Sur un Air de Campagne (216)

LES VOIES PROVIDENTIELLES - A l'occasion du confinement pascal, nouveau petit roman expresso de circonstance. Et avec le sourire. 4/4 (Environ 35 pages)

IIIème PARTIE : LES YEUX BRÛLés

Si les miracles ont une quelconque origine humaine, et il est probable que ce soit de ce côté-là qu'il faille chercher pour expliquer l'inexplicable, ce ne peut venir que de la bonté des femmes. Ce qui se passa dans ce nouveau voyage en fit fleurir quelques-uns. Pour l'heure, J'étais enfermé dans la minuscule cabine de toilettes au milieu du car et j'essayais d'enfiler le pantalon de grossesse que m'avait donné Clémentine. Je m'étais réveillé dans le tunnel vers l'Italie et j'avais croisé son regard en ouvrant les yeux. Un regard plein de bonté et de tendresse. J'avais dormi la tête appuyée sur son ventre sans avoir remarqué qu'elle était enceinte. Elle avait cherché un pantalon en me désignant sons sac dans le porte-bagages et m'avait dit que cela me suffirait à ne plus faire fuir le monde, pour peu que je fasse une toilette de chat avec le gel féminin qu'elle m'avait également prêté.

Elle s'appelait Clémentine, comme les fruits que nous mangions autour de Noël lorsque j'étais enfant. Elle chantait depuis toujours et attendait son premier enfant. Elle voulait ce qu'il y avait de meilleur pour sa progéniture et croyait qu'il était bon d'habituer les enfants à la beauté du monde, et ce dès la Grossesse. Je n'avais pas su répondre autrement que par un baiser sur sa joue. Décidément, je me servais beaucoup de la communication corporelle depuis que j'étais monté dans ce bus ! J'étais dénudé des pieds à la taille dans le petit cabinet. J'enfilai le pantalon. Il m'allait à ravir, à l'exception de la longueur – on aurait dit un pantalon de golf. Quand je repris ma veste, j'eus une autre surprise de taille. Je sentis quelque chose de solide dans la doublure. Je cherchai le trou par lequel l'objet, dont j'estimai la taille à celle d'un gros livre broché, avait pu pénétrer. Mais je dus découdre moi-même le tissu. Je secouai la veste ; l'objet tomba à terre ; je vis immédiatement de quoi il s'agissait ; l'angoisse, soudaine et aiguë, m'emplit de la tête à la taille. J'avais transporté un gros pain de résine de cannabis à travers la France entière, sans même en connaître la présence sur moi. Il devait y en avoir pour plusieurs milliers d'euros. Se pouvait-il que j'eusse été téléguidé à travers le territoire pour livrer des cargaisons de shit à l'intérieur d'un réseau mafieux ? Je commençai à y voir une cause sérieuse à l'ensemble des désagréments vécus depuis quatre jours. Qu'allais-je faire dans un festival de chants religieux ? Est-ce que ça aussi c'était prévu à l'avance ? Et si j'en profitais pour me faire un peu d'argent ? Toutes ces questions restèrent en suspens et Clémentine frappait à la porte pour me demander si tout allait bien et si je pouvais libérer la place – ce que je fis prestement en replaçant la résine dans ma doublure.

Dans le car, après la sieste générale, la liesse et l'allégresse avaient repris le dessus sur la monotonie. Les chants Gospels succédaient aux cantines du Renouveau et, à mon grand étonnement, je me surpris à fredonner au milieu de la chorale – d'un murmure de Stentor. Je songeai à la bêtise de ma chanson : « C'est le jour J / Le jour qu'on choisit etc. » et j'étais tout à fait ragaillardi après tous mes déboires. En discutant un peu avec Clémentine, je compris, entre deux chansons, que la chair de sa chair n'avait pas de père connu. Et que c'était tout ce qui lui manquait pour en faire un homme droit et joyeux après une éducation d'une vingtaine d'années. En parlant encore un peu, alors que nous roulions sur une autoroute transalpine, elle me fit accroire que je ne la laissais pas indifférente et qu'en guise de Père Noël, je pouvais aisément faire l'affaire. A peine avais-je enfilé le pantalon de grossesse qu'elle voulait déjà me voir dans un costume encore plus ridicule ! Je ne savais que penser. Pourtant, la proposition sous-entendue me toucha profondément et je n'avais même pas une bière pour faire passer la pilule.

Rome est une très belle ville. Une des plus belles de l'Europe Occidentale. Avec ses 300 églises et ses 2000 palais, elle offre à la curiosité du visiteur un monumental panel architectural et artistique et, en particulier, une palette entière de l'histoire de la peinture et de la sculpture. Je n'avais pas pu dire adieu à mes vingt anges gardiens et elles m'avaient convaincu de les suivre, au moins jusqu'à la première représentation. Elles disaient que je leur portais chance, comme une mascotte, mais peut-être qu'elles aussi jugeaient que je ferai un bon père pour l'enfant à naître. Je pris donc une chambre d'hôtel à proximité du lycée dans lequel elles étaient logées, bien décidé à les supporter dans leur numéro mais un peu inquiet face à une paternité aussi brutale. Dès le premier soir, Clémentine voulut voir si j'étais bien logé et nous discutâmes dans la petite chambre arrangée avec goût. Il y avait même un petit bouquet de tulipes dans un vase en porcelaine, posé sur la nappe bleu ciel qui recouvrait une petite table aux pieds ioniens.

