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Le Club de Mediapart mar. 26 juil. 2016 26/7/2016 Dernière édition

Quel accueil pour la folie?

J’ai participé au forum organisé par Libération, «Vive la culture», invité avec trois de mes amis psychiatres et psychanalystes, Hervé Bokobza, Franck Chaumon et Patrick Chemla.

J’ai participé au forum organisé par Libération, «Vive la culture», invité avec trois de mes amis psychiatres et psychanalystes, Hervé Bokobza, Franck Chaumon et Patrick Chemla. Trois débats ont été proposés : le premier «Qui veut la peau de la folie ?», le deuxième «Qui sont les fous ?» présenté par Antoine Lazarus et Laurent Le Vaguerèse, le troisième : «Quel accueil pour la folie ?».

 

 

Je propose donc ma contribution sur Médiapart et ouvrir ce débat si complexe, et souvent passionné, mais absolument nécessaire : cette affaire ne doit en rien être l’affaire des spécialistes, mais est bien l’affaire de tous.

 

 

Si ces trois débats ont eu lieu dans le cadre d

e ce forum, c’est grâce à un événement culturel, un film, qui a permis l’irruption dans le débat public de la question de l’accueil de la folie, et donc des pratiques psychiatriques. Ce film, «Elle s’appelle Sabine», réalisé avec délicatesse, émotionet, il faut bien le dire, avec courage, par Sandrine Bonnaire a provoqué des réactions très contrastées. Il a jeté une lumière crue sur la complexité de ce type de situations. De nombreux acteurs et professionnels de la psychiatrie se sont pour certains particulièrement offusqués de «telles attaques contre la psychiatrie».

 

 

Mais auparavant quelques mots à propos de la présence de psy, de psychiatres, dans le cadre de ces journées consacrées à la culture. En effet, la tendance majeure actuelle, en tout cas celle qui a les faveurs de la plupart des médias, de nombre de politiques et notamment de nos gouvernants, tout particulièrement le premier d’entre eux, est orientée vers la Science, la Médecine, (et avec majuscules s’il vous plait), la belle, la noble, celle qui ne s’encombre pas de questions sur l’humain et sur la culture.

 

 

En effet, le scientisme galopant actuel, par exemple illustré par tels propos, sur le gène du suicide, la prétention à prévoir la dangerosité potentielle d’un individu, a rejoint le vieux désir, ou l’ancien complexe, de certains psychiatres d’être des médecins comme les autres, ou plutôt de singer les mandarins hospitalo-universitaires. Ceux-là oublient que les grands médecins furent d’abord des humanistes, érudits, et de grande culture.

 

 

Aller à la rencontre de la folie, à la rencontre du fou, invite nécessairement à se baigner de poésie, se passionner pour l’expression picturale, être pénétré par la musique, être entraîné dans l’imaginaire littéraire, attiré par la création théâtrale, sensible à l’image, les œuvres photographiques et cinématographiques. La folie, n’est-ce pas d’abord un discours énigmatique, une production créatrice et langagière, une expression corporelle tout autant mystérieuse, avant d’être source de peur, de désarroi, voire de terreur et de désespoir ?

 

 

Il faut se souvenir aussi par exemple, que des psychiatres qui deviendront d’illustres praticiens et théoriciens, fréquentèrent à leurs débuts les surréalistes, Lacan et Bonnafé pour ne citer qu’eux. La question de la folie fut d’ailleurs particulièrement accueillie, voire exaltée dans ces cercles. Bien évidemment, je n’oublie pas Antonin Artaud, l’art brut et Dubuffet.

 

 

La psychiatrie, l’approche de la folie, ont pleinement à voir avec la culture !

 

 

Alors revenons au film de Sandrine Bonnaire.

 

Nous sommes dans une histoire singulière, un parcours, la transformation d’une jeune femme aux prises avec des troubles psychiques et relationnels majeurs. Images en douceur, émouvantes, attachantes, qui alternent entre « un avant » et « un après » l’hospitalisation. Document qui pose donc question à la psychiatrie.

 

Mais document sans complaisance, qui montre la complexité de la vie quotidienne de ces personnes et avec elles, leurs difficultés comportementales, les pulsions agressives, mais aussi le désarroi et l’inquiétude, l’angoisse de l’abandon. Ainsi, nous sommes confrontés à ce qu’il en est, concrètement, de situations qui peuvent devenir insoutenables, renvoyer à une impuissance de l’entourage, qu’il soit familial ou professionnel...

 

Cependant, les flash-back, la narration du parcours vécu par Sabine et sa famille, interpellent massivement des pratiques psychiatriques.

