Saul Santangelo
Abonné·e de Mediapart

272 Billets

0 Édition

Billet de blog 5 oct. 2021

Sur un Air de Campagne (259)

Encore un petit roman expresso ? Et bien oui ! J'ai choisi de n'en montrer ici que la 3ème partie. Elle s'intitule "POSSIBLE FURUR" 2/2 (Environ 30 pages)

Saul Santangelo
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Apeurés par les rats et effrayés par les drôles de loups, sans avoir aperçu le moindre canidé ni le moindre rongeur, je recommençais à connaître des moments d'angoisse. Je n'osais plus poursuivre l'exploration méticuleuse des maisons du village, afin de recoller les morceaux du puzzle métaphysique, et je me sentais envahi jusqu'à l'intérieur du presbytère. C'est alors que je repensai à ce que l'on disait des gens qui vivent sous une épée de Damoclès. Comme les habitants d'une pente de volcan, des civils dans la ville épargnée d'un pays en guerre, et moi qui portais le poids du déferlement imminent d'un lac entier pour me souffler et me couler, et faire disparaître à jamais ma petite personne dans l'histoire entière d'une vallée. On disait que, de telles conditions de vie poussent à la joie et à la fête collective. J'en étais encore loin.

Un matin où, malgré la saison déjà bien avancée, le gel avait immobilisé l'eau de la fontaine aux loups, j'eus la surprise de trouver, sur le seuil, un panier en osier empli de victuailles – un saucisson, du jambon, un large morceau de fromage, du pain, des pommes et des oranges, et du chocolat. Le tout emballé dans une grande serviette à carreaux rouge et blanche, semblable aux nappes et aux serviettes de table que j 'avais connues, jadis, dans les winstubs alsaciennes. Au fond du panier tressé, je trouvai également un livre - « Possibles Futurs » de Guillevic, dans un état d'occasion qui laissait penser qu'il avait été lu et relu – un article de journal découpé avec soin et une page de cahier sur laquelle on pouvant lire, d'une écriture régulière à l'encre bleue, ronde et enfantine : « Continuez à écrire, à prier et à chanter. C'est très beau ce que vous êtes », signé « une amie. »

Avant même de chercher à comprendre pourquoi – quelle amie puisque je n'avais plus d'amis depuis longtemps ? - et de réfléchir au comment – comment savait-elle que j'écrivais et que je chantais ? - je me jetai sur la nourriture fraîche avec avidité et mangeai avec gourmandise. Je me régalai sans essayer d'en garder pour les jours à venir puis, avec une faim spirituelle aussi goulue, j'ouvris le livre et lus quelques passages au hasard des pages tournées par mes doigts gourds.

« Je ne vois pas l'oiseau

Qui n'avait pas confiance

Dans la teneur de l'air »

Puis :

« Le matin

est explorateur

Il ne couvre

Que pour découvrir »

Plus loin, à présent :

« J'irai jusqu'au bout du chemin

Si j'ai l'espoir

Que je la trouverai

La feuille

Que je ne connais pas

Dont j'ai besoin »

Je posai le livre de poche, suffoqué. Autant de simplicité pour dire en quelques vers tout ce que à quoi je pensai dans l'instant ! Je me souvins d'une phrase de Picasso : « J'ai attendu d'avoir soixante-dix ans pour commencer à peindre comme un enfant. » J'avais oublié Guillevic et cette première lecture m'avait soufflé. Il fallait être sacrément fort pour écrire de telles évidences jusqu'alors inconnues. Je repris l'ouvrage pour lire la présentation. Il s'agissait d'un recueil de poèmes écrits entre 1982 et 1994, la dernière partie composée sur le lit d'hôpital, son lit de mort :

« Je m'occupe

Je me laisse habiter

Par un quotidien

Qui m'absorbe

Jusqu'à ce que le royaume

Revienne me prendre »

Je pensai que j'avais là deux bons amis de choix ; l'une pour la santé de la chair et l'autre pour mettre du baume sur mon âme mise à nue par la solitude totale. Je cachai le pain qui me restait et un morceau de fromage hors de portée des rats et, pour m'en souvenir, j'inscrivis le mot « pain » sur la paume de ma main gauche, sans déceler, dans un premier temps, le caractère comique d'un tel vade mecum.

