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Billet de blog 5 oct. 2021

Sur un Air de Campagne (258)

Encore un petit roman expresso ? Et bien oui ! J'ai choisi de n'en montrer ici que la 3ème partie. Elle s'intitule "POSSIBLE FUTUR" 1/2 (environ 25 Pages)

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IIIème Partie : Possible Futur

« Tout ce qui touche le soir

Est plus consistant

Tout s'abandonne à lui

Comme si de rien n'était »

Possibles Futurs Guillevic

Certains pensent que la vie est une pente continue, qu'il faut gravir progressivement, à petite vitesse, ou un escalier à monter, marche par marche, d'abord très vite puis plus prudemment, jusqu'au ciel, jusqu'à l'immobilité sénile. Longtemps, j'ai cru qu'il s'agissait d'une suite de paliers sur lesquels on s'attardait en quête de soi, jusqu'à se retrouver confronté à l'obstacle insurmontable, au pied du mur, pour rejouer encore la vie entière, dans un grand mouvement de gymnastique psychique. À présent, je ne sais plus. Après avoir stagné longtemps sans trouver d'obstacle, je ne distingue plus le haut du bas et, dans l'escalier virtuel, chaque petite marche que je monte ou que je descends, paraît aussi infranchissable que les murs qui se présentaient à moi tous les quatre ou cinq ans.

Je croyais aussi, plus tard, que l'on pouvait comparer une vie d'homme à un cône tronqué renversé. D'autres croient que c'est un chemin. Je me suis beaucoup promené. C'était un chemin fait de promenades, autour du cône de l'être, d'abord dans le sens des aiguilles d'une montre puis, une fois assez éloigné de l'axe, dans le sens inverse. Un empilement de cônes qui s'ouvraient en corolles pour lever le vent et chasser la pluie. Et la dernière goutte de rosée du matin ne laisserait en surface qu'une onde éphémère en souvenir de la plongée dans l'océan nocturne. Jusqu'au soleil suivant, au poème suivant, à la tempête suivante. Jusqu'à la lumière suivante, dans le couloir du temps.

C'était le genre de réflexions qui me venaient, le plus souvent à l'aube, depuis que je m'étais installé dans le presbytère abandonné, dans ce village déserté. J'étais arrivé un soir, à la tombée de la nuit, les pieds endoloris par la longue marche et le cerveau éteint par des années de traitement aux neuroleptique et autres drogues diverses. Ils avaient fini par me lâcher et me rendre à moi-même, lassés de me torturer, ne parvenant pas à me pardonner tout le mal qu'ils m'avaient fait, persuadés sans doute que je ne survivrai pas à la liberté retrouvée. J'avais marché longtemps, longtemps, le plus souvent à travers champs ou sur des chemins vicinaux, n'empruntant le bitume que pour me repérer un peu, dans cet arrière-pays que je ne connaissais pas, et trouver des fermes où quêter mon obole. J'avais traversé à grands pas des étendues arides et des prairies, des cultures et des moissons, retrouvant peu à peu, malgré ma canne, la motricité et les grandes foulées qui avaient fait de moi, dans mes vies précédentes, un randonneur aguerri, du temps de mes splendeurs sans gloire. J'avais passé des ruisseaux, déniché des œufs de pigeons et de merles, je m'étais baigné dans des rivières et des étangs et, partout où j'avais quémandé un repas substantiel, dans ces fermes de polyculture à l'ancienne, j'avais été bien accueilli, malgré mon allure de vagabond – moi aussi suranné. J'avais dormi dans les fougères, dans des fossés et de vieilles granges, les paysannes rencontrées n'étant pas plus accortes que la nature sauvage pour partager leurs couches. Si l'amour est une question de politesse, toutes ces matrones n'étaient pas plus civilisées que les infirmières barbares qui m'avaient gardé durant toutes ces années de claustration. Si l'amour est un échange de bons procédés, je ne connaissais plus les trucs qui m'auraient permis de me délivrer du poids de mes années folles et chastes – et, peut-être même, folles parce que chastes.

