Sur un Air de Campagne (17)

Alors que les Allemands n'ont jamais réussi à imposer l'entrée de la Turquie dans l'Union, pourquoi le France n'essayerait-elle pas de profiter de la chute de Bouteflika pour proposer un autre sort à l'Algérie ? Dans le match France-Allemagne sur l'immigration, qui a commencé bien avant que l'on ne parle de migrants, « petite talonnade à la Madjer » venue de Bretagne...

Je ne Voulais Pas la Faire

Santangelo

En 1992, lors d'un premier voyage au Portugal, j'avais pu constater combien la France était chère au cœur des Portugais. Le pays était en pleine reconstruction grâce à des fonds européens. Dans une petite ville, lors d'une pause dans un café, la patronne nous confia en riant qu'elle avait été femme de ménage dans la rue qu'habitait mes compagnons de fortune à Brest. Les maçons avaient construit leur maison depuis longtemps et les anciens o.-s de chez Michelin coulaient une retraite paisible à la montagne, pendant que Raoul Ruiz réalisait des adaptations de Proust. 25 ans plus tard, le pays est riche mais l'on apprend plus la langue française dans les écoles et les souvenirs de l'histoire commune avec la France ont quasiment disparu. C'est la dure loi d'une émigration réussie.

Nuri Bilge Ceylan n'a cessé de nous le montrer dans des films magnifiques : il y a deux Turquie. L'une européenne, citadine et dynamique ; l'autre qui fait toujours tracter ses charrettes par des chevaux. Dans « Uzak », le cinéaste génial confrontait ces deux pays dans un même appartement à travers les personnages de deux cousins. On ne parle plus de l'entrée de la Turquie dans l'Union Européenne. L'Allemagne a d'autres chats à fouetter qu'à satisfaire son immigration traditionnelle. Ce pays à forte tradition laïque – qui a donné le droit de vote aux femmes bien avant la France – et dont l'armée empêche depuis longtemps les dérives autocratiques ou religieuses, a lui aussi d'autres soucis depuis le conflit syrien.

Les Algériens de France, eux, n'ont pas eu cette chance. Avec la transition qui s'annonce, peut-être aimeraient-ils la saisir. Si l'Allemagne a su poser la question de l'entrée de la Turquie dans l'Europe, pour faire plaisir à ses immigrés et ouvrir la route du pétrole, la France ne devrait-elle pas donner de l'espoir aux siens en construisant le pont du gaz ? Alors que le restaurant de « Soul Kitchen » de Fatih Akin était une réussite, celui de « La Graine et le Mulet » d'Abtelatif Kéchiche était mis à mal par la malchance ; et les espoirs donnés par la présence de chanteurs d'origine algérienne sur la scène lors de l'élection d'un Président de la République ont fait long feu. Des artistes qui, par la suite, l'ont payé cher. « La Méditerranée, son tragique solaire qui n'est pas celui des brumes » écrivait Camus dans « L'Eté » en 1954. Les harkis n'ont pas oublié les campements dans lesquels ils ont été mal accueilli.

Dans ma Bretagne profonde, les souvenirs de la Guerre d'Algérie sont encore présents, même si les anciens appelés du contingent, aujourd'hui retraités, n'en parlent pas. Le journal local fait état de réunions de la FNACA toutes les semaines, ce qui n'empêche pas des kebabs de s'ouvrir dans des communes de 5000 habitants, ni les amateurs de couscous de boire du Sidi Brahim et du Gris, et l'on honore encore René Vautier pour son film « Avoir 20 ans dans les Aurès ». Partout en France, les relations entre les deux pays sont pacifiées, et la petite révolution qui se profile redonne de l'espoir à tout le monde.

L'agriculteur qui fournit le cochon que tuent chaque année mes parents, est également équipé d'un mini-abattoir pour tuer les moutons de l'Aïd-el-Kébir. La chanson de Tri Yann « La Découverte ou l'Ignorance » résume assez bien la position des Bretons sur l'immigration, et les curés originaires d'Afrique qui sont arrivés ces dernières années ont été bien acceptés. L'exemple de Kofi Yamgnane, maire d'un petit village perdu devenu ministre sous Mitterrand, dans les années 90, puis candidat à l'élection présidentielle au Togo, a donné à réfléchir.

Si de plus en plus de retraités bretons aiment à passer l'hiver en Tunisie ou au Maroc, l'Algérie continue de faire peur, 15 ans après le FIS. Alors que le Portugal s'est modernisé grâce à l'Europe et à son émigration française, ne faudrait-il pas trouver une solution intermédiaire entre fermeture et intégration dans l'Union pour aider les Algériens à enrichir leur beau pays ? En un temps où la main d'oeuvre roumaine fait son apparition dans les champs de mes voisins, et où le petit hôpital du coin emploie sous contrat des médecins roumains, qu'attendons-nous pour donner à la population d'origine algérienne la place qui lui est due ?

 

 

Nota Bene : Lors de mes années de fac à Brest, il y a vingt-cinq ans, j'ai beaucoup fait la fête. Je me demande à présent ce que sont devenus Mamadou, mon voisin de chambrée à la Cité Universitaire - chambres dont les portes restaient ouvertes de jour comme de nuit - qui travaillait comme un forcené ses cours de médecine, et mon éphémère binôme algérien en travaux dirigés de chimie, dont le père avait vécu en foyer Sonacotra dans les années 70...

 

 

Saul Santangelo des Regs

 

 

(Plus de chansons ici : https://soundcloud.com/santangelosaul)

 

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