Ragaillardi par tant de prévenance, je voulus explorer un peu la vallée en aval. Je traversai la rivière par un petit pont de bois dont on aurait juré qu'il était là depuis le Moyen Âge, enjambai des talus et des amas de ronces, parcouru un petit bois de conifères et sautai par-dessus des clôtures. Et, après une bonne heure de marche, rendue difficile par le port indispensable de ma canne, et sans croiser quiconque, je découvris un chantier, dont je ne perçus pas, dans l'immédiat, l'importance ; et que, sur le fait, je jugeai sacrilège. Je me cachai derrière un massif touffu, pour observer, à quelques dizaines de mètres de l'agitation. Des camions, de gros engins et des ouvriers sortant de baraques préfabriquées, avant de se réchauffer autour de braseros, s'affairaient pour mettre un point final à un énorme barrage. On devinait que l'ouvrage avait nécessité des mois de travail, et qu'il était en voie d'achèvement. Un chien jaune aboya, et son cri résonna dans toute la vallée, comme le signe d'un danger dont personne n'aurait su définir la provenance. Je repris mes esprits et, rendu à ma sauvagerie, toujours sans appétit pour les rencontres, je rentrai au village par la petite route qui serpentait, pour le passage de rares voitures.

Je me souvins de l'article de journal, dont je n'avais lu que le titre : « Que d'eau ! Que d'eau ! » ; et entrepris de le déchiffrer. On y parlait du second barrage et je compris que la vallée serait entièrement noyée, pour servir de terrain de jeu à des touristes en mal de nature, un centre capable d'accueillir des centaines de personnes, désireuses de profiter du grand air pur et du ciel immense. Je ne pus m'empêcher de faire le rapprochement entre le recueil poétique et le projet décrit par l'article, dont j'avais entraperçu le gigantisme lors de ma petite virée. C'était les barrages à vocation touristique qui avaient eu raison des grands poètes. Il n'y avait plus, depuis des lustres, de poésie de la nature, parce que tous les paysages, et en premier les plus beaux et les plus sauvages, avaient été vandalisés par le désir de dépaysement de citadins, devenus semi-nomades, originaires du monde entier. On ne pouvait plus accéder à la vérité des éléments parce que les curieux et les blasés de partout avaient mis le feu aux forêts primaires, noyé les vallées perdues et enterré les paysages les plus singuliers, sous leurs bottes bruyantes et toujours propres. Depuis la Renaissance, la nature, les villes remarquables et les sites exceptionnels, avaient fait rêver le monde occidental par leur évocation littéraire. C'était la littérature et la poésie qui avaient raconté le spectacle de la beauté du monde, qui avaient transcrit pour chacun les merveilles ; et puis, il avait suffi de quelques décennies, la démocratisation des voyages, que ce fut en voiture ou en avion, pour mettre à sac tout ce patrimoine en le marchandant. La beauté de la nature, qui valait les dix sous d'un bon livre, avait été l'objet de spéculation, et le tourisme de masse était devenue la première industrie du pays ; et, dans le même temps, à mesure que les merveilles perdaient de leur lustre par la fréquentation décontractée, la grande littérature déclinait, par refus de donner leur juste place aux anciens, aux maîtres, aux génies disparus. On en était au point où l'on ne pouvait même plus nommer les phénomènes naturels, encombrés par leur valeur d'échange, peu soucieux de leur valeur d'usage. Mais ce que l'on ne peut pas nommer n'existe pas. Le connu était retourné à l'inconnu et risquait de nous sauter à la gorge, comme une excroissance monstrueuse de la réalité.

