Sur un Air de Campagne (152)

Sur un des écrans de frontpopulaire.fr, le visage de Michel Onfray, yeux fermés derrière ses lunettes. Sur l'écran suivant, le voici yeux ouverts et sans lunettes. Comme une métaphore de la caverne de Platon.. Comme si après avoir épuisé la philosophie, l'homme enfin accompli se lançait dans les affaires de la Cité... Trajectoire...

C'est Qui Qui

Santangelo

 

 

 

Une blague des années 70 disait : il paraît que Plastic Bertrand, ce n'est pas lui qui chante. Il paraît même que ce n'est pas lui qui danse. Une rumeur récente dit : il paraît que Michel Onfray, ce n'est pas lui qui écrit. Il paraît même que ce n'est pas lui qui pense.

J'ai connu Michel Onfray au mitan des années 90. Je crois me souvenir que c'est une critique de Michel Polac qui m'a dirigé vers lui. J'avais fini mes études, beaucoup lu, et l'envie de lire encore beaucoup. Et je suis tombé sur « Politique du Rebelle. » Onfray y prône un hédonisme solaire et une philosophie de vie inspirée de Diogène, sous l'autorité de Nietzsche. Moi qui, un couple d'années plus tôt, n'avais pas sorti un seul mot en oral de philo lorsqu'on m'avait interrogé sur le grand philosophe à moustaches, parce que je croyais qu'il était trop grand, justement, pour que j'aie le droit d'en parler, je découvrais qu'on pouvait être Nietzschéen, de gauche et amoureux de la vie. Comble du bonheur de lecture, l'auteur avait écrit quelques années plus tôt un « Ventre des Philosophes » qui prônait les plaisirs simples, et demandait aux philosophes d'accepter d'être jugés sur leur vie, jusqu'aux fourneaux. Par dessus le marché, il était fils d'ouvrier agricole, avait séjourné chez les Pères salésiens, et enseignait dans un lycée professionnel en Normandie.

Après la lecture de « Politique du Rebelle », je lus le témoignage d'une mère, dans la presse, pleurant son cher fils, qui avait tout laissé tomber pour vivre en philosophe, comme le mentor d'Argentan. Voilà un auteur qui méritait la plus grande attention. Un antidote efficace à ma longue plongée désespérée dans Céline et Kundera.

Quelques années plus tard, je lus les deux tomes de son « Journal métaphysique ». Le concept d'hédonisme solaire y est développé longuement à la lumière de la vie de l'auteur. Et, rare bonheur, le philosophe y fait preuve d'un style littéraire soutenu pour défendre ses idées – bien loin de la bouillie remâchée habituelle chez les philosophes français alors en vue. A cette époque, Onfray confia qu'il comptait laisser son éditeur gérer son argent, et qu'il toucherait une petite rente, afin de ne pas se laisser avoir par le système et le milieu.

Lorsqu'il publia le récit du voyage au Pôle Nord en compagnie de son père, l'émotion vint se rajouter aux idées nouvelles et au style personnel. Je tenais définitivement un auteur de grand choix ;

Pourtant, déjà, un auteur (je crois me souvenir que c'était Oberlé), raconta une soirée chez le prodige normand, et sa surprise d'avoir partagé un dîner frugal, sans vin, plus proche de l'ascèse des Stoïciens que de la largesse des Epicuriens. Qu'importe ! Le maître avait déjà ses élèves. Et il créa une école. Ce fut les débuts de l'Université Populaire de Caen, qui faisait rêver le populo cultivé en mal de nourritures spirituelles et d'auteurs issus de la plèbe.

Je n'ai jamais assisté aux cours de l'Université Populaire. Mais je les ai suivis quotidiennement sur France Culture pendant un ou deux étés heureux et libertaires. Je me souviens notamment de la série sur la psychanalyse et la prise de position très nette en faveur des épigones libertaires de Freud - notamment Ferenczi - contre l'austérité autoritaire du philosophe viennois.

Suivi un premier grand succès de scandale. Le livre sur Freud, qui critiquait point par point la psychanalyse, mettait en garde contre la démocratisation de la pratique et dévoilait le règne pour le moins opaque jusqu'alors des chapelles et des écoles. Je commençai à m'éloigner de mon auteur de chevet.

Je n'ai suivi que de loin la polémique à propos du traité sur l'athéisme. Je l'ai lu sans y retrouver le plaisir de mes premières lectures. Nouveau grand succès de scandale. Onfray m'a juste convaincu d'aller voir du côté du Coran, sans que j'y trouve les raisons de ses attaques virulentes.

Quand j'ai retrouvé Michel Onfray, une petite décennie plus tard, il était multi-télévisé et défendait trois ouvrages à la fois sur le plateau de Ruquier. Je ris bien jaune.

Aujourd'hui, le Grand-Philosophe offre une seconde jeunesse à Jean-Pierre Chevènement et Philippe de Villiers, dans sa revue « Front Populaire » qui sort à la fois sur Internet et dans les kiosques. Je voulais l'acheter, pour voir, mais j'ai été désagréablement surpris par quelques sorties de son fondateur dans les nombreux interviews et papiers qui lui ont été consacrés. J'ai jeté un œil au site sans être convaincu d'aller plus loin. Ça fait longtemps qu'Onfray ne me donne plus de plaisirs de lecture comparables à ceux que j'ai éprouvés en dévorant ses premiers ouvrages. Sont-ils cachés dans le nombre pléthorique des publications ?

Une des revendications de « Front Populaire », le pouvoir au peuple. Que les médecins décident des questions sanitaires et les paysans des problèmes agricoles etc. On a vu ce que ça donnait avec la crise du COVID. Et on a envie de dire au leader de cette grande machine de guerre, que les philosophes sont meilleurs lorsqu'ils parlent de philosophie, et les grandes plumes lorsqu'elles s''occupent de style et des plaisirs de la vie.

Car en politique, c'est l'histoire qui juge. Et l'histoire est d'autant plus cruelle qu'elle s'écrit à présent plus avec les archives de l'INA qu'avec celles des bibliothèques.

Hier soir, dans mon village perdu, un petite tracteur-tondeuse est passé sur la route en hurlant, et des enfants sont à nouveau venus m'insulter et se moquer. Ça défile toute la journée. Parce que j'écris. Je ne prends pas le point-de-vue de Sirius. Moi aussi je me coltine le peuple réel. Je n'en suis jamais sorti. Mais je vois mal comment on peut lui redonner le goût de la culture, de la politique et de la démocratie. Et j'ai beaucoup de mal à croire que c'est l'Europe qui le lui a confisqué. A voir.

 

 

Santangelo.

 

 

 

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