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Le Club de Mediapart ven. 29 avr. 2016 29/4/2016 Dernière édition

Stress, vous avez dit stress?

Une femme est venue consulter : elle est déboussolée, inquiète car son médecin lui a dit qu'elle était déprimée. Elle est responsable d'une équipe de 25 personnes.
Une femme est venue consulter : elle est déboussolée, inquiète car son médecin lui a dit qu'elle était déprimée. Elle est responsable d'une équipe de 25 personnes. Mais à la suite d'une restructuration de l'entreprise pour rationaliser les coûts, c'est son jeune collègue, lequel dirige une équipe de cinq personnes, qui a été choisi. Il faut dire qu'elle a beaucoup plus d'ancienneté, cela coûte, et un passé de syndicaliste. Elle en est très affectée, vit cet événement comme une vraie blessure, et décrit la violence des rapports dans son entreprise, les évitements, les faux-semblants, les pseudos-tentatives d'apaisement. Au détour d'une phrase, pour nommer ces deux responsables hiérarchiques, elle dit : « mon n+1 et mon n+2 se sont concertés... » ! n+1, et n+2 ... elle devenant « n », ( ou haine ?). Voilà arrivé en guise de nomination, du nombre, des mathématiques ! Elle même a intégré cette langue de l'entreprise où les individus ne sont plus des personnes mais des numéros ! D'ailleurs la plainte récurrente que j'entends est bien celle du « on est que des pions ! »
Autre exemple :
Un homme travaille lui dans une multinationale en informatique. Il me décrit son lieu de travail, son espace : un open space, encore heureusement réduit à une quinzaine de postes de travail. Chaque poste est équipé d'un petit bureau, une prise électrique et une prise pour l'ordinateur. Mais aucun n'est attribué : chaque jour les employés arrivent et branchent leur PC portable là où il y a un poste libre. Impossible donc de personnaliser son espace, d'y mettre quelque signe d'intimité, d'y inscrire sa marque, son style, ne serait-ce simplement par une photo personnelle, une carte postale, un stylo, ou autre signe singulier qui signifierait que l'individu marque sa place, existe dans ce lieu, reviendra le lendemain. Chacun est interchangeable, nulle singularité, nulle distinctivité. Chacun se branche là où il peut ! Tiens, encore un mot passé dans la langue commune : « Branché » !
Voilà deux exemples de ce que l'on entend des conditions de travail de certains salariés dans le cabinet du psychanalyste.
Dans une édition du Club de Mediapart, «Travail en question», Mathieu Magnaudeix semble se féliciter : «Les pouvoirs publics se penchent enfin sur le stress et les suicides au travail». Il rend compte du rapport établi à la demande de Xavier Bertrand par un médecin psychiatre, le docteur Patrick Legeron.
Or il se trouve que ce psychiatre est un membre éminent d'une association scientifique de thérapies comportementales, dont il a été président, et aussi responsable d'une société de conseils en entreprise. Ce type de société apporte une aide psychologique à certains employés, assure ce que l'on appelle du coaching, sociétés qui fleurissent car il y a là un marché très lucratif et en pleine expansion ...
Le choix de cet expert n'est vraiment pas anodin : j'avancerai même qu'il est quelque peu idéologique. En effet, le ministre aurait pu choisir par exemple un autre psychiatre, éminente personnalité également, professeur au Conservatoire des Arts et Métiers, Chaire de santé et travail, auteur de plusieurs publications sur le monde du travail et notamment des souffrances au travail, comme «Souffrance en France», en 1998. Je veux parler de Christophe Dejours.
Mais problème peut être, Christophe Dejours est psychanalyste... et pas comportementaliste.
Or les thérapies comportementales visent essentiellement à l'adaptation d'un individu à un environnement perçu comme difficile ou provoquant des troubles réactionnels. Elles s'inscrivent dans cette idéologie de l'individualisation des problèmes, et la pathologisation du lien social, des comportements, la médicalisation de l'existence.
La référence à la psychanalyse, l'approche psychanalytique vise elle, à ouvrir des questions, à mettre en question les situations, à œuvrer afin que l'individu se saisisse des éléments qui suscitent son mal-être, sa souffrance, et fasse son cheminement pour trouver ses propres réponses. Il y a peut-être un risque pour l'entreprise si on remet trop de choses en question, un pente peut-être subversive....
Alors doit-on se réjouir que les pouvoirs publics se penchent sur le «stress». Ah le joli mot que voilà : mot-mode, mot-valise, fourre-tout qui a fait irruption dans le langage courant vers la fin des années 80. Fortune du mot, qui vient actuellement succéder à la fortune d'un autre maître mot signifiant de la fin des années 90, «harcèlement». Succès de librairie, expert es-stress, après les experts es-harcèlement. Passage dans la langue commune. Tout comme «gestion», «gérer»... «je gère pas bien mon stress», « tu gères bien tes émotions, toi ? » « - oh non arrêtes, tu me stresses ! ». Ainsi chacun est renvoyé à sa propre façon d'affronter, de supporter, de réagir à une situation. Cela devient une question psychologique personnelle et pas la question de l'organisation du travail, des rapports humains, de la violence de l'idéologie à l'œuvre dans l'entreprise, et dans la société.
Pendant que chacun va s'occuper de son stress, ne passe-t-on pas à côté de l'essentiel ? Car n'est-ce pas la déshumanisation qui envahit le monde de l'entreprise, brise les solidarités, empêche une approche collective des rapports sociaux ?
Faut-il s'occuper du stress, c'est-à-dire de ce qui affecte un individu, pour ne pas poser la question des rapports humains, de la place de l'humain dans l'entreprise ?

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

Tous les commentaires
  • 15/09/2011 13:00
  • Par ynneb

Et ca encore, c'est des problèmes de cadre.

 

Il faut absolument voir "danger travail" de pierre carles (et tous ces films en faite)

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