« La pomme

Toujours étonnée

D'être la même et pas la même

Dans le matin »

En dégustant mon fromage sur un morceau de pain blanc, accompagnés d'un verre de moelleux, je poursuivis ma petite réflexion. Et j'en étais au point où je croyais que la vénération des auteurs classiques, à une époque toute entière dévolue à la télévision et à l'Internet, avait fait de moi une sorte de monstre. En choisissant de vénérer les grands auteurs, à l'âge où d'autres ne pensent qu'à lutiner, paradoxalement, j'avais gagné bien des plaisirs charnels, plus tard, révérence gardée. Tout comme l'hagiographie d'un saint, la vie d'un lecteur de romans est parsemée de tentations, qui le comblent, à mesure qu'il met de la distance avec les textes. Lire passionnément, résolument, totalement, les mythes anciens et les modernes, n'est pas une activité sans danger puisque, tôt ou tard, certains de ces schémas mythologiques prennent corps dans la triviale réalité, projetés dehors par le trop-plein. Et moi j'avais rencontré l'archétype du prisonnier solitaire, du malade abandonné, dont le savoir millénaire ne mérite pas mieux que la prison.

Quelques jours plus tard, je trouvai un panier aussi bien garni et varié que le précédent, et toutes les semaines qui suivirent – une habitude que j'eusse volontiers faite mienne au quotidien, à l'année - mais j'étais pressé par le temps : bientôt le village, comme le reste de la vallée, ne serait pas plus réel que la ville d'Ys, pas plus palpable que l'Atlantide. Qu'allais-je en sauver ? Y-avait-il quelque chose qui eût mérité d'être ramené à la surface ?

Un soir, dans ma solitude glacée, éclairé par un cierge, j'écrivis sur le cahier le texte suivant :

« La tête dans la couverture, tu regarderas dehors, caché sous l'oreiller, pour voir le ciel fendu, et le rai de lumière deviendra tache, et la tache transpercera le mur. Qui se jettera le premier par la fenêtre ? Et leur soleil tombera dans le puits. Au matin, ta montre s'arrêtera, durant une bonne demie-heure. Tu essayeras de prier un peu. Qui ? Et tu remonteras le seau avec la manivelle, pour te laver dans la cour. Et tu t'ébouillanteras. Et le froid entrera dans ta maison. »

Je décidai de le dédier à la mémoire du Père Caillous, l'homme qui m'avait sauvé du gouffre, une première fois, à l'adolescence, et dont j'avais appris la mort tragique, par la radio, à l'hôpital. Avec l'âge, il avait troqué l'éducation des jeunes campagnards pour s'occuper des réfugiés, et délaissé le petit internat pour la grande ville et un foyer d'accueil. Il avait été tué à l'arme blanche par un Malien schizophrène, qu'il savait menacé d'expulsion, mais qu'il avait voulu protéger. Moi, aussi, peut-être, j'aurais pu assassiner le Père Caillous, si les circonstances s'étaient montrées aussi hostiles et si sa joie ne m'avait conquis d'emblée. La radio en avait parlé un peu, et puis je l'avais oublié. Je pensai que j'aurais eu bien besoin de sa présence chaleureuse en ces moments de silence sans prière. À moins que ce silence ne fût que prière. Allais-je replonger dans la Terreur Archaïque ? Il me sembla que l'écriture me préservait de sa puissance dévastatrice. Pour la lecture, comme pour l'amour, il faut être disponible pleinement, entièrement. Pour l 'écriture, c'est plus compliqué ; il convient de rester vigilant à ce qui nous pénètre. Étais-je toujours possédé ? Qui savait si ma mystérieuse amie n'allait pas me réveiller, cette fois, lorsqu'elle viendrait lire le grand cahier, pendant une nuit profonde ?

À l'aurore suivante, je réalisai que je n'avais pas adressé la parole à une personne saine d'esprit depuis des mois, même pas des bribes de formules de politesse lorsque, dans mon échappée belle, j'avais quêté un peu de soutien dans des fermes isolées, faisant du silence une arme. En y prenant conscience, j'eus soudain envie de crier et, bientôt, déjà, je criai effectivement, tel un animal blessé. Le village et son animal fétiche me signifiait-il ainsi qu'il m'avait fait sien ? Comme si c'était pour faire taire ces hurlements mi-homme mi-bête que l'on avait décidé de le faire disparaître. Je n'avais aperçu que des ombres et des silhouettes indistinctes. Qui ?