Il fallait pourtant un grand cœur pour tomber amoureux de cette bâtisse ouverte aux quatre vents, sise près de la petite église romane, dans ce village sans nom, perdu pour tout le monde. Il fallait avoir une drôle d'idée de la nature humaine pour s'installer dans ce désert de rues vides et de maisons, sinon en ruines, du moins salement décrépies, dont les propriétaires avaient prospéré autrefois, entre champs cultivés et landes, moitié-agriculteurs moitié-guides touristiques – la mode des randonnées étant passée, et les sols ravinés réclamant trop de travail, de sueur et de sang, à qui voulait en tirer des récoltes suffisantes pour nourrir une famille honnêtement.

Mon presbytère, bien que laïcisé par l'oubli – statues cassées ou volées et crucifix décrochés – m'avait pourtant semblé des plus accueillants ; sa solide architecture bourgeoise ayant mieux résisté à l'exode que celle, plus moderne, des autres maisons du bourg. Le bâtiment comptait trois niveaux, la grande cuisine donnant sur l'arrière, nichée dans une avancée à la toiture goudronnée, ce que l'on avait coutume d'appeler autrefois 'arrière-cuisine'. En tant que presbytère et que dernier bâtiment habitable du village, mon repaire pouvait continuer sans crainte à s'ouvrir aux vents de partout, et j'avais là deux bonnes raisons de ne pas me soucier de ne point en posséder les clefs. Dans la cave, éclairée faiblement par un soupirail puisant quelques rais de la cour, j'avais trouvé une réserve de conserves de toutes sortes et un vrai trésor pour l'amateur d'ivresse, sinon pour le gourmet : trois barriques, trop encombrantes pour être transportées, de moelleux de Gasgogne dont, bu à petites lampées, un verre pouvait vous faire une bonne demie-heure apéritive.

Le rez-de-chaussée avait été entièrement vandalisé et débarrassé de tout son mobilier, et je m'étais installé au deuxième étage, dans un grand grenier aménagé sous les toits, où j'avais trouvé un matelas, une table et une chaise, qu'avait occupés avant moi un voyageur de passage. Les premières nuits y furent courtes et angoissées, la raison à la merci du souffle du vent qui sifflait par les ouvertures, s'engouffrait par les fissures et hurlait par les vitres brisées. Puis, de jour en jour, j'avais fait mon petit trou.

Dans le tiroir d'un meuble scellé au mur, j'avais trouvé un grand cahier vierge, des cierges et un stylo, et je décidai de faire l'inventaire de ce que je possédait. À quarante-sept ans, je portais une trop longue barbe blanche et je m'aidais pour marcher d'une canne en bois – ce qui aurait pu me faire ressembler à un moine défroqué. J'avais aussi une paire de grosses loupes, deux pantalons jeans, deux pulls, trois t-shirts, trois caleçons boxers, une écharpe, un bonnet et une paire de bonnes chaussures. J'avais aussi sauvé du naufrage hospitalier le petit couteau offert par mon père pour mes dix-huit ans et j'avais donc trouvé sur place un matelas en mousse et une grosse couverture militaire. Un bec-benzène pour chauffer la casserole en étain, assez de vaisselles pour deux, trouvés dans un garage. Ma liberté s'annonçait chère payée mais, après des années d'enfermement, j'y croyais encore.

Le matin, je me réveillais avec en tête des airs de vieilles chansons ; le soir je me couchais après avoir rempli une ou deux pages de mon cahier à la lueur du candélabre ; et la nuit je me réveillais en essayant de me remémorer de rêves lourds de signification et à forte portée symbolique, tragiques dans leur contenu mais rendus à la comédie par l'analyse. A priori rien de bien différent en substance de ma vie chez les dingues et, pourtant, je savais que rien ne serait plus pareil. Un jour, après avoir déniché un coupe-chou, je décidai de me raser, devant un morceau de miroir. Après avoir porté le menton légionnaire, à presque cinquante ans, ma barbe se situait entre celle d'un moine, celle d'un instituteur de la IIIème République et celle d'un poète américain – trois figures du 19ème siècle. Étrange apparat pour celui qui, à vingt-cinq ans, avait proclamé à qui voulait l'entendre qu'il avait tué en même temps, dans une espèce de nuit de Walpurgis, les deux Barbus qui le soutenaient depuis des années, en perdant, à la fois, la Foi chrétienne et l'espoir d'une révolution marxiste. Pour ce qui était de la littérature, c'était plus compliqué et, après avoir renié ma vocation en détruisant par deux fois toute ma production, et avoir juré à de nombreuses reprises qu'on ne m'y reprendrai plus, j'y revenais toujours, comme si ce vice, né d'une enfance elle-aussi internée, était constitutif : un 'mur porteur' de mon être au monde. Mais rien ne me rattachait non plus à la poésie américaine.

