Sur un Air de Campagne (223)

Henry Miller : une œuvre à saute-moutons par-delà toutes les frontières. La preuve avec la réédition de « BIG SUR ou les Oranges de Jérôme Bosch » chez Buchet-Chastel. (Environ 12 pages)

Les enfants, comme les adolescents mais d'une autre manière, aiment à chercher les limites. De l'autorisé et du défendu, du sucré et du salé, de l'amer et du doux, du dedans et du dehors, du familier et de l'étranger. A cet âge béni où l'on sort de l'enfance sans être encore entré dans l'adolescence, petit paysan breton sans autres bagages que ma petite culture primaire, il y avait dans ma famille, outre son étrangeté congénitale, un étrange manège. Mon oncle, policier de son état, possédait un terrain au milieu des bois. Pour l'atteindre, il fallait prendre toute une série de petites routes avant d'être remué sur un chemin cabossé et d'arriver enfin à son paradis. Un terrain défriché, un grand abri de jardin en guise de cabane, une piscine aux carreaux imitant la faïence, et une série de petits bosquets et de grandes rangées de fleurs. Le tout alimenté en eau par un puisard et en électricité par un groupe électrogène. A cet âge-là, j'y voyais la dernière frontière. Un endroit ultime où se reposer comme au paradis. Les différents membres de la famille, durant plusieurs saisons, se sont réunis souvent pour des barbecues et des jeux de piscine. La frontière du rêve devenu réalité.

En Californie du Sud, près de Monterrey, dans les années 50, Henry Miller s'est réfugié dans ce qu'il prenait en arrivant, après la guerre, pour la dernière frontière des Etats-Unis. Le seul endroit assez sauvage pour attirer les derniers héritiers de Daniel Boone et de Davy Crockett, les derniers pionniers héritiers de l'histoire de la conquête de l'Ouest. L'ultime frontière pour qu'il vienne y écrire son grand roman des origines – ainsi que sont amenés à le faire tous les grands écrivains américains.

Auparavant, suite à la censure de ses romans et leur interdiction aux USA, Miller avait vécu une vie de bohème à Paris pendant quelques années bénies qu'il raconte dans des livres au lyrisme échevelé, fièrement licencieux et hautement spirituels. En 1939, il visite la Grèce longuement, nouveau pays d'adoption, avant de faire le voyage transatlantique de retour, en raison de la guerre. Son expérience à Corfou est narrée dans ce qui me paraissait son meilleur livre, lorsque je le lisais frénétiquement – et parfois d'une seule main – il y a 25 ans.

Dans « Big Sur », reparu en 2018, Miller continue de montrer son insatiable curiosité pour les humains et son goût des carnavals, même macabres, sans se départir d'un humour et d'une grande tendresse sans équivalents dans la littérature mondiale. Le 20ème siècle était conquérant ; Miller, quant à lui, choisit de s'exiler parmi une colonie de doux-dingues pour chercher à gagner son paradis. Ce sont toutes ces rencontres avec ce que la nature humaine fabrique de plus étrange qu'il raconte ici, en se définissant comme « l'ange du cocasse. » A chaque journée son lot de rencontres toutes plus farfelues les unes que les autres avec ce qu'il convient parfois d'appeler des monstres. Et tous et toutes, comme s'ils s'étaient passés le mot, semblant n'avoir qu'un seule obsession : l'empêcher de se mettre à sa table de travail, dans la petite maison qu'il occupe avec ses enfants, après avoir squatté une cabane pendant des mois, et l'empêcher d'écrire.

Après que j'ai franchi de nombreuses frontières dans ma vie, bien plus impressionnantes encore que le terrain de mon oncle, je suis revenu vivre dans le Finistère. Mal m'en a pris. Mais, après plusieurs séjours à l'hôpital, au milieu d'une faune elle-aussi boschienne, j'ai cru avoir trouver ma dernière frontière. J'ai cru qu'elle se trouvait en amont de la vie, à la source. Et je me suis souvent promené là où la petite rivière de mon enfance se jette à la mer, dans la baie de Morlaix, avec l'intention d'écrire un long poème en prose sur la lumière. Ce que j'ai fait, avant de m' éloigner de mon sujet.