 

 

Comment se fait-il que, depuis quelques d’années, de nombreux services hospitaliers renouent avec des pratiques coercitives d’une autre époque. À moins au contraire, qu’elles s’inscrivent tout à fait dans l’air du temps, on le voit dans d’autres champs du social, on réprime, on enferme, on isole, on expulse.

 

 

La logique sécuritaire qui attaque le lien social envahit aussi les pratiques psychiatriques.

 

Les pratiques mises en œuvremajoritairement dans les années 70 et jusque dans le début des années 90 avaient le souci d’une approche et d’un accueil humain de la folie, d’un foisonnement d’initiatives et d’expériences. (J’ai débuté en psychiatrie moi aussi, comme Patrick Chemla, par l’attirance pour les pratiques anti-psychiatriques, une autre approche de la folie).

 

Or depuis quelques années, et les « mesures » prises après le double meurtre à l’hôpital psychiatrique de Pau ont accentué la tendance : la multiplication des chambres d’isolement, pudiquement rebaptisées Chambres de Soins Intensifs ou ailleurs, doux euphémisme, « chambres d’apaisement », les programmes de formations aux techniques de contention, sont passées dans les mœurs hospitalières, les demandes par des professionnels de la psychiatrie, des syndicats locaux, d’unités pour malades perturbateurs .

 

Petite anecdote cocasse : dans certains établissements, les soignants ont un dispositif électronique, accroché à la poche de leur blouse. Ce petit boîtier a été appelé Dispositif d’Alerte du Travailleur Isolé, et dont l’acronyme couramment employé par les soignants, les administratifs est le D.A.T.I. !

 

 

Là est la gravité de la situation : dans l’accueil et le traitement des patients, des barrières sont tombées. Désormais les méthodes coercitives seraient-elles à ranger dans le « ça va de soi », dans « l’arsenal » thérapeutique ?

 

Curieuse dérive, signe de l’impuissance thérapeutique ? A-t-on oublié qu’en 1952, un psychiatre, Philippe Paumelle, relatait dans sa thèse, l’expérience d’un « Traitement collectif (par la psychothérapie institutionnelle) dans un quartier d’agités ». Je vous rappelle que les psychotropes n’existaient pas, le largactil fut découvert cette année 1952.... Actuellement pourtant la palette de neuroleptiques, malicieusement renommés « antipsychotiques » est des plus vastes, l’industrie pharmaceutique étant parmi les plus florissantes des multinationales.

 

Parfois certains, gênés, invoquent la sempiternelle pénurie, l’absence de moyens. Certes les politiques gouvernementales ont détruit les formations spécialisées en psychiatrie. Les politiques des directions hospitalières deviennent strictement comptables. Mais les professionnels peuvent-ils s’exonérer de toute interrogation pour autant ?

 

 

Sans être exhaustif, tant est grande la complexité de ces dispositifs, je souhaite ici, insister seulement sur deux points:

 

L’envahissement de l’idéologie médicale en psychiatrie et ce qu’elle induit dans les rapports entre les professionnels mais aussi comment elle modèle les demandes des malades et leurs familles. Certes ce mouvement de médicalisation est patent dans notre vie quotidienne et s’érige en processus normatif et de contrôle de nos conduites les plus banales.

 

Cette idéologie se traduit par une forme de pouvoir qui va réduire les pratiques pluridisciplinaires à des simulacres de travail d’équipe, une disparition de l’articulation entre les savoirs -faire infirmiers et les savoirs théoriques des psychiatres. Ainsi s’érige en fonctionnement institutionnel, un « je sais, tu exécutes », facteur de découragement, voire de désarroi chez les soignants, qui se « réfugient » souvent dans la plainte de ne pas être entendus et reconnus dans les difficultés rencontrées avec les patients difficiles, mais aussi de clivages, de processus persécutifs, d’affrontements voire de haines.

 

Cette conception médicalisante aboutit à une objectivation du malade, qui devient « objet » et non acteur de soin, un « usagé » ... Cette objectivation entraîne de fait, une mise à distance, facteur de moindre engagement relationnel, mais aussi l’absence de prise en compte de la dimension transférentielle des relations qui se tissent inévitablement dans une institution.

Cette objectivation se traduit aussi par le placage de l’approche médicale dans son rapport à la maladie dans la relation avec le patient, sa famille.

 

Ainsi, la soi-disante information sur la maladie psychiatrique : vous avez une schizophrénie, vous avez des troubles bipolaires, comme un médecin va annoncer le diagnostic de diabète, ou d’hypertension. ( d’ailleurs c’est fou, l’épidémie actuelle de troubles bipolaires ! avant on disait simplement que l’on avait des hauts et des bas ... maintenant, puisque c’est une maladie, ça se soigne avec des psychotropes). Nous sommes dans le domaine de l’avoir et non plus de l’être. Le psychiatre sait ce que c’est cette maladie.