Je pensai qu'il était amusant de noter qu'à mesure que l'homme occidental s'était séparé de ses poils – jusqu'à devenir glabre ou rasé de près – plus il avait confié son destin politique à des hommes qui bâtissaient leurs réputations et leurs carrières en provoquant la 'chair de poule' et en hérissant les poils des gens du peuple. Plus jeune, j'avais beaucoup aimé le cinéma et rien ne m'émouvait tant que de découvrir une actrice que j'admirais nue pour la première fois à l'écran, sachant qu'elle avait offert un très gros cadeau au réalisateur et à son public, et que les metteurs en scènes ne la regarderaient plus jamais comme avant. Parmi ces mises à nue sacrificielles, celle de Sophie Marceau, qui n'était plus depuis longtemps une jeune première, dans « Par-Delà les Nuages » - film pour lequel Wim Wenders avait assisté un Antonioni déjà hémiplégique et presque aveugle – était l'une des plus émouvantes, poils inclus. Si la civilisation chrétienne était bâtie sur un crime, sans cesse répété, le cinéma s'était construit sur la nudité et, en définitive, sur les poils.

En finissant de me raser, je me dis que les 'fausses barbes' – ces hommes qui, comme moi, la portaient longue, mais pensaient à eux-mêmes le visage nu – ne pouvaient pas être assimilés à de vulgaires faux-culs ; tout juste pouvait on supposer qu'ils étaient, à leurs propres yeux, de faux-amis.

Le village était construit à flanc de coteau et une vingtaine de maisons entouraient la petite église et son enclos paroissial. À mon arrivée, j'avais cru que l'on pourrait le repeupler, peut-être, et pourquoi ne pas faire venir quelques familles avec enfants ? Mais, très vite, sans connaître encore la cause de cet état de délabrement et d'abandon total, j'avais compris qu'il me faudrait vivre seul au milieu de tous ces fantômes, qui devaient errer la nuit, autour du petit cimetière des morts enterrés avec les sacrements, jaloux de leurs dernières demeures. Partout, des bouts de verre pilé, des morceaux de bois dont je n'arrivais pas à saisir l'origine et des papiers qui voletaient au vent dans la rue principale, déchargés du poids de leurs textes. Quelques matelas pourris, à même le sol, témoignaient de la présence humaine après le grand exode ; mais, dans ce paysage où tout était avachi sur soi-même, j'étais soufflé, chaque jour, par l'impression de solitude radicale que provoquaient ces maisons inhabitées.