La mer, il en est également question dans ce retour à la vie rurale. C'est le Pacifique, qui déploie sa force d'inspiration au bas de falaises gigantesques, laissant aride le désert voisin et fournissant en pluie la forêt primaire. Car il ne saurait y avoir roman des origines et quête de l'ultime frontière sans une présence constante de la nature sauvage dans toute sa splendeur, sa force et sa rudesse.

Tout ça dans un but bien précis : écrire et vivre pleinement en écrivain – les arts et la littérature étant les derniers domaines dans lesquels s'expriment la recherche de soi, de sa place dans le monde et une certaine forme de spiritualité, sinon de sagesse, perdues pour toute une partie du monde moderne. La spiritualité ? Miller en fait preuve à chaque page. Un dialogue entre l'esprit et l'âme. L'esprit rationnel, inquiet, masculin, interro-négatif, humain trop humain ; et l'âme ronde, féminine, cyclique, terre et ciels. De temps en temps, lorsque l'on effectue une telle quête, il faut recharger son âme en se reconnectant avec la nature et les forces primaires. Si ça ne suffit pas, interviennent les cérémonies religieuses ou les concerts dans lesquels on chante ensemble. Si ça ne suffit toujours pas à faire le plein, et que la situation le permet, faire l'amour est également une bonne façon de se recharger l'âme. Et si tout ça n'a pas calmé votre appétit de grandeur, il reste la compagnie des livres et la conversation avec les auteurs aimés.

Une angoisse ? Une crise ? La peur de la solitude ? L'envie d'en finir ou de se cogner la tête contre les murs ? Miller a toujours la solution. Car les solutions tombent du ciel pour ceux qui savent les trouver. N'espère et ne demande que ce dont tu as besoin et tu l'auras précisément au moment nécessaire.Miller a son Big Sur, entre falaises et brouillard – sur lequel il observe un phénomène unique au monde de projection des ombres au soleil levant ; moi j'ai mon petite bourg perdu, mes balades quotidiennes sur le terrain de l'ancienne abbaye, proche des landes désertiques où vivaient les loups il y a encore à peine un siècle.

Henry Miller, parfois, donne l'impression d'avoir écrit pour les écrivains. Et lorsque l'on cherche à fabriquer de la littérature, voire à vivre en poésie, il est d'une aide consolatrice bienvenue. Envie de trouver des modèles pour peindre ? Il suffit de regarder par la fenêtre et d'ouvrir sa porte pour se laisser happer par la vie qui grouille, puisqu'elle grouille partout. C'est de cette matière qu'il convient de faire de la littérature, en regardant autour de soi, en évitant la médisance et en ne gardant que le meilleur, le suc de la vie, pour essayer de capter la lumière. Et, non content de perdre son temps avec tous les gêneurs, Miller réussit encore à peindre des aquarelles. Tout ça pour un livre lumineux.

Je croyais me souvenir que Miller était le fils d'un boutiquier juif allemand de Brooklyn. Mais, en vérifiant sur Internet, j'apprends que son père était tailleur luthérien. Mais bel et bien immigré. A moins qu'il ne fût apostat ou plutôt apostats (avec un 's') car il pourrait être de toutes les religions à la fois, comme quelques uns de ses maîtres en sagesse. Et la providence bien sûr. Comme chez tous les auteurs qui ont crevé de faim. La providence qui continue, même dans nos sociétés marchandes, à pourvoir aux besoins des nécessiteux qui traînent derrière eux la queue des comètes des sagesses antiques.