 

Des laboratoires pharmaceutiques ont même réalisé des petits films à destination des patients ou de leurs familles : nous allons vous dire ce que vous avez ! ce qu’il faut faire pour bien vous soigner ! Tout ira bien si vous suivez bien ce que l’on vous explique. Ne provoque–t-on pas ainsi, ne modèle-t-on pas ainsi, et les symptômes, et les comportements ?

 

Ce qu’il en est d’une histoire singulière, de vos productions langagières, de vos créations fantasmatiques, tout ceci ne sont que des scories dont nous n’avons que faire.

 

 

Le deuxième point concerne l’ambiance dans les établissements hospitaliers. Les contraintes de tous ordres s’imposent tel unrouleau compresseur.Je citerai juste la logique budgétaire comptable qui frise parfois l’absurde, et qui prend le pas sur ce qui est l’essentiel du « plateau technique » en psychiatrie : les personnels. La logique de l’évaluation, et l’envahissement des saisies informatiques qui ne peuvent se faire qu’au détriment du temps passé avec, et de l’attention pour les patients.

 

L’ordre réglementaire qui s’applique sans discernement, guidé par la peur paniquedes administratifs invoquant les risques de poursuites judiciaires, de mises en cause par la cour des comptes et le sacro-saint principe de précaution. Ainsi, des administratifs basculent dans l’interprétation abusive voire extensive de textes réglementaires et brisent parfois des pratiques de soins vivantes et humaines qui existaient depuis des années.

 

 

Dans un tel contexte, qui est le lot de la majorité des établissements psychiatriques, il faut le rappeler, peut-on parler d’accueil ? Accueil dans le sens véritablement de porter attention, ou encore de donner hospitalité à l’individu fou, en souffrance. Il s’agit plutôt, d’admission, - pourrait-on dire « d’admettre »,comme on peut dire « on admet, à la rigueur, puisqu’on est payé pour, puisqu’il y a des centres de soins, ou des services d’hospitalisation, », pas hospitalier pour autant, ou encore de séjour. Ces termes administratifs conviennent d’ailleurs mieux à ce qu’il en est des conditions « offertes » aux malades.

 

 

Cependant, dans ce décor général difficile, pesant, parfois décourageant, des équipes, des praticiens « résistent », comme on dit maintenant communément.

 

Des lieux d’accueil humain de la folie existent dans le service public comme dans certaines cliniques.Des services sont encore attachés aux pratiques soignantes dans la cité.Des initiatives se développent articulant thérapeutique et culture. Le souci d’une éthique des soins anime de nombreux professionnels en psychiatrie. Souvent ce sont des équipes qui travaillent en référence à la psychothérapie institutionnelle qui permettent que se créent des conditions de possibilisation pour qu’une rencontre soit possible avec une personne psychotique.

 

C’est dans ces lieux où primauté est donnée à l’accueil, à l’ambiance, concept cher à Jean Oury. « Soigner l’hôpital, soigner les soignants, avant de s’occuper des malades » fut le principe énoncé par Hermann Simon en 1929, repris par François Tosquelles à Saint Alban. Soigner, dans le sens de prendre soin, de porter attention.

 

C’est dans un tel contexte que peuvent être pris en compte les transferts à l’œuvre au sein du groupe des patients et des soignants.

 

 

La constitution de « Clubs thérapeutiques » ou d’associations permettent une « aire d’expérience » , un espace potentiel. Ces clubs ou associations instaurent une parité, un lieu où les initiatives, les projets sont débattus, des décisions sont votées, la circulation de l’argent discutée. Ce sont donc des temps où l’exercice d’une responsabilité individuelle est retrouvé ou expérimenté, où se restaure de l’imaginaire citoyen. Cette activité associative au sein du service public ou dans des cliniques comme à la Borde, à la Chesnaie ou à Saumery, ou encore à saint Martin de Vignogoul près de Montpellier,permet de faire fonctionner une part d’organisation interne de l’institution dans des liens sociaux « ordinaires ».

 

La relation « soignants- soignés » y trouve une autre qualité, une réciprocité contractuelle. C’est aussi un cadre qui traite la question de « l’être ensemble », où chacun peut être acteur et exercer sa responsabilité au sein d’un collectif. Ce recours à l’associatif permet aussi de tisser des liens avec le quartier, la cité, d’autres associations.

 

Dans ce type de pratiques, l’engagement des patients est ainsi favorisé, ils deviennent ainsi acteurs de leurs soins, car cette pratique de l’associatif est résolument du côté du thérapeutique, tout en étant du côté de la civilité, du lien social.