Clémentine voulait parler de religion et se montrait impatiente de visiter la Cité du Vatican. Elle s'était beaucoup intéressée aux trésors du plus petit Etat du monde en superficie, qu'elle connaissait par des visites virtuelles. Elle tendit l'index vers moi et je le rejoignis avec le mien, manière comme une autre de sceller notre pacte secret. J'eus envie de pleurer, après toutes ces années de galère et d'hospitalisations – ledit hôpital qui avait cessé de faire sonner mon téléphone, ses membres sans doute convaincus de ma mort prochaine. Mais je n'avais jamais autant été dans la vie. Clémentine voulut se reposer un peu et demanda la permission de s'allonger sur le lit, avant de regagner le groupe.

Et puis, sans savoir comment, je fus bientôt allongé à ses côtés, les yeux au plafond immaculé, le souffle lourd, la trouille au ventre et l'émotion à fleur de peau. J'avais entendu dire que les femmes enceintes avaient parfois des besoins libidinaux urgents mais je craignais que son état ne fût trop avancé pour que nous nous livrions à de telles folies. Et, soudain, elle prit la voix de Brigitte Bardot pour ce que je saisis tout de suite comme un remake du « Mépris » de Godard. Tu l'aimes mon Aventin ? Dis, tu l'aimes ? Et mon Palatin, tu l'aimes ? Et que dis-tu de mon Quirinal ? Et ainsi de suite jusqu'à ce qu'on ait passé en revue plusieurs fois les sept collines de Rome, qui était décidément une ville à part.

Le lendemain, je me réveillai en fredonnant ma chanson, bien décidé à saisir ma chance avec Clémentine. Si j'arrivais à revendre le pain de cannabis, nous aurions de quoi vivre de longs mois tranquilles, en Italie ou ailleurs, au soleil. Une fois caféïné, il y eut comme un vent de panique lorsque je vis une voiture de police se garer devant l'hôtel, et ses occupants entrer par le petit porche et commencer à discuter avec la tenancière. Où aurais-je bien pu cacher mon futur magot ? Je risquais gros si je me faisais attraper. Sans doute de longs mois de prison ; et il était à craindre que la prison ne fût pas un meilleur endroit que l'hôpital pour y passer ses vacances. Je tremblais de tout le corps en attendant que les deux carabiniers vinssent frapper à ma porte. Mais, après de longues minutes d'attente angoissée, ils remontèrent dans la voiture verte et blanche et s'en allèrent sans sirène – dont j'avais déjà constaté la similitude avec la française.

Une fois dans la rue, m'apprêtant à rejoindre l'église où la chorale donnait son premier concert, le poids du regard accusateur des curés et des séminaristes en soutanes vint se greffer à celui des membres des forces de l'ordre. Je marchais la tête baissée sur les trottoirs ombragés. Après une longue marche inquiète, assis sur le banc en bois de la chapelle saint Nicodème, dans le transept droit, un peu en retrait, j'écoutais la chorale en regardant le ventre de Clémentine. Il me sembla qu'elle me souriait, légèrement en lévitation au-dessus du plancher. Elles chantèrent les chants que j'avais entendus dans le bus et, moi aussi, je souriais aux anges. C'est alors que me vint l'idée de regarder dans le sac à main que ma future conquête m'avait confié. Si on partait tous les deux, c'est là qu'il faudrait cacher le cannabis. Je n'eus pas besoin de fouiller beaucoup pour tomber sur un petit revolver Smith et Wesson. Mes crampes d'estomac reprirent de plus belle et je sentis ma tête tourner. Et il semblait chargé. Et je ne trouvais aucun prétexte qui aurait pu justifier que ma chanteuse enceinte fût muni d'une arme à feu. Je lançai quelques regards autour de moi, parmi le public clairsemé, et je craignais qu'on m'eût repéré. J'eus encore la force d'ouvrir le passeport et constatai, meurtri, que ma voisine de bus ne se prénommait pas Clémentine mais Géraldine. Géraldine Dunoix. Ce fut comme si on m'avait donné une pierre à sucer et à avaler en guise d'hostie. J'avais l'impression que tous les regards étaient tournés vers moi et il fallait bâtir un plan rapidement.

Je quittai mon costume de père de famille, sans me séparer du pantalon de grossesse qui m'allait si bien et me retrouvai dans la rue, sonné et avec l'envie de pleurer – ce que je ne tardai pas à faire. Mais je dus constater un mystère de plus : je ne pleurais que d'un seul œil, le gauche. Moi qui voulais déguster des tripes à la Romana accompagnées d'un chianti frais en tête-à-tête, je les avais nouées, les tripes. Divine idylle qui prenait fin dans une église ; il n'y avait pas de quoi rire !

Sur le chemin du retour, en passant près du Colisée, je me demandai quel genre de gladiateur je pouvais être pour que l'on me traitât ainsi. Rome et toutes ses promesses se refermait en piège à con, et il en avait fallu de peu pour que ce ne soit mon dernier combat. J'oubliai Clémentine pour m'interroger à nouveau sur la provenance du pain de shit. Il devait bien avoir appartenu à quelqu'un ! Et je compris ce que j'aurais dû comprendre depuis longtemps : ils étaient sûrement à ma recherche. J'imaginais une armée de tueurs sanguinaires animés par l'esprit de revanche, lancés à ma poursuite dans toute l'Europe Occidentale, afin de punir exemplairement la trahison. Au maux de ventre s'ajouta un mal au cœur et je ne savais pas ce que j'allais faire en premier, de vomir ou de faire sous moi.