Une fois rasé de près et lavé à la grande eau de la fontaine extérieure, surmontée de ses cinq loups en granit, je me mirai dans une vitre et, pour la première fois depuis des années, je me surpris à boxer mon reflet, tel un jeune louveteau aux dents longues, remonté à bloc par ce souvenir cinématographique et érotique – carburant habituel d'un peu de rêve brisé. La suite de l'après-midi fut consacrée au ramassage de petits bois pour le feu. La cheminée monumentale, dans le foyer de laquelle j'aurais pu tenir debout, trônait dans le salon du premier étage et, après avoir glané des branches et autres morceaux de planches, j'allumai un grand feu, qui me réchauffa bien plus que le corps. Pourtant, après ce moment de délassement, quelques minutes après avoir soufflé ma bougie blanche, se firent entendre des hurlements, dont je ne parvins pas à identifier la provenance. Il me sembla, sur le coup, que le village était assiégé, mais je restai incapable de dire si c'était par des ennemis humains ou une furie animale. Les cris montaient jusqu'à la voûte céleste et une lune rousse qui jouait à cache-cache avec des masses nuageuses sombres. Aucune nuit n'est jamais 'noire'. Mais je me trouvais dans la situation de ne rien pouvoir distinguer malgré la lune généreuse qui, de son halo, mettait mon presbytère au centre du monde – faut-il dire 'sous les projecteurs' ? Je n'osai même pas me retourner sur ma couche, allongé dans la position du fœtus, pétrifié par les hurlements qui se rapprochaient dans l'air chargé d'insectes – phalènes, sphinx et mouches bleues. Au bout d'une heure tremblante, je voulus sortir afin d'évaluer le danger, mais un sursaut de lucidité et de prudence m'en préserva. Je ne réussi à m'endormir que bien plus tard, les sens aux aguets dans mon sommeil ; je rêvai que, dans la fontaine, coulait un flot ininterrompu de sang frais.

L'hiver passa, et son cortège de journées mornes d'ennui et de nuits d'angoisse glacée. À la fin-février, de la neige avait tenu sur une couche d'une dizaine de centimètres, durant plus d'une semaine, qui mit fin, provisoirement, à ma curiosité dans la découverte de mon nouvel environnement. Les rues vides paraissaient de nouveau propres, comme du temps où elles étaient foulées par un public occupé à sa vie quotidienne, et la campagne, endormie et tranquille, délivrée le temps de cette magie météorologique, de sa mauvaise conscience. Plusieurs fois, j'entendis à nouveau les hurlements, sans pouvoir conclure s'il s'agissait d'hommes d'aujourd'hui ou de loups d'une époque révolue.

Après quelques journées de promesses non tenues, le printemps arriva enfin, et son train quotidien de bonnes nouvelles. Chaque jour, la lumière gagnait sur la nuit et je demeurais interdit face à ce débordement d'énergie soudain, sortie de rien comme de tout, qui poussait les oiseaux à chanter à nouveau, dès l'aube, sur les branches en bourgeons. Jonquilles et narcisses étaient sorties dans les plates-bandes, naguère entretenues, probablement, par le curé, pour se vider la tête ; et je me questionnai sur la couleur que prendrait l'avant-saison. Tous les matins et tous les soirs, une lumière oblique et dorée entrait par les lucarnes de mon domaine sous les toits, et me confortait dans mon choix d'être seul, tout seul. Les rouges-gorges et les bergeronnettes pépiaient gaiement dans les bouleaux blancs, les pigeons faisaient leurs nids dans les recoins des murs à demi-tombés des granges, et des mésanges bleues transportaient dans leurs becs agiles des brindilles pour se préparer à la reproduction. Au milieu de toute cette agitation ornithologique, j'avais parfois le sentiment que les oiseaux me parlaient. Un roitelet prit l'habitude de frapper à ma lucarne pour me réveiller, mais les corbeaux et les choucas, d'un autre tempérament, n'avaient de cesse de m'insulter au passage et, la nuit, un couple d'effraies des clochers se moquaient de mon dénuement, alors que toute la nature environnante n'était que désir et promesse de plaisir.

Pour me garder de l'angoisse de ces cris, qui ressemblaient trop à de méchantes paroles, je tentai de classer les animaux à plumes en deux catégories : les 'angry birds' et les amis. J'attrapai également une pie à l'aide d'un piège réalisé avec un morceau de grillage, deux bouts de ficelle et des œufs pourris. Pour reprendre le dessus sur ces nuées de drôles d'oiseaux savants et agressifs, je la tuai de mes mains, afin de me prouver, qu'au milieu de toutes ces forces vives, je ne me laisserai pas déborder. Je ne savais pas, qu'à la campagne, les oiseaux ne chantent que pour les enfants et les poètes.