 

 

Enfin je vais aborder le dernier point de cet exposé, qui touche pleinement l’acte culturel. Depuis quelques années, les ateliers de création artistique se sont multipliés dans les institutions psychiatriques. Que ce soit par le biais de « Culture à l’hôpital », dont cependant la lourdeur administrative me semble limiter les initiatives locales, ou plus encore par le développement des ateliers de création.

 

Je dois bien sûr évoquer l’art- thérapie, même si je soutiens plutôt une orientation à l’opposé, car à des thérapeutes de l’art ou par l’art, je préfère des artistes n’ayant aucun autre bagage que leur sensibilité, leur attirance pour la rencontre avec l’autre.

 

Il faut aussi mentionner les initiatives de quelques hôpitaux psychiatriques qui ont permis la mise à disposition de locaux pour desrésidences d’artistes ou de compagnies théâtrales notamment. Je citerai Aix-en-Provence, l’association 3bisF à l’hôpital Montperrrin, et dans la région parisienne Ville Évrard enSeine-Saint-Denis avec la Compagnie Vertical Détour de Frédéric Ferrer et la Compagnie « Les Diseurs ».

 

Il faut savoir que ces initiatives rappellent d’autres plus anciennes, telle le ciné-club créé au début des années 60 à Ville Évrard, initié par de jeunes infirmiers particulièrement dynamiques, avec le soutien de cinéastes célèbres. Je rappellerai aussi « l’effervescence saint albanaise » des années 40 et 50.

 

Pour illustrer cette articulation d’une institution de soins avec une démarche de création, je vais vous présenter ce que nous avons mis en oeuvre au centre de jour de Montfermeil dont je suis le responsable depuis maintenant plus de dix ans.

 

Cette unité d’accueil de jour d’un secteur psychiatrique de 4 communes (Clichy-sous-Bois, Coubron, Le Raincy et Montfermeil), existe depuis 1982, rattaché à Ville Évrard, fonctionne en lien étroit, intriqué avec une association paritaire soignants – soignés, Champ Libre depuis plus de 20 ans. L’orientation institutionnelle repose sur le lien entre l’individuel et le collectif qui se tisse au quotidien.

 

 

L’option choisie fut de travailler avec des artistes d’abord avec une plasticienne pour l’atelier d’Arts Plastiques, et un musicien pour l’atelier Percussions. Le projet fut d’emblée de penser à l’extérieur de l’institution, à des initiatives vers le quartier, c’est-à-dire d’envisager un passage au public, que ce soit dans le cadre d’expositions dans la ville, ou d’évènements musicaux lors de diverses manifestations. Dans ces ateliers, participent patients et soignants, tous logés à la même enseigne avec l’artiste comme animateur, transmettant au groupe des bases, et accompagnant les créations de chacun.

 

Des expositions d’arts plastiques se sont tenues récemment dans le hall de la Mairie de Montfermeil, à l’Espace 93 de Clichy sous Bois. Ces expositions témoignent de cette articulation entre l’individuel et le collectif, de cette conjugaison du singulier et du groupe. Elles donnent lieu à un travail de recherche, de choix de thèmes, de visites d’exposition en rapport avec le thème, puis la participation de l’ensemble du groupe au choix des œuvres individuelles et collectives, à l’accrochage, et le cas échéant à la permanence d’accueil dans les lieux d’exposition.

 

 

En juin 2004, grâce aux liens tissés avec le Centre social intercommunal de la Dhuys, situé dans la cité des Bosquets, nous avons rencontré les comédiens du G.I.T.H.E.C. (Groupe d’Initiative Théâtrale Et Cinématographique) dirigé par Guy Bénisti, Michéle Bustamante et Christophe Ribet. Le GITHEC, implanté dans la cité des Courtilières à Pantin, participe à des actions de formation par le biais de créations théâtrales avec les habitants des cités. Le centre de jour s’est inscrit dans le projet alors en cours, une libre adaptation de l’Odyssée, « le Retour d’Ulysse ou le père retrouvé ». Une dizaine de patients, deux soignants et une stagiaire psychologue, nous nous sommes engagés dans ce projet, qui s’est écrit à partir du travail d’improvisation. Six patients et les trois soignants participeront à la représentation publique avec trois jeunes de la cité, des femmes, turques pour la plupart formant un chœur auquel participèrent des patients et des soignants.

 

Cette rencontre entre ces différents groupes fut particulièrement riche, enthousiasmante, permit au public du centre social d’accueillir les patients avec un autre regard. Le groupe percussions du Centre de jour assura le fond musical, l’atelier échanges de savoir permit de faire travailler ensemble à la confection des costumes, femmes du centre social et du centre de jour. La représentation théâtrale eut lieu fin décembre 2004 dans le gymnase de la cité des Bosquets devant un public de 300 personnes pour la plupart résidents des Bosquets et de la Forestière.