A la station Di Roma Termini, à cette heure avancée de la soirée, l'affluence était modeste et j'eus juste le temps de monter dans un train français qui avait Marseille pour terminus, sans prendre de billet. Une fois assis sur le strapontin, entre deux wagons, je me dis que c'était là une folie supplémentaire et inutile, et que je risquais de me faire arrêter pour une broutille et me faire condamner pour un grave délit. Il fallait parler à un agent ou à un contrôleur afin de rendre la plus légale possible ma présence dans ce train. Les charmes de l'Italie avaient agi mais je n'étais pas mécontent de laisser derrière moi un destin qui n'avait pas été écrit pour moi et j'en éprouvais un soulagement bienheureux. Au-dessus de la porte du wagon, cette inscription : « Bagages oubliés ; problèmes à l'arrivée ! » et l'angoisse reprit le dessus. Je payai un petit supplément au contrôleur, me renseignai sur les changements, et m'installai sur une banquette libre, puisque je n'en avais pas d'attribuée. Dans le miroir au dessus, le visage de mon voisin de derrière, grosse moustache et cicatrice. Je n'étais pas sorti de la trattoria, en plein remake de « Scarface. » J'avais besoin, toutes les cinq minutes, de vérifier que la drogue était toujours à sa place, dans la doublure, pour m'assurer que cette histoire était bien réelle, sans avoir encore décidé si j'allais faire fortune ou finir en prison. Il n'y avait qu'une seule chose sensée à faire : rejoindre le wagon-restaurant et s'enfiler quelques canettes de 16 pour reprendre courage. J'avais eu envie de prélever un petit bout de bonheur de ma cargaison de malheur, mais je n'avais pas osé. Il me restait la bière.

A cinq euros la canette dans les trains français, il convient de bien déguster. Mais, dans l'état dans lequel je me trouvais, j'avais plutôt besoin d'enquiller. Après quatre bières fraîches bues debout contre le reposoir et un sandwich poulet / crudités, je me sentis assez fort pour retourner à ma place dans ce train d'enfer. Je choisis un wagon moins fréquenté et m'assis contre la vitre en choisissant une banquette parmi toutes celles restées libres. Dans le miroir, au-dessus, une moustache mais pas de cicatrice. Et si le chemin de croix s'était déjà mué en chasse à l'homme ? Que me voulaient-ils ? Qu'attendaient-ils pour récupérer leur bien ? Il me fallait me débarrasser de mon téléphone au plus vite, avant d'être localisé. Même éteint, il devait continuer à signaler ma position. Je respirai profondément pour reprendre mon calme. J'eus envie d'appeler ma mère et, tout de suite après, encore l'envie de pleurer. Ce que je fis, de l'oeil droit cette fois. Je m'allongeai à travers la banquette et m'endormis aussitôt. Dans mon rêve, je dormais dans le ventre de Clémentine et elle me tua en introduisant un revolver dans son sexe.

C'est une petite tape désagréable sur l'épaule qui me sortit du cauchemar. A peine réveillé, j'eus peur que ce ne soit que pour entrer dans un autre. C'était un contrôleur. Je balbutiai quelques syllabes pour qu'il comprenne que j'avais régularisé ma situation dans ce train depuis longtemps, mais il semblait s'en moquer. Il me demanda si je ne devinais pas pourquoi il était forcé d'intervenir et tout me revint en mémoire. Je demeurai coi. Après trois longues minutes de silence, je retrouvai une position assise, en tremblant. Il voulait juste me signifier qu'il était interdit, dans les trains français, de mettre les pieds sur les banquettes. Connard ! Combien d'heures avais-je dormi ?

A la gare Saint-Charles, sur le quai, je cherchai du regard les deux moustachus, sans succès. Encore une fausse alerte. A quel saint pouvais-je désormais me vouer puisque même Nicodème, le saint de mon village natal, m'avait trahi ? Et si je comptais plutôt sur la Bonne Mère ? Marseille : son vieux port, ses vieux quartiers, son front de mer, ses plages et ses calanques. Rien que du très haut niveau mais rien pour me secourir en l'état des choses. Dans la gare, en observant mon voisinage plus attentivement, après que les voyageurs avaient quitté les quais, je notai, circonspect, qu'il n'y avait que des individus de couleur. Que des Blacks pour m'accueillir dans la ville la plus grecque de France. Je ne savais pas ce qu'il fallait en penser. Après le festival de chants religieux à Rome, étais-je tombé sur le tournage d'un clip de rap ? Où se trouvaient les caméras ?

J'avais toujours eu du mal avec le rap. Si j'avais écouté un peu NTM, à leurs débuts, mais plus pour le rythme alors nouveau que pour les paroles incendiaires, ainsi que 2Pac, j'étais resté sur le bord du chemin de deux décennies de musiques urbaines, leur préférant la chanson. « C'est le jour J / Celui qu'on choisit etc. » Je me demandai ce qu'il convenait de faire pour que cessât le malaise. Quitter la gare sans demander mon reste ? Depuis le départ de l'hôpital, je ne m'étais senti en sécurité nulle part à l'exception des gares et des autoroutes. Mais, ici, je ne comprenais pas ce qui se tramait. C'était les aspects bling-bling du rap qui m'avaient toujours rebuté, sans compter les jeux de domination et de soumission et le sexisme qui en découlait. Aurai-je la chance de rencontrer Kany West ? Je me dis qu'il fallait en profiter pour essayer de fourguer toute la came que je trimbalais depuis Dieu savait quand, mais je ne savais comment procéder, faute de références suffisantes. Ma seule expérience du commerce, un emploi d'apporteur d'affaires dans l'immobilier dans une zone de campagne, ne m'avait pas été rétribué d'un seul centime et ces gens-là, une fois la discussion lancée, essayeraient sans doute de me rouler dans la farine. Combien pouvais-je bien réclamer pour ce gros pain de résine qui enflait la doublure de ma veste ?

