Sur un Air de Campagne (160)

Que serait un « 2001, Odyssée de l'Espace » au temps d'Internet ? Je ne crois pas qu'un tel film existe. A défaut, on peut tenter d'analyser les effets du Net sur l'imaginaire collectif à travers des œuvres grand public. Je m'y essaye avec « Millénium. »

Coup de Foudre de Dos

Santangelo

 

 

 

En sortant du petit garage où il a été faire la vidange de sa voiture, Quentin s'est aperçu qu'un voyant était toujours allumé. Le garagiste lui a dit qu'il n'avait pas le temps, et qu'il fallait repasser le lundi suivant. En temps et en heure, ce n'était rien. Mais Quentin a manqué l'anniversaire de son petit neveu par peur de la panne.

Qui se souvient de l'hénaurme succès mondial de la trilogie « Millénium » au mitan des années 2000 ? Dans ces polars suédois, il y avait pourtant déjà tout ce qui façonne l'imaginaire de la vie quotidienne dans mes campagnes en 2020. Il est trop tard pour en faire la critique. Tant pis, on ne fera que survoler avec mes quelques souvenirs de lecture « honteuse. »

Apologie du piratage informatique comme moyen de régler les crimes laissés impunis par une justice coupable et complice. Effigies de nazis de carnaval pour incarner le Mal Absolu qui nous guette au coin de la rue. Références à un âge d'or du Web pour justifier la surveillance de tous pas tous. Justification de la haine comme moteur face à une société où le danger est partout, jusque et surtout dans les institutions. Figure du journaliste underground vu comme un justicier. Et, last but not least, théorie du « les pères sont tous des salauds » à grands coups de faux souvenirs de pédophilie. Stieg Larsson avait frappé fort. Mais au lieu de dénoncer tous ces travers, il en faisait la propagande. A l'époque, personne n'y trouvait à redire. Le duo formé par l'adolescente-hackeuse Lisbeth Salander et le journaliste-rebelle Mickaël Blomkvist avec séduit le monde avec ses méthodes originales pour enquêter sur le passé douteux de l'Europe et son hértitage individuel. Trois films à succès tirés de la trilogie et un quatrième roman posthume avaient enfoncé le clou. Pourtant les valeurs véhiculées par « Millénium » allaient devenir les plaies de notre quotidien.

Sur le smartphone de Quentin, aucune application. Un Androïd sans Google, c'est aussi pratique qu'un bon vieil ordinateur de bureau.

Ce qui m'avait le plus frappé, à l'époque, c'était l'apologie de la technique, dont la maîtrise allait apporter la vérité. La technique perçue comme le recours au vide existentiel. Je n'ai pas relu ces livres depuis mais force est de constater que l'auteur très malin avait tout compris de l'imaginaire de la jeunesse. Jusqu'aux fantasmes sado-maso non assumés, déguisés en vengeance masquée. Et au patriarcat pris comme la culture du viol.

Un des titres s'appelait « Les Hommes qui N'Aimaient pas les Femmes. » Mais il s'agissait bien de femmes qui n'aimaient pas les hommes, et le sexe y était décrit comme purement hygiénique – surtout pas comme un amusement – et comme un danger.

Dix ans après, dans mes campagnes, on croirait que, si moi je ne l'ai pas fait, ils ont tous relu « Millénium. » , et on croise des tas de Lisbeth Salander armées de téléphones et croyant chasser les nazis.

Sans parler de « réalité augmentée » ni même « d'intelligence artificielle », les algorythmes ont construit des citoyens-robots dont la curiosité a été remplacée par l'obéissance à des « conseils » ne cherchant qu'à les enfermer dans leurs petites personnes, leur condition et leurs acquis. La frustration qui résulte de l'absence totale de surprise de l'Internet engendre des êtres cyniques et nihilistes qui n'ont plus que la dérision pour essayer de se protéger de l'Autre et des théories absurdes, faussement tolérantes, pour l'apprivoiser.

Lorsqu'il était plus jeune, Quentin dépensait un bon quart de son temps à essayer de régler ses problèmes d'ordinateur et de logiciels de montage. A présent, il a réussi à prendre de la hauteur. Mais il ne se passe pas une semaine sans que sa mère ne lui parle de ses problèmes d'informatique et de téléphone.

Dans la médecine chinoise, «guérir c'est prévoir » ; Les nouveaux pédopsychiatres se servent de cet adage pour administrer aux enfants des médicaments pour prévenir de leur futur stress dû aux écrans. Ça aussi c'est de la technique. Culture binaire du 1 et du 0 qui ne laisse aucune place à l'imagination ni à la création littéraire. Et le visage pixellisé par les selfies des jeunes ne supportent plus le face-à-face ni le moindre regard franc.

Tout cela était déjà présent dans les polars suédois. Jusqu'à la musique minimale pour se reposer en mode « encéphalogramme plat », et supporter encore un peu plus la violence des écrans. Le casque sur les oreilles, les yeux sur le smartphone, chez soi comme à l'extérieur et plus personne, malgré l'accès à la quasi-totalité de la création musicale, qui ne supporte la musique de son voisin.

Avec « Millénium », nous sommes vraiment entrés, sans le savoir, dans le règne du « tous techniciens »

Autrefois, on disait « la théorie c'est quand rien ne marche mais que l'on sait pourquoi. La pratique c'est quand tout marche et que l'on ne sait pas pourquoi. Et chez moi, rien ne marche et je ne sais pas pourquoi. » Petit théorème rigolo pour prendre de la distance avec la technique. Aujourd'hui, sans le moindre recul, chacun a envie de dire : « Tout est irréparable. Il faut tout changer. »

C'est en raison de toute cette violence que la littérature devrait, plus que jamais, retrouver une place dans nos vies. Mais rien n'est moins sûr. C'est en raison de toute cette frustration que j'ai eu envie de me plonger dans une méharée ethnologique dans le désert mauritanien en compagnie de Théodore Monod. Mais on y apprend, qu'en 1923, il y avait encore des esclaves dans ces contrées. Je vais encore me faire traiter de nazi....

 

 

Santangelo

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.