Cette belle aventure a donné lieu à un documentaire réalisé par Dominique Cœur, cinéaste.

Une telle expérience ne pouvait en rester là. J’ai réussi à ce que le Githec puisse voir son engagement officialisé en tant qu’intervenant artistique auprès du Centre de jour par l’hôpital de Ville Évrard, afin que l’atelier puisse continuer sous une forme qui ne soit plus clandestine.

 

 

Ainsi nous avons participé au cours des 6 derniers mois, à un nouveau spectacle « Le Cinquantième ou les amants désunis de la Françafrique », grande fresque sur la décolonisation mis en scène en extérieur devant l’Hôtel de Ville de Clichy-sous-Bois. Cette nouvelle aventure a permis la rencontre entre quatre patients et deux soignants, avec des réfugiés demandeurs d’asile qui fréquentent l’association Le Cèdre à Aubervilliers, des jeunes de Pantin et de Saint Denis. L’intensité du travail d’improvisation, puis les répétitions quotidiennes les quinze derniers jours ont mis véritablement à l’épreuve tout le monde.

 

Si parfois les patients ont manifesté des moments difficiles, ont vécu des épisodes éprouvants, ils ont été particulièrement soutenus par les autres « comédiens » et nous ont offert un magnifique cadeau, intégrant parfaitement leur texte et leur rôle. Cette rencontre entre des demandeurs d’asile et d’autres qui ont connu l’asile, psychiatrique celui-là... ou le fréquente encore quelquefois, fut particulièrement émouvante et des traces, des liens se sont tissés.

 

 

Que dire de ce type d’aventures ? Est- ce du soin ? est ce que ça guérit ? Je peux vous dire que j’ai été époustouflé par les capacités de ces patients, étonné devant tant d’efforts déployés, des progrès réalisés dans la mémorisation du texte pour l’une, dans l’élocution pour l’autre, dans la sérénité et la concentration pour un autre qui, habituellement, ne tient pas en place, ne cesse d’occuper l’espace avec un discours fleuve, intarissable, passant du coq-à-l’âne. Ils ont eu un plaisir à jouer, à être attentif à l’autre, à partager ce travail.

 

 

Ce type d’initiative où se rencontrent l’institution psychiatrique, les personnes accueillies, des artistes, la cité, un public, existe bien sûr, dans de nombreux autres endroits.

 

 

Je citerai rapidement de mémoire quelques lieux : l’atelier du Non-Faire à Paris, après avoir existé de nombreuses années à Maison Blanche, les ateliers à expression créatrice de l’hôpital psychiatrique de Montfavet en Avignon, les cliniques de la Borde et de la Chesnaie dans le Loir et Cher. On peut aussi citer les initiatives de rencontres du Centre Carpeaux avec des artistes contemporains dans le 18ème , l’hôpital de jour d’Anthony, avec notamment leur journal le Papotin, le centre d’accueil à temps partiel « Le Transfo » à Uzès, l’Espace culturel l’Astronef au sein de l’hôpital Édouard Toulouse à Marseille, les ateliers du secteur à Angers, le centre Antonin Artaud à Reims.

 

 

 

 

Cette orientation s’appuie certes sur la rencontre, sur l’ouverture, sur une intégration dans les lieux de la ville, bien sûr. Elle permet aussi une modification des représentations de la folie, une déstigmatisation, mais aussi que la folie soit accueillie, qu’elle ait droit de cité, d’une toute autre façon que celle qui nous est assénée, sous les formes de ladangerosité à exclure, à enfermer.

 

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Une éthique et non une morale.