J'en étais là de mes réflexions lorsque la voix de la SNCF, l'une des plus belles voix du pays, fit une annonce au micro : « En raison de plusieurs colis suspects présents dans la gare, vous êtes invités à sortir tranquillement par les portes latérales. En nous excusant pour le dérangement. Merci. » Ce n'était pas un clip de rap ; c'était bien plus angoissant que ça ! Je cessai de chercher les filles en maillots de bain parmi la petite foule colorée et alors que la sonnerie annonçait la fermeture des portes, je réussis à monter dans le train stationné sur l'autre voie. Au-dessus de la porte qui se referma sur moi, la destination : Paris-Austerlitz.

Dès l'entrée du Mercure de la grande gare parisienne, je sus que la partie risquait encore d'être difficile. Des jeunes gens bien vêtus et portant beau s'ennuyaient un peu dans le grand hall, dans des attitudes tout ce qu'il y avait de plus chic. Quand j'avais pris l'autoroute, c'était les camions Celsius qui annonçaient que la température allait grimper et que la bataille s'annonçait rude. Dans le monde des trains, les hôtels Mercure jouaient-ils le même rôle ? En consultant les tarifs, j'eus envie de renoncer, mais j'avais besoin de me recentrer si je ne voulais pas que ma fuite en avant ne se transforme une nouvelle fois en impasse. Depuis que j'avais quitté l'hôpital, à chaque pas en avant, j'avais fait deux pas en arrière et j'étais toujours dans le vague. Je fis un tour sur moi-même et en éprouvai le tournis. L'employé de l'accueil ne me toisa même pas, acceptant ma carte de crédit sans poser de questions et en restant poli, malgré mon accoutrement qui devait jurer avec l'allure du client moyen. A presque 200 euros la nuit, j'étais curieux de voir à quoi ressemblait la chambre.

Je préférai accéder au troisième étage par les escaliers plutôt que par l'ascenseur mais, au moment de glisser la clef magnétique dans la porte, en me retournant, je vis un homme en costume sombre et au visage dur me fixer en souriant méchamment. J'étais sûr de l'avoir déjà vu quelque-part mais ma mémoire photographique avait été mise en sommeil par les déconvenues du voyage mouvementé. Je m'affalai sur le vaste lit recouvert d'une couette douillette. J'allumai le poste de télévision ultra-moderne après avoir cherché à comprendre le fonctionnement de la télécommande pendant plusieurs minutes, puis sortis une Grimbergen du mini-bar. J'étais exténué et je voulus vérifier de visu l'état du pain de résine après mes tribulations ferroviaires. Je le sortis de la doublure et commençai à me rouler un joint en disposant mon briquet sur un coin du bloc. Et si je restais dans cette chambre jusqu'à ce qu'il n'y en ait plus ? Ç'était un terminus romantique. J'entendis plusieurs portes claquer dans le long couloir, et me posai la question de savoir si ces clefs électroniques étaient bien sûres.

Une heure plus tard, l'esprit embrumé, je descendais à l'accueil chercher d'autres bières pour remplir le minuscule frigo. La 16 avec sa croix rouge sur fond bleu, c'est tout de même autre chose ! Au menu de la carte ; pas grand-chose de tentant sinon d'appétissant. Un club poulet / crudités bien sûr ! Je me douchai longuement dans le grand bac en verre translucide et aux armatures en métal et m'observai devant le large miroir. Ma barbe avait poussé et il me semblait que j'avais pris un peu de ventre, malgré mon régime strict. Les jambes étaient musculeuses et le torse fier, quoi que glabre. Malgré une coupe de cheveux ringarde, je pouvais encore plaire. Je pensai à Clémentine, larguée en pleine capitale étrangère avec son bébé toute seule, mais son image quitta bien vite mon cerveau qui se concentra sur quelque chose de plus intriguant encore. Autour de la table de l'animateur, plusieurs invités que je ne connaissais pas et, comme une énorme tache dans le décor pompier, le visage de Joey Starr qui pleurait à chaudes larmes. Je savais qu'il avait tenu le rôle d'un policier dans un film récent, mais je ne m'étais pas attendu à le voir casser son image avec tant d'acharnement, en direct sur une chaîne publique.

Cette crise de larmes des plus incongrues avait peut-être à voir avec ce qu'il s'était passé à la Gare Saint-Charles et je ressentis des frissons dans tout le corps. J'étais mal à l'aise devant ce spectacle qui ne pouvait pas avoir de rapport avec moi – et pourtant ? J'éteignis le poste et me lovai dans la couette épaisse et dans les oreillers moelleux, vêtu de mon seul pantalon de grossesse, puisque j'avais lavé le caleçon qui séchait dans la salle de bain une fois débarrassé des odeurs de pisse. D'autres portes claquèrent dans le couloir et je voulus comprendre. Mais en sortant la tête, après avoir actionné le verrou, je constatai que le long corridor était vide et sombre dans toute sa longueur. En prenant connaissance du mode d'emploi du combiné téléphonique, je me souvins que j'avais éteint mon portable depuis plusieurs jours pour ne pas être tracé. J'eus envie de l'activer pour tenter de joindre ma mère, mais les batteries devaient être à plat car il refusa obstinément de se mettre en état de fonctionner. Plutôt que de le balancer par la fenêtre du grand hôtel ou de le noyer dans la Seine, j'eus l'idée de le donner à un sdf. Et qu'arrivât que pourrait s'il se faisait prendre à ma place ! D'autres portes claquèrent et, cette fois-ci, je n'eus ni le courage ni la force d'aller voir ce qui se tramait avant la nuit.

