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Billet de blog 1 déc. 2022

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Sur un Air de Campagne (362)

Après mille peines de livraison, ai enfin pu lire « la petite Lumière » d'Antonio Moresco. Un plaisir régressif et envoûtant, comme de prendre un goûter, en ajoutant, dans le café, un soupçon d'eau-de-vie...

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Le Temps de la Guerre Santangelo

« Je suis venu ici pour disparaître, dans ce hameau abandonné et désert dont je suis le seul habitant. »

L'entame de ce roman, traduit en français et publié en 2014, dans la collection de poche de chez Verdier, est brutale, mystérieuse et d'une candeur inhabituelle. Et c'est dans une atmosphère brutale et mystérieuse, et avec des moyens narratifs d'une simplicité désarmante, que Moresco va nous embarquer dans son histoire. Une simplicité enfantine pour évoquer l'enfance, qui va explorer, au fil des pages, la noirceur de l'âme de ce narrateur perdu dans la montagne. Une simplicité apparente du style, également, qui va se charger, à mesure que le dispositif se met en place, en un puissant souffle poétique de la phrase qui, étonnamment, ne viendra pas interrompre le suspens. (J'ai pensé au dispositif que j'ai utilisé dans la troisième partie de « l'Air du Matin, le Rayon du Soir » - celui d'un homme dans un village abandonné, à la recherche de l'enfance perdue - mais le traitement du sujet est bien différent... révérence gardée. #258 et #259 de ce blog.)

Cet homme, d'un âge indéterminé, dans ce lieu sans nom, et à une époque qui ressemble à la nôtre, se trouve pris au piège de la solitude absolue que, semble-t-il, il a choisie. Pour tromper son ennui, qui le pousse à explorer une nature de plus en plus hostile, indomptable, réticente à répondre à ses questions – car il parle aux oiseaux et aux plantes à voix haute – il observe une petite lumière, qui brille, tous les soirs, de l'autre côté de la gorge, là où il n'a jamais mis les pieds, endroit sauvage et totalement étranger, inaccessible.

Tout de suite, on se trouve plongé dans le conte, comme ceux de l'enfance, avant que l'auteur ne s'amuse à brouiller les pistes balisées, en jouant avec ses codes. Et, après que le lecteur se soit questionné sur la vraisemblance ou l'humour de certaines scènes, il nous amène, petit à petit, dans un univers fantastique, celui des forêts de « Délivrance », de l'attente du « Désert des Tartares » ou de l'effroi du « Petit Poucet. »

Mais, au sommet de l'autre versant de la montagne, lorsque le narrateur en trouve enfin le chemin, dans une petite maison rustique, cachée dans les bois profonds, il ne trouve qu'un enfant, un jeune garçon, occupé à des taches domestiques. Un enfant seul, lui-aussi mystérieux dans sa simplicité et sa candeur, totalement déroutant de naïveté et d'assurance mêlées, un enfant que l'on devine, toutefois, pas complètement comme les autres enfants. Est-ce parce que sa lampe de chevet est visible depuis l'autre côté de la montagne ? Un enfant qui, contrairement au narrateur, ne semble pas souffrir de la puissance dévastatrice de la nature, des bêtes sauvages et de la végétation galopante. Le caractère fantastique du livre devient d'autant plus déroutant qu'il est léger, à peine décalé.

C'est donc avec une maîtrise rare du récit que Moresco fait évoluer cette relation, devenue gageure dans la littérature en raison des scandales médiatiques, entre un homme et un enfant, en quête d'amour (Quoi sinon?) L'imaginaire catholique, lui-aussi devenu rare, est également convoqué et l'on se demande si l'homme, perdu dans un monde hostile, va oser se laisser porter par la force de l'enfant. Le sien ? Lui-même ? Un enfant qu'il aurait connu ? Le suspens naît de la qualité exceptionnelle du conteur et l'on se surprend à tourner les pages de ce petit livre avec un plaisir et une vitesse croissants. On pense aussi à « la Route » de Cormac McCarthy, récit halluciné de la cavale d'un homme et de son fils dans un monde apocalyptique. Mais, contrairement à ce qui se passe dans l'ouvrage de l'écrivain américain, tout en démesure, on reste ici dans la faille qui sépare le conte merveilleux du roman.

Jusqu'au dénouement, tant attendu et espéré, qui sera bien à la hauteur du talent démontré, au long des 180 pages, par l'auteur italien.

Le livre idéal à offrir à Noël, à un jeune ou un moins jeune, afin de les réconcilier avec la famille et, peut-être même, avec la littérature, voire avec la vie.

Santangelo

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