Alors qu'un matin encore engoncé dans sa gelée blanche s'étirait paresseusement vers midi, je fis une rencontre marquante. Je dressais ma longue carcasse fatiguée sur le seuil lorsque je tombai nez à nez avec un chevreuil. L'animal, de belle taille, à la fois incroyablement fragile et souverainement impérial, me regardait fixement, comme pour me demander un service, quémander un peu de nourriture ou mériter un peu d'attention. À la suite d'un face-à-face de plusieurs minutes, immobile et inquiet, mon visiteur fit quelques mouvements de tête, j'essayai de tendre la main, il se retourna, trotta un peu dans la cour avant de rejoindre le petit bois où il serait à l'abri. Dans sa fragilité assumée, il m'avait évoqué une femme, et je cherchai dans mes souvenirs à laquelle de mes anciennes amies il ressemblait le plus. Avec l'âge et l'enfermement, j'avais appris à maîtriser mon désir, pour mieux le chevaucher si besoin. J'avais compris jeune que c'est le désir qui trahit la personnalité en premier, et mes années d'hôpital m'avaient appris à garder espoir, même après de longues périodes d'impuissance. Je me souvenais que le désir le plus pur, celui qui s'approchait le plus de la vérité, apparaissait à la suite d'une baignade dans l'eau froide ; et je ne tardai pas à le rallumer, dans la rivière qui serpentait en contre-bas, barbotant et clapotant gaiement, avant de me sécher au soleil, allongé sur l'herbe grasse. Ses rayons verticaux venaient me mordiller la peau comme autant de doigts divins, et je paressai une bonne heure.

Dans « Jonathan Livingstone le Goéland », Richard Bach s'amuse à faire parler une mouette à la première personne du singulier sur une bonne centaines de pages. L'oiseau marin partage avec le lecteur tous les plaisirs qu'il trouve à être oiseau, simplement oiseau, et à voler en se laissant porter par les courants. C'est un beau livre sur la liberté, que j'avais lu à l'adolescence. Mais, à présent, la mienne, de liberté, était humaine, bien humaine, trop humaine ; et si elle me réservait des moments presque idéaux, elle était de ces libertés qui tenaillent le ventre dès le réveil et réveillent l'angoisse de la solitude dès le coucher du soleil. Et, déjà, les hirondelles firent leur apparition. Appuyé au rebord de la lucarne, comme j'en avais pris l'habitude, laissant mon esprit vaquer le regard posé sur les toits du village, j'observai deux hirondelles qui dansaient une gigue ou une java, le long de la gouttière en zinc. Je constatai, surpris, que si leurs ventres étaient bien blancs et leurs ailes noires – ce que je savais depuis l'enfance grâce à une chanson – le dessus de la tête était bleu foncé et la gorge rouge. Une telle découverte, à cinquante ans, avait de quoi laisser songeur et sans voix. Quelques jours plus tard, j'en observai deux autres, qui se reposaient sur les plus hautes branches du grand charme, dont les extrémités venaient lécher le toit, et je notai qu'elles n'étaient que blanches et noires. S'agissait-il de petits sortis du nid ? Ou n'était-ce pas plutôt des martinets qui, sous nos latitudes, ont peu à peu remplacé les hirondelles ? J'eus envie de bénir le ciel pour cette découverte enfantine bien tardive, et j'entrepris d'écrire un poème.

Je n'avais pas écrit de poésie depuis des années, mais je trouvai rapidement une voix et une forme pour mon ode à ce printemps inespéré. Avant ma canne en bois, c'était la littérature qui m'avait tenu debout et droit. Après une adolescence rêveuse, j'étais entré avec fracas en littérature, tel un agnostique entre en religion, sur un coup de tête, une folie. Très vite, j'avais dû me défaire de l'idée même de Dieu ; et cette vocation, au lieu de me sauver, avait, dans un premier temps, nourri mon désespoir. En religion, on peut servir. En littérature, on ne peut qu'admirer. Écrire, comme vivre, c'est dire oui. Le grand OUI nietzschéen. Mais, en disant oui à tout, on se retrouve vite à la rue, puis au cimetière. Moi, je m'étais retrouvé à l'asile, où je m'étais délivré, page par page, de tous mes souvenirs, durant presque dix ans.