Je rallumai la télé et, après avoir zappé sur une bonne quarantaine de chaînes, je restai bouche bée devant un documentaire animalier. Les gnous du Serengeti effectuaient leur migration tous les ans à travers la savane. Ils étaient des milliers à se ruer à travers la nature sauvage pour retrouver leurs pâturages d'été et se lançaient à l'aveugle dans une transhumance héroïque. Ils traversaient droit devant, ensemble, rivières, forêts, déserts et fleuves. Mais beaucoup n'en revenaient pas. Chaque année, des milliers de têtes ne parvenaient pas à suivre le troupeau et mouraient dans un déluge de violence collective. Cette force aveugle dictée par la reproduction de l'espèce avait de quoi questionner le solitaire que j'avais toujours été. Quel animal pouvais-je donc être pour m'échapper tout seul à travers tout le pays en tentant de déchiffrer les messages que les autres me laissaient sans me voir ? Si je laissais pousser encore un peu ma barbe, on pourrait peut-être me prendre pour un lion. A moins que je ne fusse qu'un cheval de guerre qui changeait de cavalier à l'intérieur d'un réseau secret. Je me questionnai, en éteignant la télé, sur le sens de l'expression « la mule du Pape » et m'endormis aussitôt.

Je me réveillai en sursaut vers deux heures du matin. Il m'avait semblé qu'une détonation avait éclaté dans le couloir. Des portes claquèrent. Quand je voulus de nouveau passer la tête pour voir ce qu'il se passait, je tombai nez à nez avec l'homme au costume sombre et au sourire narquois – et il les arborait encore à cette heure de la nuit. Il était entouré de deux colosses patibulaires. Je refermai avant que le premier mot, qui aurait bien pu être le dernier, ne fût échangé. Je ne serai jamais tranquille nulle part ! On ne me laisserait même pas fumer mon pain de shit tranquillement, dans cette retraite digne d'un cimetière des éléphants. Drôle d'époque que celle à laquelle je vivais. Et je n'avais pas eu la moindre érection, fût-elle matinale, depuis des mois. Drôle de liberté retrouvée...

Dans « After Hours », Scorcese décrit la soirée infernale d'un jeune informaticien à travers la nuit new-yorkaise. Au fil des heures, il rencontrera des tas de gens farfelus et il lui arrivera plus d'histoires que durant toute la vie paisible qu'il avait menée jusqu'alors. C'est le lot des timides lorsqu'ils sont happés par le rythme de la ville qui ne dort jamais. Il finira enduit de papier mâché, tel un grand accidenté. En tombant d'un camion de déménagement dans lequel il avait voyagé, pris pour une statue, il retrouvera sa liberté de mouvement et il sera déjà temps d'entamer une nouvelle journée de travail ennuyeuse. Ça tombe bien, le camion le déposera devant la porte de son entreprise. Je ne voulais pas finir plâtré des pieds à la tête, mais je pressentais que ma soirée pouvait me ramener devant l'entrée de mon hôpital.

Au réveil, le lendemain matin, mon boxer et ma chemise étaient enfin secs, mon pantalon toujours aussi vert et autant de grossesse, mais ma veste avait disparu et la cargaison de came avec. Mes soupçons se portèrent immédiatement sur l'homme au costume sombre et ses sbires, ce qui ne fut pas pour me rassurer. Comment étaient-ils donc entrés ? Et comment avaient-ils su que j'étais un gros trafiquant ? Plutôt que de me restaurer au buffet, je me contentai du fond de 16 qui restait dans le mini-bar, accompagnée du reste du club-sandwich. Il fallait garder le moral et je me dis que c'était un mal pour un bien de n'avoir plus à transpirer pour transporter toute cette merde, mais la déprime et son angoisse mortifère reprit le dessus. En avaient-ils profité pour abuser de moi, ces salauds ? C'était un miracle que je fusse toujours en bonne santé après toutes ces aventures de la semaine, mais il n'y avait vraiment pas de quoi se réjouir. Bien au contraire. J'avais sans doute été un peu loin dans mon désir de liberté. Et si percer la Toile c'était mourir ?

Dans le grand hall sous son plafond luxuriant, quelques flâneurs aussi bien habillés que la veille, mais avec des habits neufs, me regardèrent traverser jusqu'à la porte tournante en serrant les fesses. Je m'étais pris pour un riche et je ne faisais que recueillir la monnaie de ma pièce. Il aurait fallu se contenter d'un de ces hôtels décatis et griffés d'une seule étoile, qui sont le lot des pauvres dans les grandes villes. Et toujours pas le moindre sourire d'une femme honnête depuis le départ, à l'exception de celui de Clémentine avant qu'elle se s'appelât Géraldine. Mais Clémentine était deux et moi j'étais tout seul. Je marchai un peu dans les rues qui bordaient la gare et je notai que, bien que délesté de plusieurs mois de prison, les regards étaient toujours aussi inquisiteurs et malveillants. Et je ne pourrai jamais m'empêcher d'en chercher d'amicaux et de bienveillants.