Prisonnier des couloirs du temps, dans mon château sous les toits, j'explorais les arcanes préhistoriques de ma mémoire, alors que, dans la chambre d'hôpital, j'avais sombré tout entier dans un présent sans début ni fin. Les hurlements commençais à devenir presque érotiques, avec le temps, l'habitude et l'atténuation de la crainte. Je ne voyais pas leurs yeux rouges mais leurs regards obscènes avaient dénaturé la lumière blanche et oblique, pourri l'atmosphère jusqu'à une putréfaction presque désirable, à défaut de présence féminine. Allaient-ils me transformer en une bête tout à fait sauvage ? Un animal fabuleux pour animer leur parc touristique ? J'avais l'impression que les loups emportaient, avec eux, chaque jour, un peu de moi, et que, chaque nuit, ils entraient un peu plus en moi, en venant à bout des différentes peaux qui m'avaient tenu chaud jusque-là, et dont ils me délestaient. Parfois, je songeais à la mort et je désirais alors partir avec mon amie inconnue, j'aurais souhaité qu'elle emporte avec elle un morceau vital, assez loin pour que personne ne parle plus jamais de moi. Mais on ne choisit pas. On ne disparaît pas ; on se disloque, on se disperse ; on est emporté façon puzzle et disséminé dans tous les endroits où l'on a laissé une trace, jadis. On ne retourne pas aux éléments paisibles, on se laisse partir avec les brutes et les chiens – déchiré par la meute ou repeint façon Vasarely. Je ne voulais toujours pas faire partie de leur société – fût-elle secrète, fût-elle rebelle, fût-elle puissante. La poésie, lue et écrite, me maintenait dans l'unité de l'être.

Guillevic, encore :

« Le mur

Qui n'est pas entre nous

N'est pas non plus

Autour de nous

Nous ne nous donnons pas

Pour propriétaires »

Parfois, je croyais que les cris se transmutaient en rires. Des rires gras, violents, arrachés aux tripes, qui me transperçaient de part en part. Alors, je m'imaginais personnage secondaire d'un tableau de Jérôme Bosch. Un fou moyenageux, dont la folie n'était que banale, puisqu'ils sont tous fous, chez Bosch. Qu'allait-on effacer de la mémoire des hommes en inondant la vallée, sinon l'humanité souffrante elle-même ? Que resterait-il après, sinon que pantins et marionnettes parvenus et enrichis ?

Je me souvenais de la légende de Saint Hervé, un des patrons de la Bretagne – où j'avais grandi. Fils de bourgeois, il avait renié une jeunesse de débauche pour le sacerdoce et l'ermitage. Et puis, il avait apprivoisé un loup pour remplacer son aridelle et tirer le chariot. Avais-je un rôle similaire à jouer dans cette pantomime ? Il était difficile d'envisager une place pour un saint, comme pour un loup, dans cette nature entièrement soumise à l'homme, et dévolue à ses bas instincts. J'en vins à me demander si ce n'était pas moi, le loup ; si ce n'étaient pas mes propres hurlements que j'entendais quand venait le soir ; si tout ce boucan n'était pas dû qu'à l'errance de mon âme.