Pour Spinoza, nous l'avons vu, ce qui existe ce sont des lois de causalité entre les modes, lois qui sont les lois de la nature entière. Mais alors, nous allons le voir, il n'y a pas de Bien ni de Mal, mais du " bon " et du " mauvais " (pour nous). C'est en ce sens qu'on peut dire que Spinoza substitue une éthique à la morale.
Le " bon " c'est lorsqu'un corps compose directement son rapport avec le nôtre et, de sa puissance, augmente la nôtre. Le bon est donc ce qui augmente la puissance de notre conatus (par exemple, un aliment). Le mauvais est ce qui tend, au contraire, à nous détruire (comme le poison, par exemple). Bon et mauvais ont donc un premier sens, objectif et partiel: ce qui convient à notre nature et ce qui ne lui convient pas.
Mais, par conséquent, bon et mauvais ont un second sens, subjectif, qualifiant deux types, deux modes d'existence de l'homme: Sera dit bon (ou libre, ou raisonnable, ou fort) celui qui s'efforce, autant qu'il est en lui, d'organiser les rencontres, de s'unir avec ce qui convient à sa nature, de composer son rapport avec ce qui est combinable à lui et par là d'augmenter sa puissance. L'homme bon est donc celui qui cherche ce qui est bon pour lui (et il le fera d'autant mieux qu'il connaît).
Sera dit mauvais, au contraire, (ou esclave, ou insensé, ou faible), celui qui vit au hasard des rencontres, se contente d'en subir les effets, quitte à gémir et à accuser chaque fois que l'effet subi se montre contraire et lui révèle sa propre impuissance. Or, à force de rencontrer n'importe quoi sous n'importe quel rapport, croyant qu'on s'en tirera toujours avec beaucoup de violence ou un peu de ruse, comment ne pas faire plus de mauvaises rencontres que de bonnes? Comment ne pas se détruire soi-même à force de culpabilité et détruire les autres à force de ressentiment, propageant partout sa propre impuissance et son propre esclavage, sa maladie, ses poisons? On ne sait même plus se rencontrer soi-même. Certains en viennent même à se suicider. On le voit, à l'opposition des valeurs (Bien, Mal), se substitue la différence qualitative des modes d'existence (bon, mauvais).
L'illusion des valeurs vient de l'illusion de la conscience. La conscience ignorante, parce qu'elle ignore l'ordre des causes, des rapports et de leur composition, parce qu'elle se contente d'en attendre et recueillir l'effet, méconnaît tout de la Nature. Or, il suffit de ne pas comprendre pour moraliser.
Comment s'opère cette genèse du Bien et du Mal?
Elle s'opère chez l'homme passionné. Nous avons vu que joie et tristesse proviennent de ce qui favorise ou entrave notre conatus, donc de ce qui est bon ou au contraire mauvais pour nous. Mais nous tendons nécessairement à prolonger le plus longtemps possible une excitation joyeuse (notre conatus nous y pousse toujours, même si nous ne le savons pas). Alors même que la cause favorable a disparu, si nous parvenons à l'imaginer en pensée, le parallélisme des attributs fera que notre corps sera favorablement affecté. Cependant l'image ne peut être aussi vive en l'absence de sa cause qu'en sa présence. Or l'atténuation d'une variation favorable contrarie notre conatus qui, par là même, résiste et tend à revivre le sentiment avec son intensité première. Nous cherchons à nous représenter l'objet comme toujours présent. Le désir s'investit, se fixe, s'attache inconditionnellement à l'objet. Cette polarisation positive est l'amour.
Inversement, lorsqu'une image attristante nous affecte nous lui résistons et, pour cela, nous tentons de faire revivre toutes les images incompatibles avec elles. Nous tendons à constituer un champ perceptif où il n'y aurait pas de place pour cet objet. Telle est la haine.
Amour et haine ne sont donc possibles que si nous devenons capables de nous représenter les choses en leur absence, de les considérer comme des réalités indépendantes de nous. Mais, fixant notre désir sur l'objet extérieur, ils nous asservissent à cet objet. Nous en arrivons à méconnaître le caractère relatif, subjectif de la cause de notre joie en nous polarisant sur elle, en la valorisant. Nous ignorons que l'objet qui, un jour, nous a donné la joie n'a pu le faire que dans un contexte transitoire dont nous le séparons abusivement parce qu'il a été le seul que nous avons associé, sur le moment, à notre plaisir. Ignorant l'origine réelle de notre joie, nous croyons que l'objet nous réjouit parce qu'il est objectivement aimable, parce qu'il est, en soi, aimable.
