Sur un Air de Campagne (75)

J'ai de la mémoire. Des milliers de souvenirs heureux, et des connaissances millénaires. Il faut dire que j'ai beaucoup aimé. Le secret, c'est le sommeil. Mais le vélo, ça peut s'oublier...

La Langue pendue

Santangelo

Nietzsche a écrit quelque part qu'on mesurait la grandeur d'un homme à la hauteur de ses ennemis. Je ne suis pas un grand homme. Ça se saurait. J'ai des tas d'ennemis ; mais Dieu qu'ils sont petits et mesquins ! Ces derniers jours, comme les mouches au printemps, ils s'agitent en tous sens. Des petits crétins mal branlés sur leurs tracteurs à 200 000 euros, des connards immatures au volant de bagnoles achetées à crédit, des bourgeois très sûrs d'eux, des amateurs de Questions Pour Un Champion... des dizaines d'enculés sur mon dos. Ils ne doivent pas être importants. Ça se saurait. Et on me glorifierait. Au lieu de ça, on ricane. Je ne sais même pas pourquoi ils m'en veulent. A moins que ce ne soit eux les nietzschéens. Et qu'ils s'imaginent que je suis important. Ils viennent peut-être se grandir à l'aune de ma mauvaise réputation.

Je m'en fiche pas mal. Je n'en veux à personne. Et j'ai passé l'âge de lire Zarathoustra. Tout ça c'est digéré depuis longtemps. Mais alors quoi ?

Mon père est à l'hôpital. J'en rage. Ma mère ne laisse rien filtrer. Et je ne peux pas aller me rendre compte sur place. J'y ai passé sept longues années dans cet hôpital de campagne. Un mouroir aux alouettes. Un ramassis de crétins diplômés sans félicitations du jury ni du public. Des tas de psychiatres sans culture, des vacataires sans autorité, des internes sans flamme, des vieux briscards sans mémoire. Ces connards se croient les rois du monde parce qu'ils sont les premiers employeurs de la ville. Les seuls. Et une armée de nervis pour rendre les gens malades et remplir leurs petits lits neufs. Ces fumiers sont prêts à toutes les bassesses. Et la plupart des gens du pays sont persuadés de sauver un trésor local en allant se faire retirer qui un rein, qui un poumon, qui le cerveau. Trépanation générale au nom de la solidarité et aux frais de la Sécu !

Morlaix. Trois longues rues vides, une petite rue commerçante, une zone commerciale à l'extérieur... et son hôpital qui trône sur la plus haute colline. Un service de maternité qui vous marque au fer rouge plus sûrement que n'importe quel curé pédophile. Ceux qui naissent là – j'en suis – entrent dans la vie avec un sacré handicap. Morlaix. Cinq bars pour apprendre aux jeunes à devenir alcooliques. A vingt-cinq ans, les plus faibles lâchent déjà l'affaire. Et une première piqûre de rappel en addictologie. Et ouais ! Ils ont même un service d'addictologie. C'est là que les plus mauvais élèves apprennent à boire et à se shooter pour faire vivre l'hôpital et les dizaines de pharmacies de la région. Il est important de savoir boire si l'on ne veut pas mourir trop tôt et continuer à faire vivre le service de gérontologie.

Mon père est à l'hôpital ; je ne sais rien ; et j'en rage.

A l'hôpital psychiatrique, qui se targue d'un bâtiment tout neuf en forme de vaisseau amiral, ils touchent 25 000 euros par an et par malade. Et ils ne sont même pas foutus de leur donner à manger à leur faim. Morlaix et son hôpital. Un ramassis de crevures !

Ils ont un scanner depuis longtemps, et ils ont investi dans un IRM, ces bouchers prétentieux. Mais aucun médecin compétent capable de lire les examens ne viendra jamais s'installer par ici. Tout le monde le sait. Morlaix. Ville de malades sans imagination. Gouvernée par des carabins sans humour et sans imagination. Les médecins généralistes du coin en ont pour eux. Personne n'est jamais sorti indemne de cette toile d'araignée diabolique.

Mon père est entre les mains de ces Hippocrate de pacotille, et j'en rage. Ça fait trente ans qu'il avale leurs saloperies. Des milliers d'euros de médicaments et même pas un sourire de la préparatrice en pharmacie. Ils sont des dizaines comme lui. Et ils ferment leur gueule parce qu'on les persuade qu'ils agissent pour le bien de la communauté. Certains vont jusqu'à sacrifier un enfant. Il est dans cet hôpital façon MASH, mais sans la drôlerie ; et j'en rage.

Putains ! 25 000 euros par an, et même pas de frites congelées le dimanche midi !

Et pour faire tourner tout ça : une école d'infirmières ad hoc. De petites dindes de la campagne qui ne sauront jamais ce qu'est une vraie ville, qui se malforment en deux ans avant de se marier avec un paysan en bonne santé et de passer leur vie à martyriser de pauvres ères pas plus curieux qu'elles de la vérité.

Morlaix. Trois longues rue désertes à la croisée de deux pays. Celui des O'Timmins et celui des O'Hara. Une guerre sans cause entre les deux, entretenue à grands coups de faux souvenirs légendaires, et l'hôpital qui trône sur la seule colline de ces plats pays. Combien touchent-ils de la Sécu depuis une semaine pour finir par dire à mon père : « Bonjour. Combien j'ai de doigts ? Comment vous appelez-vous ? Quel jour sommes-nous ? Faîtes un sourire à mes assistantes, fermez votre gueule. Vous êtes guéri ; vous sortez demain. Merci. Au-revoir. Si ça continue, il faudra aller dans un vrai hôpital... » Combien touchent-ils pour ça ?