Par expérience, je savais que, lorsque l'on ne distinguait plus très bien ce qui nous différencie des autres, de l'Autre, lorsque l'on se laisse envahir par leurs peurs, leurs angoisses projetées, leur ressentiment, la folie n'est pas très loin. À l'hôpital, pour se ressaisir et se retrouver, il y a la chambre d'isolement – pièce sans fenêtre, meublée uniquement par un matelas en plastique et une horloge électronique. Mais, quand on a outrepassé toutes les libertés, il est difficile de continuer à être soi, tout à soi, rien qu'à soi. À présent, dans mon panier hebdomadaire, je trouvais aussi du tabac, quelques paquets de tabac brun à rouler, que j'appréciais encore plus qu'à l'hôpital où, pourtant, c'est le seul et unique plaisir. Dans ma fumée, je voyais des fantômes. La nuit, je grillaient pendant qu'ils dormaient. Je convoquais les esprits pour me souvenir. Je discutais avec des maîtresses anciennes, des femmes d'un autre âge, aux rondeurs imparfaites. Des filles de feu ; des Sylvia, des Barbara, des Carmen. Je tirais sur mes tiges jusqu'à m'en brûler la lippe. Je pensais à cette célèbre photo de Doisneau qui montre des bonnes sœurs, en habit, partageant une cigarette. Le fumée me protégeait ; je me souvenais et j'écrivais. Au petit-matin, j'ouvrais ma lucarne au soleil et les fumerolles du volcan dans lequel j'avais élu domicile s'envolaient dans un ciel rouge, puis bleu, puis rose. La fumée, dans l'oeil, parfois, me tirait une petite larme, mais sans rendre les armes. Je convoquais les esprits chanteurs et je fredonnais leurs refrains. Ils avaient des voix éraillées et des timbres cassés, brisés. Armé de mes cibiches et du moelleux, je me sentais d'attaque pour écrire tout ce qui revenait à ma conscience.

De temps à autres, pour échapper aux souvenirs trop cuisants de la nuit, et à la moiteur de ma couche, j'allais goûter la fraîcheur silencieuse des pierres de l'église romane, léguée à travers les siècles par des bâtisseurs plein d'un espoir révolu, et aussi lointain que l'époque. J'admirais, plus encore que l'austérité des murs intérieurs, que le calvaire de l'enclos, composé d'une croix à quatre branches – deux statuetttes représentant les larrons, signe de l'originalité ancienne du village – plus encore que les gargouilles menaçantes ; le sacré-coeur du vitrail principal, rougeoyant à partir de l'orange et veiné de bleu. Il apportait, au sein de cette sérénité cossue, la dimension idéale de l'amour du Christ-Roi et, si je ne partageais plus la foi des derniers catholiques, je me sentais proche d'eux par le goût et le sens artistique, qui m'avaient été inculqués dans ma jeunesse. D'un côté, les catholiques, ou ce qu'il en restait, ayant abandonné l'essence même de leur religion et renié les méthodes et les doctrines, jugées vieillottes, de l'Eglise ; de l'autre, les rieurs, prenant pour cible facile le catholicisme, tout en ayant intégré à leur pensée molle les principales valeurs de la chrétienté de l'ancienne classe bourgeoise : la compassion pour tout le monde à l'exception des catholiques, devenus comiques et ridicules, et le désir de venir en aide, voire de sauver l'humanité, à l'aide de quelques éléments de langage, guère plus profonds que le catéchisme que j'avais suivi à huit ou dix ans. Et, envers les autres religions, la solidarité des pauvres sur Terre, sans intégrer que leur union était bien du côté du plus fort, et que leurs idées étaient dominantes. En quelques mots : des rebelles puérils à la tête d'une armée redoutable.

Si, dans ma jeunesse, j'avais longtemps opposé bonté et intelligence, à présent, je me sentais abandonné par ma culture religieuse, comme par un mon cœur, que j'avais voulu intelligent. Mon goût pour la jubilation n'était plus vraiment représenté dans la réalité devenue médiatique, qui avait fait du monde occidental un palimpseste : du prêchi-prêcha 'authentique' sur des homélies sentant la naphtaline.

