se forger la sienne, il a aussi besoin de faits, d’analyse et de critique, donc d’informations et de connaissance.  

Pour s’orienter dans la vie politique, le peuple français dispose depuis 1631, création de La Gazette de Renaudot, d’un 4ème pouvoir : les médias.

Qu’est-ce qu’un média et quel est son rôle dans la formation de l’opinion publique ?  

Un média est un moyen de communication permettant une diffusion large d’informations et d’opinions. Le journal étant quant à lui le support de diffusion de l’information par voie écrite.  

Selon le sociologue Jean-Marie Charon : “Il y a un décrochage important entre les milieux culturels et les niveaux d’éducation” et cela serait dû, en partie, à ce qu’il appelle une fracture médiatique.  

On distingue des matinales radiophoniques plutôt à gauche, des débats et commentaires sur les chaînes "d'information” en continue plutôt à droite, et la fracture, celle des absents, où l’on compte parmi les déserteurs des “merdias” et les individus dépolitisés bien d’autres catégories dont il n’est pas ici l’objet de faire la liste.  

Les médias auraient donc un rôle d’information et d’éducation constituant un rôle décisif dans le jeu politique en tant que contre-pouvoir face aux pouvoirs institutionnels que sont l'exécutif, le législatif et le judiciaire.  

Aujourd’hui les médias traditionnels sont boycottés, à en croire les chiffres actuels de la presse et de la radio. La télévision elle, s’en sort mieux. Nous développerons ce point plus tard.  

L’importance de la presse écrite dans son ambition élévatrice est proche de zéro pour une grande partie de la population. La presse quotidienne nationale compte au mois de mai 2021 un peu plus de 7,5 millions de lecteurs selon l'ACPM, l’Alliance pour les Chiffres de la Presse et des Médias.  

Si on retranche aux 66,7 millions de français, les 15,43 millions de personnes ayant moins de 19 ans, seuls 14,6 % des français s’informent par le biais de la presse quotidienne nationale.  

La différence majeure entre le support écrit et le support télévisuel réside dans sa temporalité. Le journaliste comme le récepteur disposent à l’écrit de plus de temps pour articuler leurs pensées.  

“Le discours articulé [...] a été peu à peu exclu des plateaux de télévision” 

Pierre BOURDIEU, Sur la télévision, 1996. 

À la radio, le texte est supposément rédigé à l’avance ce qui confère à ce type de média une profondeur proche de celle de la presse écrite.  

Dans son ouvrage critique, Pierre Bourdieu expose les mécanismes insidieux de censure, de dramatisation et de spectacularisation propres à la télévision. “La télévision qui prétend être un instrument d’enregistrement, devient instrument de création de réalité.”  

Ces effets de réels contreviennent notamment à la notion de droit à l’information. Edwy Plenel, rédacteur en chef de Médiapart, harangue le peuple français : “Le droit de savoir est plus important encore que le droit de voter.” ce qu’il traduit lui-même ainsi : "Voter sans savoir c’est voter en aveugle."  

Dans ce nouvel ordre médiatique où les notions de média d’opinion et média d’informations se confondent, comment se forger une opinion qui ne serait pas uniquement une somme d’avis non argumentés ?  

La liberté de la presse est constitutive de la liberté d’opinion. 

Idéalement, on peut considérer l’opinion publique comme l’expression de la volonté du peuple, elle constitue le principe de légitimation par excellence en démocratie et s’exprime à travers les élus, la presse, les manifestations, les partis et les sondages.  

Le poids de l’opinion publique et la liberté de la presse sont intrinsèquement liés. Sans une presse d’information libre, l’opinion publique ne peut exister que sous la forme de croyances.  

“La liberté de la presse est particulièrement enracinée dans notre histoire culturelle, politique et juridique. Sa revendication s’identifie, à la veille de la Révolution française, avec celle de la liberté de communication.”  

Bertrand de LAMY, La Constitution et la liberté de la presse, in “Les Nouveaux Cahiers du Conseil constitutionnel”, DALLOZ, 2012. 

Au vu et au su de l’abstention massive que connaissent les élections en France tant au niveau national que local, au vu et au su de la concentration massive des médias autour de quelques industriels milliardaires, au vu et au su de la répression dure intentée au mouvement des Gilets Jaune, au vu et au su de la disparition progressive du clivage idéologique gauche-droite, au vu et au su de la pseudo-scientificité des sondages, que peut-on dire de notre démocratie ? Que peut-on dire de l’opinion publique et des influences qu’elle subit ? Peut-on relier la perte de vitesse des médias traditionnels et la crise de la représentation politique démocratique que subit notre pays ?

Si le peuple est le corps vivant de l’Etat, que dire de l’Etat si le peuple ne s’exprime plus ?  

Influence et médiacratie. 

Le terme d’influence a une racine commune avec le mot latin désignant la grippe influentia. Cette racine commune nous permet de comprendre la portée virale de l’influence. Cette dernière est un moyen de pression exercé à dessein pour modifier notre perception d’une chose. Il est simple de le comprendre à travers l’exemple de la drogue dont l’influence modifie les perceptions humaines.   

Aujourd’hui le terme d’influence est utilisé à toutes les sauces, notamment via la nouvelle famille sociale créée par les réseaux sociaux dite des influenceurs dont le rôle est d'influencer la consommation, sorte de relais publicitaire “humanisé” des marques.  

Ainsi, lorsque le Président s’affiche sur YouTube avec Carlito et Mc Fly tente-t-il d’influencer la consommation politique ? Cela pose la question suivante : a-t-on affaire à une entreprise de dépolitisation du politique, ou à une modification du politique sur le terrain du médiatique ? 

Que désigne réellement l’influence dans le champ politique ? 

L’influence est un moyen de puissance. Cette puissance peut être définie comme : “la capacité d’obtenir un résultat donné et si possible d’altérer dans ce sens les comportements des autres.” (La géopolitique, Pascal Boniface, “Chapitre 7 Soft power”). En ce sens, influence et puissance sont quasi-synonymes.  

Sachant que “Le pouvoir d’influencer est un instrument de puissance plus efficace que celui de contraindre.” (ibid.) que peut-on dire de la concentration économique des médias français, et quelles implications cette concentration suppose ?  

Médiacratie, médiocratie, ou tout autre chose ?  Affaire à suivre. 

Références

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.