Miller se pose sans cesse la question de savoir ce qui empêche le bon écrivain d'écrire de bons livres. Toute la sainte journée, il est dérangé par les raseurs, ses enfants, ses voisins, les épistoliers fous furieux, les inconnus, les admirateurs venus du bout du monde, les fans etc. Et en plus d'en faire de la bonne littérature, il arrive à nous convaincre que c'est là la seule littérature. Parce qu'il est dans le sang des écrivains, en tous cas américains, de se coltiner les problèmes des autres pour en tirer quelques vérités sur la condition humaine.

Ainsi, il n'est pas étonnant que ce grand voyageur adopte comme leitmotiv : « Reste où tu es et regarde tourner le monde » parce que l'on comprend que c'est, justement, la règle de vie adaptée aux voyageurs. Pour les moines cisterciens du 13ème siècle, la dernière frontière c'était cette petite abbaye près de laquelle je me promène tous les jours, abritant la source de la rivière de Morlaix et bordant les landes désertiques des Monts d'Arrée. Aujourd'hui, on nous présente les voyages dans l'espace comme ultime frontière. Sans jamais penser que l'on puisse encore chercher sa vérité dans la solitude et au contact de la nature.

Et Dieu dans tout ça ? Miller est l'un des rares romanciers à ne pas éluder la question, et même à la poser de la façon la plus simple, la plus naïve qu'il soit. A côté de tous les fous de Dieu qu'il a rencontrés au cours de sa vie, il est l'ange malin, l'animal divin, l'expérimentateur de l'amour éternel qui essaie de prouver par ses actes la vraie existence d'un dieu pour lequel il n'est sans doute pas besoin de religion. Et de souhaiter, à son exemple, que les dieux soient avec nous le temps de la lecture, afin de nourrir notre âme farcie de littérature germanopratine. Et dire que ce sont ceux-là qui voulaient faire de la littérature une religion !

Quel bonheur également de lire sous sa plume les problèmes d'argent qui se résolvent tout seuls, car même l'argent tombe du ciel aussi naturellement que la pluie dans « Big Sur. » On est bien loin ici du Henry Miller des écrits censurés pour pornographie ! Il apparaît même, au détour de certaines pages, comme cet hérisson de la publicité qui copule avec une éponge-grattoir, tellement il fait feu de tout bois. Jusqu'à devenir presque prophétique, comme dans ce passage où il imagine une guerre sanitaire pour venir à bout de ce qu'il considère comme le plus grand danger de l'humanité : les microbes.

Après ma promenade, tout à l'heure, mon intériorité sera-t-elle assez apaisée pour influer sur le monde extérieur et le bordel ambiant (sans me mettre hors de moi...) ?

Le secret ? Agir en conscience, en hyper-conscience devrais-je dire, pour n'avoir pas à se lamenter ni à se renier. No excuse, no explain, no complain ! Mais c'est là une invite trop anglaise et américaine... La France continuera-t-elle a attirer de grands écrivains étrangers aussi amoureux de sa littérature et de sa langue ? (Le volume commence par une lettre dans un français génial de Miller à Maurice Nadeau...) Y-a-t-il encore des Maurice Nadeau ?

Encore un peu :

« Ce n'est que lorsque nous acceptons nos limites que nous découvrons qu'il n'y a pas de limites. »

« Je ne ferai que ce qui me plaît, ce qui nourrit mon esprit. »

Miller, écrivain de l'épectase des « Tropiques » devenu le grand auteur de l'extase dans « Sexus » et la trilogie en rose, ici aussi chaste qu'un saint, à l'oeil allumé d'une nouvelle candeur.

Quant à moi, quand je trouverai la prochaine frontière, je n'y passerai de l'autre côté que ma canne. Car, moi aussi, je connais les oranges du « Jardin des Délices » et son cortège d'humanités trop humaines. Mais je n'ai pas su en faire de la grande littérature... Qui sait de quoi l'avenir sera fait ?

Santangelo

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