Sur un Air de Campagne (205)

Extraits du « Journal de Lannon - 2009 » Premier retour aux sources, en Bretagne, avant le début des Grands Emmerdements...

Hitch

Santangelo

 

 

 

Lundi 31 août - 6 h 30 -

 

 

Deuxième matin à Lannon. Je me suis réveillé vers 3 h et j’ai eu bien du mal à me rendormir ensuite. Il faut dire que je m’étais couché peu après 9 h. Je n’ai pas entendu la petite souris danser et glisser sur les panneaux de lambris cette nuit. En revanche, je ne suis pas encore habitué aux bruits de la maison. Je reste aux aguets en attente de Dieu sait quoi, comme si je devais craindre pour ma sécurité. Vers 5 h, un camion a stationné plusieurs minutes, moteur allumé, dans la cour de la ferme d’à côté. Je pense que c’était le camion laitier. Puis une chouette s’est mise à chanter dans le jardin. Elle vient à peine de se taire.

Malgré deux nuits difficiles – dues à des couchers de trop bonne heure – je reste sur mes premières impressions, qui étaient excellentes. Le gîte est très propre et coquet, sans la restriction de taille qui accompagne généralement ce qualificatif. Le plafond très haut de la pièce principale ainsi que le large escalier ouvert et la petite cuisine en contrebas donnent une impression de grandeur. J’aime beaucoup ce mélange de bois, de pierre brute et de ciment blanchi. Le tout est arrangé avec goût. C’est massif et chaleureux, classique et pourtant assez original. Le poêle est vraiment magnifique. A l’étage, sur un demi pallier, la salle de bains est elle aussi spacieuse et propre. Puis, plus haut, en attique, les deux petites chambres en enfilade. Le parquet en est de la même teinte claire que le lambris. Ma lucarne donne directement sur le ciel étoilé. On croirait dormir dans un bateau.

Le petit jardin devant ainsi que la cour des propriétaires sont également très joliment aménagés. J’ai mis mon linge à sécher sous le auvent de la grande grange. Ma voiture est garée près des hortensias en fleurs, devant l’impressionnante bâtisse en pierre des propriétaires. Aujourd’hui, je compte bien explorer un peu au-delà des limites de la propriété. J’ai aperçu une vaste prairie en contrebas, et je ne serais pas surpris d’y trouver un petit ruisseau en lisière. De l’autre côté, le champ est occupé par les vaches du voisin.

 

Je craignais de m’être installé un peu trop loin de la mer, mais j’ai pu vérifier hier que je n’étais qu’à une vingtaine de kilomètres de la côte nord. Et quelle côte ! Je n’étais pas retourné à Plouguerneau et dans les Abers depuis des années et j’ai été suffoqué par la beauté des lieux, malgré le ciel gris et le petit crachin d’été. J’ai aperçu l’île Vierge, qui m’est si chère, depuis le port du Coréjou, sur lequel je me suis promené. On n’a jamais vu côte plus sauvage, rochers plus bruts, mer plus menaçante sous son apparente quiétude. En hiver, ça sera formidable !

Je me suis arrêté dans un drôle de café. Il s’agissait de me connecter à Internet, puisqu’ici ça ne fonctionne toujours pas. Un drôle de café peuplé de jeunes gens qui parlaient et s’invectivaient en breton. Je me suis installé sur une petite table dans le fond avec une Coreff, la bière de Morlaix. On m’observait tranquillement. Une fille m’a souri à plusieurs reprises. Puis, tout ce petit monde s’est mis en branle afin d’accrocher des tableaux colorés aux murs. De drôles de tableaux également, portant de larges inscriptions en breton. Ça riait et ça s’agitait beaucoup et je restai un peu interdit derrière mon écran, un peu décalé aussi. Il faut que je vérifie ce que signifie le « draker amzer » qu’ils m’ont collé sur ma banquette. Les filles étaient jolies mais je me sentais vraiment trop étranger pour tenter quoi que ce soit. Je me demande même si j’y retournerai malgré l’ambiance très bon enfant.

 

Non, vraiment, je crois que cette installation est excellente pour moi. Il faut juste que je m’habitue aux bruits et au silence. En ce moment, j’entends le tracteur dans la cour de la ferme et les oiseaux dans le jardin. Puis, à nouveau plus rien que le souffle de mon ordinateur.

 

Aujourd’hui, je dois régler cette question de connection Internet, et je vais peut-être aussi commencer à songer sérieusement à trouver du travail. Hier soir, j’ai reconnu le présentateur du journal de France 3 Ouest comme un ancien de la radio. J’ai oublié son nom et il s’est entièrement rasé le crâne, mais c’était bien avec lui que j'ai travaillé. S’il l’a fait... Pourquoi pas moi ?

 

Je me demande si MP va appeler aujourd’hui... Hier soir, après quelques bières, je lui ai envoyé un texto. Elle m’a simplement répondu qu’elle écoutait MGMT à Rock en Seine. Je me demande si elle va appeler. Je me demande si c’est une bonne chose qu’elle le fasse...

 

Quel temps pourri pour un mois d’août !