Ce fut en lisant l'article d'un vieux journal déchiré, qui traînait dans l'arrière-cuisine, que je pus enfin m'expliquer comment j'avais mis la main sur un village entier, pour en faire mon royaume de lumière et mon théâtre d'ombre. En amont du bourg, en un endroit proche mais que je n'avais pas exploré, se dressait un immense barrage hydro-électrique. Un ouvrage monumental promis à la destruction, qui déclenchait dans tout le pays une vague de protestation. Le projet visait à réorganiser l'ensemble de la vallée, pour en faire un immense parc touristique. Un autre barrage était en construction en aval et l'on s'apprêtait à inonder toute la vallée, le village compris, dans des délais les plus courts possible. L'affaire avait fait l'objet de manifestations d'écologistes, de rassemblements des habitants de la vallée, de multiples recours en justice et, bien sûr, de beaucoup d'articles de journaux. Le lâcher des eaux, en amont, était désormais proche. Voilà pourquoi, petit à petit, au fil des ans et des luttes, mon village s'était entièrement vidé de ses habitants, pour devenir cet extravagant décor de western. Mais était-il si abandonné de tout et de tous ?

Plusieurs soirs à la suite, j'avais à nouveau entendu les mêmes hurlements et les mêmes cris, qui semblaient charrier tant de haine, dans la nuit chargée de pollens, et je commençais à douter de ma solitude absolue. Qu'y avait-il de plus sacré ? La littérature, la nature sauvage, la religion ou la politique ? J'avais cette impression vague, après ces années de silence en ma prison, que tout le monde était devenu religieux mais qu'il n'y avait plus de sacré nulle part. Les bien-pensants, tels des infirmiers ou des matons, avaient remplacé les croyants, en adoptant les pires aspects de leurs traditions ; la mise au ban des impies et des hérétiques. Pour une nouvelle inquisition. Tout un chacun se réclamait de l'écologie comme d'une auberge espagnole de la pensée, et personne ne vivait plus au rythme de la nature, pas même les paysans. Le sacré, qui est à la fois instrument et maître du désir, s'était noyé dans le culturel, délié dans une bouillie plus au moins artistique et, cette culture-là, au lieu de rassembler et de fédérer, atomisait encore un peu plus les gens, devenus de simples super-consommateurs. Si cela était avéré, je n'avais pas, en revanche, la moindre idée de la philosophie qu'il fallait adopter pour vivre encore en roi solitaire d'une vallée menacée de disparition imminente. Qui devais-je prier pour trouver la force de continuer ? À qui m'adresser pour réintégrer l'humanité, sans rogner sur ma liberté ? Je décidai d'écrire une lettre, chaque jour, sur mon vécu poétique ; et je verrai bien, à la fin, à qui l'envoyer pour être sauvé des eaux.

Durant toutes ces journées sans début ni fin, à l'exception d'une chanson pour commencer et de la lueur du soleil pour les terminer, le vin blanc me fut d'un grand secours – une béquille plus solide encore que ma canne. J'en tirais deux à trois pichets chaque midi, et je buvais, à petites lampées, laissant sa tendre âcreté me réchauffer le gosier et, le soir, je finissais ma réserve tirée, devant la cheminée monumentale. Ainsi, le vin me donnait la chaleur corporelle et le réconfort spirituel afin de lutter contre les idées sombres, qui remontaient à la surface de mon âme, venues des tréfonds d'une histoire enfouie et d'une époque révolue. Si j'avais possédé un appareil pour écouter de la musique, j'aurais sans doute pleurer, le soir, comme au temps de ma jeunesse. Je me contentais du silence assourdissant et de l'ami vendangé, qui me rappelaient les femmes avec lesquelles j'avais tout partagé, jusqu'à tout donner.