Guillevic, toujours :

« Essaie de voir

Naître le mouvement

Où se fait le passage

Pour cela

Les oiseaux t'aideront

Car eux, ils savent »

Eugène Guillevic, dit Guillevic de son nom d'écrivain, est né à Carnac, dans le Morbihan et, toute son œuvre est marquée par la confrontation, dès le plus jeune âge, avec le minéral et les alignements paléolithiques. Catholique jusqu'à trente ans, il sympathise avec les communistes lors de la guerre d'Espagne. Il fit carrière dans l'administration, peut-être à la Poste, et est mort au début des années 90 à l'âge de 90 ans. Plus personne ne porte en soi la lutte intestine et fratricide entre la Foi et l'Espoir, entre le sacré et la révolution, entre le paradis et l'avènement d'un monde égalitaire, entre ces deux pôles antagonistes qui se sont partagés le monde durant près d'un siècle. Je me sentais moins seul en lisant « Possibles Futurs », accompagné par le jeune homme que j'avais été. Que n'aurais-je donné pour sentir encore en mon cœur et en mon âme cette espérance, qui sourd dans le même mouvement que l'espoir, et qui, au lieu de la remplacer, la renforce dans la construction d'un soi plus grand, capable de créer son propre paradis !

Dans une des maisons, j'avais trouvé un masque africain représentant un visage de femme qui ferme les yeux. Je l'avais accroché au-dessus de ma couche. Était-elle amoureuse et secrète ? Était-ce la figure du plaisir féminin ? La jouissance de toutes les femmes ? Peut-être que c'était moi l'aveugle, qui pensait de plus en plus à cette amie mystérieuse et nourricière, que j'imaginais ressemblante. Je ne pouvais conclure à la question de savoir si cette femme fermait les yeux par l'effet de sa bonté, de son abandon ou par amour ; et je désespérais que la mienne restât obstinément dans l'ombre.

« Porteuse

D'assez de douceur

Pour pouvoir la cacher »

Pour certains, l'amour est la réalisation des songes et des rêveries de jeunesse. Chez moi, la littérature avait fait office de prétexte, d'essence et de fin à l'amour ; mais je n'avais pas ressenti de tels sentiments depuis une éternité – l'éternité de ce masque de femme aux yeux clos. J'eus envie de pleurer, de retrouver le sel des larmes sur les joues. Et je craignais que, prendre le risque de rencontrer ma fée, ne m'expose à un danger, dont je n'étais plus à même de contenir la violence et la dévastation. L'amour se présentait sous la forme d'un barrage qui menaçait de céder sous la pression de l'eau ; et seule la littérature semblait en mesure de dire le monde que les flots allait emporter. La poésie de « Terraqué » - c'est à dire du petit ruisseau – aurait pu posséder le monde. Je commençais à maîtriser le plaisir que je prenais en cette retraite archaïque, et je voulais m'en servir pour réinventer l'amour par la poésie.

Une nuit, après m'être attardé pour fumer et boire, à nouveau cerné par les loups, sous un ciel étoilé promesse de beau temps, je fus tiré de mon demi-sommeil, en sursaut, au son des cloches. Elles sonnaient à toute volée et je ne compris pas le message immédiatement. Je lorgnai par la fenêtre du toit et, au bout de quelques minutes, j'aperçus des ombres mouvantes. Des loups ? Il me sembla en distinguer plusieurs, affairées, dans la pénombre sans lune. Des humains ? Elles se mouvaient sans effort, à quelques centimètres du sol. Juste des ombres ? Puis, je compris que le village vivait ses dernières heures et que la vallée allait être submergée d'ici peu. Il devait s'agir de l'alerte ; je n'avais jamais appris à reconnaître un glas d'un tocsin ou d'un angelus ; mais il aurait été sage de déguerpir au plus vite. Inquiet mais prudent, j'attendis la fin du bal des ombres, des hurlements et du tintement de cloches pour descendre et évaluer la situation. Des frères ? Éclairé par un cierge, je dévalai les escaliers, pris la porte de l'arrière-cuisine et me dirigeai, sous une voûte céleste d'une pureté rare, jusqu'à la chapelle. Tout de suite, à peine passé le parvis, je notai la lueur de petites bougies, de ces chauffe-plats, dont les femmes que j'avais connues étaient friandes, qui brûlaient au pied de la statue de la mère du Christ – représentée par une vierge locale enveloppée, non pas d'un voile, mais d'une lourde couverture bleu ciel. Il n'y avait plus de traces d'une présence humaine. J'avançai jusqu'au halo de lumière et remarquai de petits papiers, posés sous de petites pierres, ex-voto fragiles et sublimes de naïveté – mais pour sauver qui ?