 

 

 

 

********

 

 

 

Jeudi 20 octobre

 

 

 

Long mail à D. qui me demandait mon avis avant d'inviter Soral dans l'émission. Je lui ai dit que je comprenais sa position quand il disait que « si Marx était vivant, il voterait Le Pen. » Il y a ceux qui aiment le peuple et ceux qui aiment les théories populaires. Même si on peut aimer les deux. Bien sûr que je ne cautionne pas. Je lui ai parlé de trois options sur la domination pour un éventuel duel. Michel Onfray pour le combat de coqs, Didier Eribon pour le débat philosophique ou Annie Ernaux sur la question de la trahison. D. est bien la seule à continuer à me faire confiance sur ces questions là et à me demander mon avis. Il faut que je continue à segmenter. Si M. apprenait ça, elle me ferait une petite crise. Avanti !

 

 

 

 

*******

 

 

 

 

Mercredi 15 novembre

 

 

Je me suis baladé du côté de la route touristique de Landunvez cette après-midi et j’ai pensé à elle. Je pense souvent à elle. La mer était très grosse, « énorme » sur la carte des prévisions du Télégramme. La première tempête de la saison, la première baston. Il avait déjà plu toute la nuit et mon propriétaire avait entrepris ce matin de monter sur mon toit pour déboucher les gouttières et gratter les mousses accrochées aux ardoises. Des vagues de quatre ou cinq mètres de haut venaient mourir sur les rochers en d’immenses gerbes blanches, pulpeuses et désespérées – violence absolue. Des tourbillons se formaient au hasard des courants et de la marée, paraissant pouvoir engloutir des villes entières. Le vent de noroît soufflait à plus de cent km / h et la pluie fine se mêlait à l’écume pour venir fouetter les visages sur le chemin côtier. La petite chapelle Saint-Sansom trônait tranquille sur la côte, éternelle et superbe, indomptable sous les gouttes. Une grosse barre blanche bouchait l’horizon et pas un bateau pour oser l’affronter. Ils avaient même prévu d’interdire la circulation sur le pont de Plougastel pour la journée. Les voitures passaient au ralenti sur la corniche, s’arrêtant tous les cents mètres pour observer le spectacle de la nature déchaînée. Les enfants étaient aux anges dans les jupes de leurs mères, trop contents d’être ainsi effrayés et rassurés en même temps. Quelques-uns, plus courageux, avaient sorti les cirés et se promenaient au détour des chemins parmi les chevaux de trait sur la prairie le long des falaises, pas plus impressionnés que ça par la houle démente, mais la tête tout de même baissée face à la furie des éléments. A Penfoul, deux ou trois surfeurs avaient décidé de se mesurer à la Vague de leur vie, et un sky-surfeur expérimenté frôlait les îlots au loin à une vitesse vertigineuse, sans bien savoir s’il pourrait continuer à maîtriser sa voile, sans  être sûr qu’elle ne l’emmènerait pas jusqu’aux grands fonds, au-delà de Ouessant, dans les abysses des fosses océaniques.

J’ai donc pensé à elle. Pas seulement à cause de la maison de Brigitte à proximité. J’ai pensé à elle aussi parce que j’aurais aimé partager cette superbe folie de la nature. Je me suis souvenu de notre dernier séjour et de notre escapade à Molène. Mais, en pleine tempête, la côte est encore plus belle que sous le soleil ! Je me suis souvenu de ce dernier week-end à Paris également. Bien que sans mémoire, je me souviens de tout. Je me suis souvenu qu'elle avait les yeux rougis pour m’accueillir à la gare, et je me suis dit que j’en étais peut-être la cause. Je me suis dit que je lui devais quelques explications, alors qu'elle aurait pu croire que je soufflais le chaud et le froid de façon purement délibérée.

         Retour à hier soir. Son « collègue » philosophe Alain Badiou était invité chez Taddéï à propos de son « éloge de l’amour » qui vient d’être publié. Un bien étrange livre pour ce radical. Il prétend rien de moins que de donner une quatrième vision de l’amour au point de vue philosophique, après le romantisme (je suis follement amoureux et tout ça va très mal finir), l’hédonisme (l’amour est un contrat et peut se remplacer par un autre amour), et le scepticisme (l’amour n’existe pas et n’est qu’une vaste blague destinée à la sauvegarde de l’espèce). J’ai notamment été très interpellé par son refrain : « il ne faut jamais finir un amour, c’est toujours  une catastrophe ». Ainsi que par sa définition de l’amour : « quand on commence à voir un paysage, une plage, une montagne, différemment avec l’autre, c’est qu’on est amoureux… »

         Toujours est-il que je pensais encore à elle en regardant cette émission et que je me décide ce soir à te dire deux ou trois petites choses (…)

 

 

 

 

********

 

 

Lundi 20 décembre

 

 

 

ça y est. C'est fait ! J'ai trouvé un nouveau travail. Je ne serais plus journaliste radio. Je vais devenir chargé de développement culturel. Ça en jette ! J'ai reçu la réponse ce matin, après l'entretien de vendredi à Paris. Je savais que j'avais réussi à faire passer de bons messages. Je commence début janvier à Rennes. Ma parenthèse à la campagne aura été de courte durée. J'ai appelé M. Elle était loin d'imaginer que je pourrais un jour travailler dans son domaine de compétences. Je vais boire le champagne en famille et me préparer pour cette nouvelle vie. J'ai déjà un œil sur un loft proche du centre historique. En avant !

 

 

 

 

*******

 

 

Santangelo

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.