Sur un Air de Campagne (16)

Si il s'agissait d'une dissertation du baccalauréat, ce serait : "Le paysage aussi est politique et la nature est aussi culture... Vous avez quatre heures." Mais ce n'est pas un exercice scolaire...

Des paysans Parmi d'Autres

Santangelo

Quel pays voulons-nous ? Quels paysages aimons-nous ? Quels paysans méritons-nous ?

Je lisais hier dans le journal que la Bretagne venait d'atteindre le chiffre de 3000 exploitations biologiques, avec 446 créations en 2018. Partout, tout le temps, depuis quelques années, on nous assène de « l'agriculture biologique » à toutes les sauces. Elle permettrait de lutter contre les algues vertes, de préserver la santé des enfants, de prévenir le cancer, de protéger la forêt tropicale, et j'en passe. Mais de quoi parle-t-on ?

En regardant le paquet de biscuits qui accompagne mon tilleul chaque soir, j'ai remarqué que, dorénavant, il y a une heure inscrite à côté de la DLC. Mes biscuits sont consommables jusqu'au 15/09/2019 à 2h30 du matin. Les Français ont peur d'avaler n'importe quoi. Huile de palme, pesticides, médicaments, glyphosate, conservateurs : nous sommes tous des paranoïaques en puissance qui craignons l'empoisonnement à chaque repas. Que de couleuvres derrière le bio !

Pour faire face à ces peurs, les médias continuent de brandir le même étendard. Pourtant, le marché ne prend toujours pas. La dure réalité économique rattrape les consommateurs chaque semaine quand ils passent à la caisse du supermarché. En France, selon les chiffres du ministère de l'agriculture, 6,6 % de la SAU est dédiée à l'agriculture biologique. Et, dans ma Bretagne profonde, les volontaires ne courent pas les bois. Au contraire, on assiste même à une autre révolution ; celle de l'agrandissement des exploitations et de la disparition des petites fermes, accompagnée par une hyper-mécanisation à marche forcée.

Pendant que la télévision nous montre des petits paysans biologiques « sympas » - sans même savoir que c'est un métier ô combien pénible – les petits paysans traditionnels, qui font la richesse de la région, sont en train d'être avalés par les plus gros. « Le Paysan Breton » nous présente chaque semaine de nouvelles machines diaboliques et lorgne sur les fermes-usines allemandes et les immenses espaces de serres espagnols. Là-bas, on travaille surtout avec de la main d'oeuvre étrangère et le paysage ancien a fait place à la plaine rase.

Chez nous, les codes couleurs, le packaging, les informations détaillées incompréhensibles : tout est fait pour faire peur aux consommateur et le convaincre d'acheter bio. Las. Le prix ne passe pas. Même dans les cantines et les hôpitaux, on se contente d'un repas bio par semaine – cordon de la bourse oblige. Et la part de l'alimentation dans le budget des ménages continuent de baisser sensiblement depuis les années 60. Un agriculteur bio sur trois est un éleveur. Et force est de constater qu'avec les œufs et le lait, ça marche, parce que ce sont des produits bon marché.

Alors, on nous bassine avec les circuits courts. Mais combien de consommateurs sont prêts à tuer le cochon et la génisse chaque année, comme le font encore quelques paysans et mes parents retraités ? Combien d'AMAP fonctionnent encore dix ans après avoir fait le buzz ?

Dans mon pays, les biocoops n'attirent pas les foules et les paysans bios ont du mal à atteindre le cap des cinq ans, tant cultiver sans pesticides et fongicides est une activité difficile. J'ai essayé ; mon dos et mes genoux s'en souviennent encore.

Tandis que le journal local cite en exemple régulièrement les rares exploitations des environs qui ont vraiment su tirer leur épingle du jeu en trouvant une niche (le cidre de l'Elysée, les glaces à la ferme et quelques autres), le paysage se modifie et la population rurale change dans un silence de plomb.

Les jeunes qui marchent pour le climat savent-ils que le général De Gaulle avait un ministre de la protection de l'environnement, et que la sauvegarde du paysage est une préoccupation aussi ancienne que la naissance de l'agriculture au Néolithique, qui accompagne les changements ruraux ? Alors, quel pays ? Quels paysages ? Quels paysans ? Qui décide, alors que la DATAR n'existe plus et n'a jamais été remplacée ? Le bio pour qui et pour quoi faire ?

Les journalistes sont fans de Pierre Rahbi, l'inventeur et promoteur de l'agroécologie Très bien, c'est un grand monsieur. Mais ne faudrait-il pas relire aussi « L'Emile », La Fontaine – ce garde-champêtre de Château-Thierry – « Les Paysans » de Balzac , « Les Déracinés » de Barrès et « Le Cheval d'Orgueil » d'Helias ?

Faut-il se résoudre à voir fleurir des champs d'éoliennes comme dans le désert américain pour faire plaisir aux vegans ? Ou faire de la France un gigantesque écomusée pour préserver la figure du paysan comme décrite dans le film de Depardon, et satisfaire les bobos ?

 

Plus sûrement, on se dirige vers un schisme rural. Avec de gros producteurs, subventionnés pour nourrir le pays et assurer l'indépendance alimentaire, d'un côté ; et, de l'autre, de petits exploitants pauvres chargés de la sauvegarde de ces paysages dont les étrangers raffolent en regardant le Tour de France. Chaque pile a sa face...

 

 

Combien de paysans parmi les maires bretons qui ont reçu Emmanuel Macron à Saint-Brieuc cette semaine ? Combien il y a vingt ans ? Combien dans dix ?

 

 

Nota Bene : Comme le matraquage ne suffit toujours pas à convaincre les « consom-acteurs » de rogner sur le budget-vacances pour manger des légumes « sains », la télévision en rajoute une couche avec les OGM  - sans savoir que le danger des semences génétiquement modifiées n'est pas sanitaire mais bel et bien économique et politique. Si les OGM tuent, c'est seulement parce que les petits paysans indiens ou africains, auxquels les semenciers américains et européens vendent leurs graines en leurs promettant des rendement faramineux, ne peuvent plus ensuite utiliser leurs propres semailles et entrent dans la spirale de l'endettement. Ces petits exploitants de l'agriculture vivrière utilisaient en effet une partie de leur récolte en germes pour resemer l'année suivante. Or, les OGM sont hybrides et il faut racheter des graines chaque année à un prix fixé par les géants américains ou européens.

 

 

 

Saul Santangelo des Regs

 

 

(Plus de chansons ici : https://soundcloud.com/santangelosaul)

 

 

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