Avec les beaux jours, qui s'étiraient comme le soleil dans la mer, mon bestiaire s'était encore étoffé. Après le chevreuil, les loups et les oiseaux, voici que je devais composer avec de nouveaux colocataires. Des rats. Il essayaient de faire leur place dans le presbytère, à grands renforts de petits cris et de rongements. Je les entendais, la nuit, travailler à qui savait quel travail, à travers la cloison, au-dessus de ma couche, industrieux et vengeurs, définitifs et précis. Je songeai à « l'Homme aux Rats » dans lequel Freux passe au crible de son écriture analytique le cas d'un patient dont l'angoisse est de se faire dévorer par des rats. Il craint que les rebutants rongeurs rentrent en lui par le rectum pour le grignoter de l'intérieur. Je n'en étais pas encore là mais, la compagnie de ces petites bêtes qui effraient plus que les grosses – et, parfois avec raison – me mettait dans un état de nerfs impropres à la création ou à la réflexion, et à la vie paisible à laquelle j'aspirais. Je les soupçonnais d'avoir passé l'hiver dans les caves des maisons du bourg, et d'essayer de tirer profit de ma chaleur humaine. On dit que, s'ils avaient mesuré quelques centimètres de plus, avec l'intelligence qui est la leur, les rats auraient dominé le monde à la place des humains. Le professeur Laborit, génial inventeur français des neuroleptiques, que j'avais lu mais que j'estimais beaucoup moins depuis mon long séjour à l'hôpital, a montré dans une expérience avec des rats en cage, qu'il y avait trois attitudes à adopter quand on est poussé dans ses retranchements par la faim. En plaçant des specimen dans une cage, avec de la nourriture rationnées, il observe qu'il faut se battre à mort, se soumettre ou fuir dans une autre cage. C'est cette expérience qui est au cœur de son « éloge de la Fuite », qui prend le parti des drogués, des malades et des créateurs. J'en étais à me demander quelle attitude il conviendrait d'adopter pour conserver une place au soleil. Changer de soleil ? Avant de lire Laborit, en une jeunesse bohême, j'en étais encore à me demander s'il valait mieux aimer ou être aimé. Et je n'avais pas eu l'heur de répondre. J'avais franchi le palier suivant, celui de la véritable entrée dans l'âge adulte, sans avoir fini d 'épuiser ce genre de questions, qui étaient restées dans un recoin de mon cerveau.

Chaque matin, à l'aube, dans une demie-pénombre qui aurait très bien pu être celle d'un studio étudiant, d'une chambre d'hôpital ou d'une cachette d'enfant rêveur, j'ouvrais l'oeil gauche, suivi du droit. Puis je posais à terre un pied après l'autre. Qui était-elle bon sang ? M'étais-je questionné toute ma vie. Qui viendra aujourd'hui ? Qui m'aimera demain ? Comme un petit refrain, pour sortir du lit avant de chanter pour de bon. Dans « de Battre mon Coeur S'est Arrêté », film que j'avais vu un peu plus tard, je me souvenais de ce jeune homme sans illusions, qui participait avec des promoteurs véreux à l'expulsion de locataire récalcitrants, en déposant des rats, la nuit, dans les immeubles visés. Ce héros trouvera sa rédemption dans le souvenir des leçons de piano de son enfance. Il se remettra à la musique en prenant des cours avec une concertiste chinoise, dont il deviendra le factotum. Je pouvais toujours me consoler en arguant que ces bêtes-là étaient vraiment animales ; car je doutais de plus en plus que les hurlements nocturnes, qui résonnaient régulièrement dans le silence, fussent émis par autre chose que des congénères bien humains.