Le lendemain, à la suite d'un sommeil trop court, peuplé de gargouilles et d'angelots, mon inquiétude avait fait place à un nouveau désir de promenade. Je poussai jusqu'à un petit site archéologique, que j'avais repéré quelques semaines auparavant. À l'intérieur de l'allée couverte, le dos courbé, dans ce que je prenais pour un tombeau de géant, je trouvai une marque ronde que j'attribuai à une déesse-mère. Il en fallait, une déesse bien ronde, pour soutenir ces géants des terres arides, qui taillaient des pierres pour vivre. Sur le chemin du retour, je sifflotais une vieille chanson de Calvin Russel – qui, lui aussi, avait connu l'enfermement de la prison – un titre qui s'appelait « Crossroads », pour tenter de rendre hommage aux bâtisseurs qui avaient dressé ces calvaires aux croisements. Je fis le plein de lumière bleue avant de retourner à la chapelle. En observant les petits cailloux, les bougies et les quelques prières écrites sur des bouts de papier volants, je me sentis reconnecté au sacré de mon enfance et de mon adolescence. J'avais couché, sur une page du grand cahier, une petite chanson que j'avais composée, et que je fredonnais de temps en temps. J'allumai un nouveau cierge à celui de la nuit et pliai la feuille.

Pourtant, si je prenais un peu de recul, je continuais à porter la poésie bien plus haut que la religion et la politique. Le silence de ces pierres était du même ordre que la marque ronde de l'alignement, et j'aurais voulu en faire un poème. Pour cela, il fallait redonner la parole à l'enfant, et enfourcher l'adolescent, pour faire remonter les sédiments enfouis sous les mensonges des éducations. À huit ans, mon instituteur communiste nous avait fait découvrir une crypte située sous l'église du village, lors d'une balade à vélo. Je m'en souvenais.

Trois jours plus tard, toujours incapable de prendre une décision, malgré la menace des eaux, alors que la matinée s'étirait prestement, j'entendis une voix. Je ne pus pas l'identifier sur le coup, mais il me sembla que c'était un enfant. Est-ce que je rêvais ? Sans même faire attention à mon allure, je gagnai le rez-de-chaussée. Devant le seuil, un petit garçon de huit à dix ans se tenait dans un fauteuil roulant, et chantait ma petite chanson, celle que j'avais écrite et composée avant de m'en servir comme ex-voto. Sa voix était cristalline, sa peau diaphane, ce qui donnait à la chanson un mystère angélique. Je restai hébété, le souffle coupé, et je sentis mes jambes défaillir.

«Pour une chanson /

J'ai oublié ta loi /

J'ai oublié le pourquoi /

J'étais sans voix /

Pour une chanson /

Qui courait dans le vent /

Qui m'est passée devant /

Pour quelques temps /

Pour une chanson /

Sifflée sur le chemin /

En te prenant par la main /

Comme des gamins /

Pour une chanson /

Pour le soir de ma vie /

Chanson pour mes amis /

En pleine nuit /

Sans bruit /
Je suis parti / »

La lumière changea d'orientation ; de couleur violette, elle frappait à présent le visage de l'enfant de manière oblique. Sans même penser que c'était le premier mot que je prononçais à l'attention d'un autre être humain depuis des mois, peut-être des années, je dis simplement : « merci. » Alors, un long grondement retentit dans toute la vallée, le ciel parut s'ouvrir en deux et le village sembla disparaître comme un décor de cinéma projeté sur fond vert. « Je m'appelle Pierre. On dit Petit-Pierre » Et l'enfant se leva de son fauteuil, se courba, ramassa une poignée de terre mêlée de petits cailloux, marcha en ma direction d'un pas mal assuré et versa le contenu de sa main dans ma paume gauche. Soudain, comme à la parade, une horde d'une douzaine de loups prirent possession, en silence, de la cour, entourant le gamin, à présent debout à côté de son fauteuil. J'eus à peine le temps de bredouiller un nouveau « merci », d'apercevoir des dizaines de rats sortir du presbytère et fuir, que je tombai à genoux, sans connaissance.