Or, ceci va être aggravé lorsque va s'opérer la double illusion qui crée la croyance en un Dieu personnel. Rappelons que notre ignorance des causes qui nous font agir (notamment de notre conatus mais aussi, en tant que passionné, des objets extérieurs), nous pousse à nous croire libre, et que nous transposons cette finalité de nos actes au plan de l'univers en croyant que la nature a été créée en vue de l'homme par Dieu. Dès lors ces choses que nous aimons, dont nous avons fini par croire, non pas qu'elles sont bonnes pour moi, mais qu'elles sont bonnes en elle-même, nous allons penser que Dieu les a faites pour nous, pour nous plaire. Il a donc dû, avant tout, penser à leur donner l'apparence sous laquelle elles nous réjouissent. Cet aspect subjectif nous apparaît alors, non seulement comme propriété objective de la chose, mais même comme sa propriété principale: son essence. La valeur que l'objet agréable était destiné à réaliser va désormais définir sa nature telle qu'elle est en soi et hors de nous. Dès lors, puisque les réalités naturelles sont loin de nous plaire toutes au même degré, nous imaginons qu'elles se classent en soi et hors de nous selon le degré de valeur qu'elles comportent objectivement.
Telle est l'origine des notions de Bien et de Mal. Tout ce qui contribue à la Santé, nous l'appelons Bien. Tout ce qui contribue à la maladie ou à la mort, nous l'appelons Mal. Le bien, pour Spinoza, n'est en fait que le bon. L'erreur consiste à croire que par ce terme nous désignons une propriété intrinsèque des choses et non leur rapport momentané à notre organisme individuel.
Tout vient, en somme, de notre ignorance. C'est notre ignorance qui crée la morale.
Il faut, selon Spinoza, séparer le domaine de la vérité de celui de la Morale.
La loi morale institue un devoir. Elle a donc pour finalité l'obéissance. Peut-être l'obéissance est-elle indispensable, mais là n'est pas la question. La question est de bien voir que la loi morale ne nous fait rien connaître. Au pire, elle empêche même le développement de la connaissance (la loi du tyran, par exemple). Au mieux, elle prépare la connaissance et la rend possible (la loi du Christ, par exemple). Entre ces deux extrêmes, la morale supplée à la connaissance chez ceux qui, n'étant pas capable de connaître en raison de leur mode d'existence barbare, n'ont d'autre recours que d'agir selon la morale puisqu'ils ne savent pas agir selon leur connaissance inexistante.
De toute manière, il y a une différence de nature entre la connaissance et la morale, entre le rapport connu / connaissance et le rapport commandement / obéissance. Le drame de la théologie selon Spinoza, sa nocivité, n'est pas seulement théorique. Elle vient de la confusion pratique qu'elle nous inspire entre ces deux ordres différant en nature. La théologie considère que les données de l'Écriture sont des bases pour la connaissance, même si cette connaissance doit être développée de manière rationnelle ou même transposée, traduite par la raison: d'où l'hypothèse d'un Dieu moral, créateur, transcendant. Pour Spinoza il s'agit d'une erreur car l'on confond le commandement avec quelque chose à comprendre, l'obéissance avec la connaissance elle-même. La loi morale c'est toujours l'instance transcendante (Dieu personnel) qui détermine l'opposition des valeurs Bien / Mal mais la connaissance c'est la puissance immanente (la Substance, le Dieu spinoziste dont nous savons qu'il s'identifie avec la Nature) qui détermine la différence qualitative des modes d'existence bons ou mauvais. Reste un point à préciser: qu'est-ce que le mal non plus du point de vue de celui qui le subit mais de celui qui le fait, du malfaiteur? Celui qui tue, pour Spinoza, n'a qu'un tord. Ce tord n'est pas de faire tel ou tel geste, de frapper ou brandir un couteau. S'il n'y a pas de bon en soi ni de mal en soi, ces gestes ne sont pas non plus bons ou mauvais en soi. Son tord est de prendre pour objet de son geste un être tel qu'il sera détruit par le geste. L'intention mauvaise consiste uniquement en ceci que l'idée d'une action se trouve liée à l'idée d'un objet qui ne supporte pas cette action sans mourir. Le mal des méchants est affaire de mauvaise rencontre chez des êtres incapables de connaître, de sortir de leur propre esclavage et de leurs idées inadéquates. Le mal n'exprime donc pas notre essence, notre conatus, mais uniquement l'ignorance.
On voit à nouveau, dans cette analyse de la morale spinoziste, le rôle prépondérant de la connaissance. L'illusion morale, la création des valeurs morales (Bien, Mal) sont liées à notre ignorance. Le mal est dû à notre ignorance. Savoir c'est savoir que le Bien n'est que le bon, que le Mal n'est que le mauvais et éviter l'esclavage des valeurs morales qui nous entraîne à l'obéissance envers la loi morale, quand la vraie joie ne vient que de la connaissance. Savoir c'est ne plus commettre le mal sous la haine ou la colère car la haine elle-même vient de l'ignorance qui nous pousse à voir dans l'autre le mal quand il n'est que le mauvais pour nous. On voit à nouveau le rôle central de la connaissance et l'importance dans l'œuvre de Spinoza de la théorie de la connaissance pour le bonheur de l'homme.