Je repris le chemin de la gare et, à l'entrée, je tombai sur un contrôle de police. Immédiatement, sans réfléchir, je fis le rapprochement avec les larmes de Joey Starr à la télé. Un berger allemand s'approcha de moi en tirant sur sa laisse. Il me renifla de sa truffe d'expert et sentit les miettes de shit, seules rescapées du magot. Je me dis que, non seulement je ne toucherai pas le fruit de mon travail, mais que je risquais de porter le chapeau. Le berger en voulait à mon entrejambe. Mais le maître-chien tira sur la laisse jusqu'à étrangler son meilleur ami et ils s'en allèrent vers d'autres affaires plus juteuses, d'autres odeurs résiduelles, d'autres proies. Une fois de plus, j'avais échappé de justesse à la catastrophe. Comment tous ces gens savaient -ils que j'étais coupable ? Je devais reconnaître que c'était dans les gares que j'étais le plus à mon aise. Les autoroutes françaises n'avaient pas voulu de moi ; le soleil de l'Italie avait failli faire de moi un Père Noël noir et il ne me restait plus que les gares pour me sentir encore membre à part entière de l'espèce humaine.

Sur les escalators, un homme sans âge portant une barbe rousse fournie transportait des sacs de supermarchés d'un endroit à l'autre, précautionneusement, avec de petits gestes maniaques. Sans doute tout ce qu'il possédait en ce bas-monde. Moi, je n'avais même plus ça, toutes mes affaires étant tombées dans les oubliettes d'une voiture hors d'usage. Personne ne lui prêtait attention, à part moi, et chacun était affairé et pressé, à part nous deux. Il courbait le dos sous le poids des ans et je le pris en pitié, car je savais que les sdf portaient des sacs à bout de bras pour ne pas tomber parterre. Sans cesser de transporter ses sacs plastiques contenant on ne savait quoi, il leva la tête vers moi et me gratifia d'un clin d'oeil. J'en fus aussi touché que surpris. Se pouvait-il que l'on trouvât homme contemporain plus philosophe que moi ? Jouait-il un rôle ? Je m'approchai en essayant de ne pas perdre ma contenance et, sans un mot, il me tendit un sac affublé d'une marque de lingerie féminine, dont j'avais un peu entendu parler comme marque de luxe. Accompagnant le dessin d'une silhouette érotique à souhait, un slogan  énigmatique : « Chut ! Elle... » Je ne voulus pas contrarier le pauvre ère et acceptai le cadeau, sans ouvrir la bouche moi non plus.

Je laissai l'homme s'éloigner et regardai ce que contenait le sac. Un pantalon de velours genre gentleman-farmer et une veste marron bien coupée. Je commençais à croire que cet homme que personne ne semblait remarquer était peut-être le maître d'un jeu secret dont j'ignorais non seulement les règles mais jusqu'à l'existence. Je gagnai les toilettes pour m'habiller et la dame-pipi me gratifia d'un sourire douteux. J'avais déjà oublié le visage de Clémentine. J'allais jeter le sac plastique quand je lus à nouveau le slogan : « Chut ! Elle... » Shuttle bien sûr ! Pourquoi n'y avais-je pas pensé plus tôt ?! Seule l'Angleterre était susceptible d'accueillir quelqu'un d'aussi extravagant, désabusé et flegmatique – qualificatifs que je m'attribuais pour la première fois de ma vie. Elle l'avait fait généreusement des années auparavant lorsque, encore jeune homme, je rêvais à une existence londonienne faite de musique, de jeunes filles à la peau diaphane et de soirées dans les pubs et les boîtes.

Sur le Vieux Continent, tout avait changé, tout était devenu trop propre, trop lisse et trop aseptisé. Cet homme avait été placé sur mon chemin pour que je retrouve une place dans la société. Et, puisque je ne pouvais pas m'adapter à l'époque dans mon propre pays, il me suffisait de m'installer dans une région du monde plus libérale, plus tolérante face à ma personnalité inadaptée. Je montais dans un taxi garé sur la file indienne devant le bâtiment qui en imposait, en choisissant une plaque minéralogique qui me convenait, et lui demandai de me conduire à la Gare du Nord. La circulation était fluide et le chauffeur m'apprit que c'était en raison d'une alerte pollution qui avait laissé la moitié des voitures au garage. Je tentai de plaisanter en lui montrant le ciel étrangement bleu pour un jour si noir mais il leva les yeux plus pour me signifier de me taire plutôt que pour observer le paradoxe météo. Pour éviter toute conversation, il alluma la radio. On y parlait d'une battue aux chevreuils qui paralysait une autoroute quelque-part autour de Paris. Je songeai à ma Clio en me souvenant que je l'avais achetée parce que Clio est le nom de la Muse de l'histoire dans la mythologie grecque. Je me prouvais que, même sans elle, je pouvais encore vivre des histoires, mais j'étais loin encore de pouvoir entrer dans l'histoire. Le taxi me déposa au bout de la file indienne devant la Gare du Nord, encaissa sans un mot et sans cesser de me surveiller du coin de l'oeil dans le rétroviseur intérieur.