C'est que ça consomme une blouse blanche ! Des grosses bagnoles familiales, des vêtements de marque pour leurs enfants égocentriques et de la sous-culture par poubelles entières à grands renforts de publicité télévisuelle ! Ces enculés ont même un théâtre à l'italienne refait à neuf. Ils n'ont jamais entendu parler de catharsis, mais ils vont au théâtre se marrer devant une mauvaise mise en scène de « Mère Courage. » Ils ont encore besoin de spectacle après leur cinéma quotidien...

Et les péquenots du coin – j'en étais – pas assez riches ou assez naïfs pour dégotter une infirmière lors d'un court séjour, de se prosterner devant ce ramassis de tarés en quarantaine, ce tas de surgonflés sous cloche. On devrait créer une appellation d'origine contrôlée : « Né à Morlaix. » ça éviterait à bien des jeunes de se payer de mots en espérant échapper à la douce torture de ces docteurs Mabuse de carnaval. Et s'il reste encore des bouches pour s'ouvrir, ils ont même une boucherie Sanzot déguisée en clinique privée. Le terminus des grandes gueules à coups de bistouris non stériles dans le foie pourri par des années de médicamentations forcenées...

Mon père est dans cet hôpital sans médecine et sans médecin ; et j'en rage.

A chaque fois que j'y allais, pendant sept ans, emmené par les flics ou les pompiers ou par la naïveté de ma mère, il prenait une cuite monumentale. Mon père est entre les mains de ces oiseaux de malheur, et je n'ai même pas le goût de boire un coup, à la manière de ces chirurgiens tremblotants. Et ces connasses sont capables de lui faire avaler qu'il est malade pour le bien de la communauté ! Sept longues années chez ces dingues. Putains ! Ça en laisse des traces. Ça en fait des mauvais souvenirs à faire peur à raconter aux enfants que je n'aurai jamais à cause de leur incompétence crasse...

Nietzsche écrivait qu'on mesurait la valeur d'un homme à la grandeur de ses ennemis. J'en ai beaucoup. Mais aucun de taille à faire de moi quelqu'un. Que des mouches prises dans la toile d'araignée du système de santé monstrueux et des papillons de nuit alcooliques. « Né à Morlaix. » Aucune chance de trouver des ennemis de valeur pour se fabriquer un destin. La petite guéguerre des moutons à grandes goulées de placebos hors de prix toute la vie. Un hôpital et des fantômes...

 

Et les têtes baissées des veuves et des orphelins....

 

 

 

J'attendais un appel du médecin pour qu'il me donne des nouvelles de mon père mais, durant mon sommeil agité, je n'ai sur mon téléphone que la trace d'un appel du standard de l'hôpital. Sans message. Je connais ça...

 

Avant de me coucher, à midi, dans ce qu'ils appellent « La Maison des Associations » voisine de mon HLM, on s'agitait autour du stock renouvelé de palettes. Ça faisait quelques temps que je n'y avais vu personne. Un Black et une connasse. Sans doute une de ces éducatrices sans vergogne comme on en fait encore dans nos campagnes. Il a joué avec un marteau et des pointes durant un bon quart d'heure avant que je n'ouvre la fenêtre du toit pour l'interpeler :

 

  • Bonjour, cher voisin !

  • Bonjour, a -t-il répondu.

  • Que fabriquez-vous avec ces palettes ?

  • Des meubles, a-t-il répondu d'une voix guillerette.

  • Pour vendre sur Internet ? Ai-je questionné naïvement.

  • Non, par forcément...

  • Bonne journée !

  • Bonne journée !

 

J'ai fermé le vélux. Il a arrêté cinq minutes avant de reprendre pendant une bonne demie-heure.

 

Je n'aurais pas dû dire du mal du mouvement MeToo. A l 'époque, je n'avais pas compris. J'ai vu du dur dans ma courte vie ; et je prenais ça pour du simulacre. Depuis des mois, j'en ai plein le cul tous les jours. Tous les jours ! Et tout le monde s'en fout. Et je n'ai toujours pas compris comment ils font ça. La connasse faisait semblant de téléphoner aux flics et il tapait avec ses pointes et son marteau. Ça faisait un moment qu'on ne m'avait pas fait aussi mal. Mon voisin du dessous a dit « Cette fois, je défonce sa porte ! » La connasse a dit « Cette fois, il n'écrira plus ! » Un passant a dit « Il va enfin la fermer sa gueule... » Et je me suis endormi...

Un appel du standard... Vont-ils aller jusqu'à tuer mon pauvre vieux papa bougon ? Et un message de ma sœur. Elle a enfin compris qu'il fallait rester unis face à ces enculés de docteurs Tapioca... Elle vient ce week-end avec le petit. Il n'est pas né à Morlaix... Toute la famille a repris espoir grâce à lui...

Au réveil, je n'ai pas chanté. Quand je ne chante pas, au réveil, j'essaie d'écrire un petit aphorisme pour rester humain face à la barbarie environnante.

 

Pourquoi les gens se marient-ils ?

Parce qu'ils n'ont plus assez confiance en eux pour dormir paisiblement.

Pourquoi font-ils des enfants ?

Quand ils ne sont plus fatigués.

Pourquoi se séparent-ils ?

Parce que leurs enfants n'ont plus assez confiance en eux pour les laisser dormir en paix et que tout le monde est fatigué.

 

 

Le petit prince vient ce week-end redonner vie à toute une famille fatiguée du cirque ambiant. Je lui ai appris à lever les pieds sur sa draisienne. Il s'en souvient. Son sourire suffit à me guérir de tous ces malades. Il est heureux comme tout. Il a une santé de fer, un environnement chaleureux, une mémoire exceptionnelle et un sommeil de plomb. Il deviendra peut-être un bon médecin... Qui sait ?

 

 

 

 

Saul Santangelo des Regs

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