Je me souvenais avoir connu, bibliquement s'entend, de nombreuses femmes. J'avais fini ma série de séducteur à la petite semaine par une aventure avec une professeure des universités, qui m'avait laissé dans un tel état d'usure que je n'avais plus tenté de séduire par la suite. (Il faut comprendre qu'elle m'avait tant fatigué le corps et les nerfs que, par la suite, aucune femme ne chercha plus à se faire séduire par moi, puisque ce sont toujours elles qui décident.) Je m'étais jeté à corps et à cœur perdus dans cette histoire ; je n'avais jamais senti le sang couler ainsi dans mes veines et je m'étais senti prêt pour une 'grande passion', comme on dit dans les magazines. Je ne savais pas que, dans ce genre de relations, c'est la haine qui sert de moteur et que le sexe n'est qu'un carburant. Nous avions brûlé le feu de paille de notre éternité en baisant, ne nous arrêtant que le temps de reprendre haleine, pendant quelques semaines, sans jour ni nuit, derrière les lourdes tentures de l'appartement haussmanien qu'elle squattait, sans avoir besoin de remettre la cheminée en état de fonctionnement, condamnés que nous étions tout deux par l'interdiction de faire du feu à Paris. Je ne dormais plus ; je mangeais peu ; je me promis cent fois de ne plus chercher à la contacter. Mais je me reniai à la moindre occasion, faible devant le sexe et soumis par ma volonté de domination, me parjurant et trahissant mon amour propre pour quelques heures de plaisir supplémentaires. J'avais mis des mois à m'en remettre ; et puis ça avait été l'hôpital. Depuis que le matérialisme est sans histoire, toutes les passions sont violentes. Mais la mort n'a pas de fin. Je ne m'étais pas méfié de ce qu'en lisant « le Désespéré » de Léon Bloy j'avais nommé 'le syndrome de Maria de Magdala.'

Mais le feu brûlait toujours. Un feu unique qui se consumait en se servant de sa flamme comme matière. Et j'en venais à supposer que les hommes-loups et les rats en voulaient à ce feu. Un feu tel un astre météore qui permettait de vivre la grande vie dans le plus simple appareil, le plus total dénuement. Un feu qui ouvrait les portes des mondes disparus et se suffisait à lui-même, en autarcie énergétique. Un feu qui donnait de l'assurance même au cœur de la plus terrible terreur archaïque. Un feu qui couvait dans le calme parfait. Qui me permettait de réparer seul, avec la langue, mes dents qui pourrissaient faute de nourriture équilibrée. Un feu ça permet de n'avoir plus froid ; et bien des choses encore... Des tours de magie aux enfants, des rêves féminins, des amis de longue durée. Ça ne se vole pas, ça ne se donne pas. Un feu pour ne plus craindre les coïncidences. Un feu qui permettait de naviguer à la voile même en l'absence de vent. Encore enfant, mon père m'avait appris à brûler les talus sans perdre la maîtrise de la flamme dans les broussailles. Un feu ça se nourrit de lectures, de rencontres, de paysages.

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par Julian Colling

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Billet de blog
« Une autre vie est possible », d’Olga Duhamel-Noyer. Poings levés & idéaux perdus
« La grandeur des idées versus les démons du quotidien, la panique, l'impuissance d’une femme devant un bras masculin, ivre de lui-même, qui prend son élan »
par Frederic L'Helgoualch
Billet de blog
J'aurais dû m'appeler Aïcha VS Corinne, chronique de l'assimilation en milieu hostile
« J’aurai dû m’appeler Aïcha » est le titre de la conférence gesticulée de Nadège De Vaulx. Elle y porte un regard sur les questions d’identité, de racisme à travers son expérience de vie ! Je propose d'en présenter les grands traits, et à l’appui d’éléments de contexte de pointer les réalités et les travers du fameux « modèle républicain d’intégration ».
par mustapha boudjemai
Billet de blog
Ah, « Le passé » !
Dans « Le passé », Julien Gosselin circule pour la première fois dans l’œuvre d’un écrivain d’un autre temps, le russe Léonid Andréïev. Il s’y sent bien, les comédiens fidèles de sa compagnie aussi, le théâtre tire grand profit des 4h30 de ce voyage dans ses malles aérées d’aujourd’hui.Aaaaah!
par jean-pierre thibaudat
Billet de blog
Get Back !!!
Huit heures de documentaire sur les Beatles enregistrant « Let it Be », leur douzième et dernier album avant séparation, peuvent sembler excessives, même montées par Peter Jackson, mais il est absolument passionnant de voir le travail à l'œuvre, un « work in progress » exceptionnel où la personnalité de chacun des quatre musiciens apparaît au fil des jours...
par Jean-Jacques Birgé