Londres : la Tamise, la Tour de Londres la bien-nommée, le Palais de Westminster, Trafalgar Square, Picadilly Circus, la City etc. Je me souvenais avoir visité tout ça dans ma jeunesse au cours de plusieurs voyages dont je ne conservais en souvenir que l'impression d'une liberté fantaisiste. La première fois que j'avais mis le pied sur le sol britannique, à l'adolescence, on m'avait conduit pour un tour de la capitale un dimanche à six heures du matin à bord d'une MG. C'était le trip dont je me souvenais le mieux ; traversée féerique dans le fog matinal de l'automne, capote levée.

Je grimpai dans l'Eurostar à l'heure et avec le sentiment que s'en était fini des déboires et des désillusions. Et je me pris à rêver à une rencontre fortuite, au hasard d'une rue de Camden, avec mon premier amour, Valérie, qui s'était exilée à London quand nous nous étions séparés, vingt ans plus tôt. A quoi pouvait-elle ressembler à présent ? A sa mère peut-être... Je commençais à réaliser que lorsque l'on avait épuisé les occasions amoureuses dans la jeunesse, on était amené à épuiser les paysages à l'âge mûr. Sur la banquette d'un vert clair qui n'était pas sans rappeler les coussins de l'hôtel Mercure, je réfléchissais au design du train. Christian Lacroix avait redessiné les TGV, il y avait plusieurs années mais, pour un train qui faisait le lien entre le classicisme français et l'excentricité anglaise, ce vert-là n'était pas du meilleur goût, comme sorti d'une émission de téléréalité sur l'aménagement intérieur. Je m'enfermai dans les toilettes, au début du voyage, pour fumer un petit joint avec les miettes qui avaient échappé à la sagacité des truands et au flair du berger allemand, en prévision du passage sous la Manche. J'avais toujours eu peur de l'eau et je n'avais jamais plongé de ma vie.

Les autres passagers étaient beaux et propres sur eux. Du tableau se dégageait une impression d'argent frais. Jusqu'alors, dans mon road-trip, j'avais plutôt donné dans l'argent sale, mais j'étais prêt à m'amender. Tous ces gens qui travaillaient entre la France et le Royaume Uni, dans Dieu seul savait quelle branche du secteur tertiaire, semblaient absorbés dans leurs pensées sûres d'elles, ce qui leur donnait l'air adultes, c'est à dire finis. Allait-on enfin vivre et me laisser vivre ?

J'ouvris le petit magazine de la compagnie et tombai sur un article qui m'intrigua. On y parlait, en anglais, de la privatisation du réseau de distribution de l'eau au pays de Shakespeare. Je savais qu'en France cette politique avait fait des dégâts considérables et qu'on ne pouvait plus boire l'eau du robinet depuis longtemps. Tout le monde savait qu'on y trouvait des traces de médicaments, de produits phytosanitaires et même de drogues. Les Anglais, qui avaient privatisé à tout-va depuis les années 80, avaient préservé le réseau public de l'eau. Pour une île, ça semblait logique. Mais le rédacteur se félicitait d'un grand progrès dans ce qui me paraissait être une aberration. Et l'eau sous laquelle on était plongé, en goûterai-je le sel sur ma langue ?

Je descendis du train à Saint Pancras vers 23 heures, en m'inquiétant de savoir si on fêtait aussi les Saints de glace dans ces régions du globe. Je marchai longtemps autour de la gare pour chercher un hôtel, mais ils avaient été pris d'assaut par les touristes ou les frontaliers et affichaient complets. Sold out. Je revins à la gare vers 00 h 30 – mais quelle heure pouvait-il être alors que je ne m'étais pas préoccupé du décalage ? De toutes les choses compliquées contre lesquelles je m'étais heurté toute ma vie durant, la question de l'heure d'hiver, de l'heure d'été et du décalage horaire était l'une des seules à n'avoir jamais trouvé de réponse persistante. Tout comme celle du change. Dans le hall principal, alors que les derniers trains s'en allaient vers les banlieues, il restait une foule dont je ne comprenais ni la raison d'exister ni le savoir-être. Quelques dizaines d'hommes et de femmes, tous habillés de noir des pieds à la tête, qui attendaient God savait quoi, assis sur les bancs en métal, équipés d'un accoudoir central comme dans toutes les capitales d'Europe afin d'empêcher la station allongée. Avec mon pantalon en velours et ma veste marron, je faisais tâche, comme une quille dans un jeu de chiens. Je notai qu'ils avaient tous la jambe gauche croisée sur la jambe droite en me creusant la tête pour tenter de percer le mystère de leur attente disciplinée, alors qu'il n'y aurait plus de trains avant le lendemain. Je parcourus un peu les couloirs avant de reprendre la direction de la sortie. J'achetai un paquet de cigarettes Mays au distributeur – en hommage à Teresa ? En revenant sur mes pas, je remarquai un début de bagarre près du grand bâtiment principal. En m'approchant, je lus, en grosses lettres au dessus de ce qui ressemblait à une grande maison d'habitation, l'inscription « German Club. » La présence de ce club allemand devant Saint Pancras était au moins aussi mystérieuse et énigmatique que l'attitude des hommes et des femmes habillés de leur silence sombre. Une nouvelle fois : l'angoisse. Encore. Comme si je venais de remonter d'une plongée dans les fosses océaniques, l'environnement se révéla d'une violence inouïe dans sa soudaineté, affreusement bruyant et désordonné. Des sirènes de police, des camions de pompiers, des ambulances, des bus ; le boulevard était le théâtre d'une petite guerre nocturne. Il me fallait un abri pour la nuit.