Ai-je vécu cette scène ? L'avais-je écrite ? N'existe-t-elle que dans mon texte ? Est-ce le texte qui est miraculeux ?

Suis-je mort dans un monde vivant ou survivant dans un univers obsolète ? Fallait-il grimper la grande échelle jusqu'au ciel bleu et blanc ? Ou descendre chercher mon Eurydice aux Enfers ? Quelle mère pour mon enfant ?

Le silence dura une éternité.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Défense
Néonazis dans l’armée : l’insupportable laisser-faire du ministère
Un militaire néonazi, dont le cas avait été évoqué il y a huit mois par Mediapart, a été interpellé en novembre par des douaniers. L’armée, elle, ne l’avait sanctionné que de vingt jours d’arrêts. Ce cas pose une nouvelle fois la question de la grande tolérance de l’institution vis-à-vis de militaires fascinés par le Troisième Reich. D'autant que Mediapart a encore découvert de nouveaux cas.
par Sébastien Bourdon et Matthieu Suc
Journal — Droite
À droite, mais à quel point ? Valérie Pécresse sommée de placer le curseur
La candidate LR à l’élection présidentielle est confrontée à une double injonction : retenir les électeurs d’Éric Ciotti, tentés par un basculement à l’extrême droite, sans rebuter pour de bon la droite « modérée » qu’embrasse Emmanuel Macron. Le premier défi de sa campagne. Et le principal ?
par Ilyes Ramdani
Journal
Condamné par la justice, le ministre Alain Griset quitte le gouvernement
Le ministre délégué chargé des PME a démissionné, mercredi, après avoir été condamné à six mois de prison avec sursis et trois ans d’inéligibilité avec sursis pour avoir menti dans sa déclaration de patrimoine et d’intérêts. Emmanuel Macron lui avait maintenu sa confiance, malgré des éléments accablants. Alain Griset a fait appel de cette décision.
par Sarah Brethes et Ellen Salvi
Journal
Cécile Duflot : le manifeste d’Oxfam pour une fiscalité juste
Cécile Duflot, directrice générale d’Oxfam France, ancienne ministre et ancienne secrétaire nationale d’EELV, est notre invitée. Elle nous présente, en exclusivité, le manifeste de l’ONG pour une fiscalité juste à l’attention des candidates et candidats à la présidentielle. 
par à l’air libre

La sélection du Club

Billet de blog
Abolir les mythes du capital
Ces derniers jours au sein de l'Éducation Nationale sont à l'image des précédents, mais aussi à celle du reste de la société. En continuant de subir et de croire aux mythes qui nous sont servis nous nous transformons inexorablement en monstres prêts à accepter le pire. Que pouvons-nous faire pour retrouver la puissance et l'humanité perdues ?
par Jadran Svrdlin
Billet de blog
Remettre l’école au milieu de la République
Parce qu'elle est centrale dans nos vies, l'école devrait être au centre de la campagne 2022. Pourtant les seuls qui en parlent sont les réactionnaires qui rêvent d'une éducation militarisée. Il est urgent de faire de l'école le coeur du projet de la gauche écologique et sociale. Il est urgent de remettre l'école au coeur de la Nation et de la République.
par edouard gaudot
Billet de blog
Dépense moyenne par élève et étudiant : quand un élève en « vaut » deux
Les choix de dépense publique illustrent une politique : on dépense pour un.e élève de classe prépa plus que pour une écolière et un collégien réunis. Vous avez dit « égalité des chances » ?
par Jean-Pierre Veran
Billet de blog
Au secours ! le distanciel revient…
Le spectre du distanciel hante l'Europe... Mais en a-t-on dressé le bilan ? Les voix des « experts » (en technologies numériques, plutôt qu'en pédagogie) continuent de se faire bruyamment entendre, peut-être pour couvrir la parole des enseignant-e-s... et des élèves.
par Julien Cueille