 

3) La théorie des passions.

 

Les passions, chez Spinoza, résultent de l'action des modes extérieurs sur nous. Conformément à la théorie du parallélisme des attributs, la passion n'est pas l'action du corps sur l'âme comme chez Descartes, mais l'action d'un mode extérieur sur notre corps et parallèlement d'un mode extérieur sur notre âme. La théorie des affections (c'est à dire des modifications du mode, de ce qui arrive au mode) va ici nous éclairer.
Il faut distinguer deux sortes d'affection :

 

  • Les actions qui s'expliquent par la nature de l'individu affecté et qui sont donc l'effet de son conatus. Elles dérivent donc de son essence.
  • Les passions qui s'expliquent par l'action des choses extérieures sur nous.

 

Le pouvoir d'être affecté a donc une double signification. Il est à la fois puissance d'agir lorsque les affections sont actives et puissance de pâtir lorsque l'individu est soumis à la passion. Ceci correspond d'ailleurs à la définition de la liberté et de la contrainte chez Spinoza : " J'appelle libre une chose qui est et agit selon la seule nécessité de sa nature, contrainte celle qui est déterminée par une autre à exister et à agir d'une certaine façon déterminée." L'homme passionné n'est donc pas libre.
Mais les passions sont elles-mêmes de deux sortes. Nous avions remarqué précédemment que l'ordre des causes était un ordre de composition et de décomposition. Selon chacun de ces deux cas, nous n'éprouvons pas les mêmes passions :

 

  • Lorsque nous rencontrons un corps qui ne convient pas avec le nôtre, tout se passe comme si la puissance de ce corps s'opposait au nôtre. Notre puissance d'agir c'est à dire notre conatus en est empêché. Nous éprouvons alors de la tristesse.
  • Lorsque nous rencontrons un corps extérieur qui convient à notre nature, qui nous est utile, et qui se compose avec le nôtre, sa puissance s'additionne à la nôtre. Nous éprouvons de la joie et notre puissance d'agir est augmentée ou aidée. La joie peut donc être une passion lorsqu'elle a une cause extérieure et nous ne maîtrisons pas alors cette puissance d'agir venue de l'extérieur. Cependant nous nous rapprochons du point qui nous en rendra maître et fera naître les joies actives, celles qui viennent de notre seule essence, qui existent quand le conatus se réalise lui-même, par lui-même, ce qui réside dans la connaissance.

 

En résumé, il y a donc trois types d'affection :

Tristesse Passions - Affection issue de l'extérieur (objets extérieurs modifient notre corps) Joie passive Joie active Action - Nous nous modifions nous-mêmes, augmentant notre conatus.

Les passions tristes représentent donc le plus bas degré de notre puissance, le moment où nous sommes au maximum séparés de notre puissance d'agir, aliénés, livrés à la superstition, aux tyrans. La philosophie de Spinoza est une philosophie de la joie. Seule la joie vaut et la passion triste est toujours impuissance. C'est aussi en ce sens que l'homme libre ne pense pas à la mort (penser la finitude c'est déjà diminuer notre puissance et être triste) mais sa philosophie est philosophie de la vie. Il ne craint pas la mort (la crainte est passion triste) mais pense positivement, directement la vie.
Il s'agit donc de faire en sorte que le plus grand nombre de nos passions soient joyeuses et de là passer aux sentiments libres et actifs. Il faudra pour cela parvenir à former des idées adéquates dont découlent les sentiments actifs, devenir conscients de nous-mêmes, de Dieu et des choses. Le problème moral, éthique est un problème de connaissance.
L'ennui est que nous sommes d'abord ignorants. Trois sortes d'homme se réfèrent aux passions tristes :

 

  • Il y a d'abord celui qui les éprouve, qui les subit et il est esclave.
  • Mais il y a aussi celui qui les exploite, qui les utilise pour mieux asseoir son pouvoir. C'est le tyran. La vie est empoisonnée par les notions de Bien et de Mal, de faute et de mérite, de pêché et de rachat. La haine nous empoisonne et la culpabilité qui est une haine retournée contre soi.
    Crainte, désespoir, pitié, moquerie, envie, repentir, honte, regret, colère, vengeance etc. sont des passions tristes. L'espoir lui-même est une tristesse, un sentiment d'esclave que le tyran exploite. Dans un État libre on offre aux citoyens l'amour de la liberté et non l'espoir de récompenses pour bonne conduite ou la sécurité. Ceci explique la critique de la théocratie dont tout le système repose justement sur l'espoir du salut et la crainte de la damnation.
  • Enfin, il y a celui qui s'attriste sur les passions de l'homme. C'est le prêtre, complice de cette tentative d'asservissement général de l'homme.

 

On retrouvera nombre de ces idées chez Nietzsche.

 

puce.gif Les principales œuvres.

 

L'œuvre capitale de Spinoza est L'Ethique dont la présentation (ce texte est écrit sous la forme d'un livre de mathématique de l'époque) rend la lecture difficile.
Le Traité pour la réforme de l'entendement expose la théorie de la connaissance
S'y ajoutent le Court Traité, le Traité théologico-politique et le Traité politique.

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En ces jours post-traumatique au carnage de Nice, j'ai eu envie de mettre en exergue le nécessaire soin à apporer à toute manifestation de passion triste comme le fut la passion triste du chaufeur fou de Nice

Bouche cousueBouche cousueBouche cousue

A bientôt.

Amitié.