C'est alors que je vis, dans un coin sombre, derrière le club allemand, une de ces cabines téléphoniques rouges dont l'Angleterre s'était fait un emblème depuis des décennies. C'était décidément un grand pays ! Ils avaient conservé quelques cabines téléphoniques malgré l'hégémonie du tout numérique. Si elle fonctionnait, j'étais sauvé. En m'approchant de la cabine, je sus pourquoi je l'avais remarquée dans ce recoin : la sonnerie retentissait sans arrêt, depuis combien de temps ? J'eus peur que ce ne fût l'hôpital. Encore. Mais en décrochant, je ne fus mis en communication avec personne. Il fallait que j'appelle ma mère pour la rassurer (à moins que ce ne fût pour me rassurer..) Elle se contenta d'exiger d'une voix blanche mon retour immédiat car, disait-elle, j'avais échappé de peu au pire. Elle avait toujours raison ; je n'avais qu'à suivre l'ordre déguisé en conseil.

Alors, tout s'enchaîna. Je vis le bus se garer devant cette entrée masquée de la gare. Il reliait l'aéroport. Je n'avais qu'à monter dedans et attraper le premier vol low-cost pour Brest – puisque par bonheur ou par hasard, ma carte bancaire n'avait pas encore été bloquée. Je m'acquittai du prix du ticket au chauffeur et en redescendant pour fumer une autre Mays, je me tordis le genou en posant le pied à terre. Allais-je faire le reste du voyage la jambe droite sur la jambe gauche ? Ou à cloche-pied ? Ça risquait fort d'être considéré comme une provocation. La Providence était comme l'Histoire ; elle ne se répétait pas mais elle bégayait. Et c'est ainsi qu'une religieuse française qui m'observait me proposa sa canne en bois. Elle avait peut-être confondu Londres avec Lourdes, mais j'acceptai de bonne grâce, tant mon genou me faisait souffrir. Le voyage en bus jusqu'à l'aéroport, d'une petite trentaine de kilomètres, se fit dans un silence quasi-religieux.

En montant dans l'avion Ryan Air je boitais toujours et je faillis trébucher en m'aidant de ma canne sur le grand escalier. Etait-ce ce qu'on avait l'habitude de qualifier de canne anglaise ? L'hôtesse me désigna une place, sur le premier rang, près du hublot. Une jolie jeune femme vint s'asseoir à côté en me gratifiant d'un sourire que je pris pour de la connivence, mais dont j'ignorais le ressort. Après vingt minutes de vol, je me retournai vers l'arrière de l'appareil et fus surpris de voir que tout le monde dormait, la plupart affalés sur la tablette, d'autres la nuque appuyée sur l'épaule de leurs voisins. L'angoisse. Encore.

Nous survolions des nuages épais comme si l'avion surfait sur des vagues de cumulo-nimbus et des reflux de stratus. Mais il semblait que tous les vents étaient contraires et que l'appareil avait de plus en plus de mal à avancer et à tenir le cap, comme happé par des forces inconnues. Se pouvait-il que le pilote dormît également ? La jeune femme assise à mes côtés sommeillait ou faisait semblant. Ses longs cheveux blonds encadraient un visage de Madone. J'eus envie de la réveiller mais eus peur que ce geste trop familier ne la dressât contre moi. A qui se fier ? Personne ne semblait avoir remarqué que l'avion peinait de plus en plus dans sa route vers le sud-est. Nous avions quitté Londres au petit-matin pour gagner Brest, mais nous risquions de voler jusqu'au Cercle Polaire si je calculais bien les directions. Et la longue dérive se poursuivait dans l'indifférence générale. Je luttais de toutes mes forces mentales pour que le pilote maintienne le cap et ça me prenait une énergie folle, avec le sérieux qui convient lorsque l'on se trouve responsable du destin d'une cinquantaine d'innocents. Un moment, je crus que j'avais pris le contrôle. Puis je le perdis. Foutu pour foutu, j'allais mettre ma main sur la cuisse de ma voisine avant de l'embrasser pour que la mort fût plus douce, lorsque j'aperçus, à travers les nuages, une île qui semblait accueillante. La ville d'Ys ? Mais, non, c'était bien Ouessant. Ça avait fonctionné ! Nous arrivions à destination. Les voyageurs se réveillèrent de leur sommeil sans manifester la moindre fatigue et moi j'étais rompu par mon exploit. Il n'y en eut pas un seul pour me féliciter. Qu'importait ; j'avais ma conscience pour moi !

L'avion se posa sans encombres sur la piste principale de l'aéroport de Brest Guipavas. Mes compagnons de voyage ne trouvèrent rien de mieux à faire de leurs mains que d'applaudir le pilote pour sa prestation. Ma voisine fut plus reconnaissante ; elle plaça sa senestre dans ma dextre en bâillant bruyamment. Elle se prénommait Anne et habitait à la campagne, à quelques kilomètres à peine de l'endroit où j'avais grandi, avec ses chats, ses chiens et un âne. Je m'appuyai d'une main à ma canne et de l'autre à l'épaule de Anne pour descendre. Les reflets du soleil dans la carlingue me brûlèrent les yeux. J'avais trouvé ce que je cherchais depuis si longtemps. En me proposant de monter dans sa petite Twingo (immatriculée AAA - 29) Anne fit preuve du même sourire de connivence qu'elle avait montré au départ de Londres et me dit ; « Tu dois en avoir à raconter des histoires ! »

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