Sur un Air de Campagne (241)

« Dieu lui-même ne voit que lui dans les choses. » Lichtenberg

Passé Midi

Santangelo

Certaines lectures tombent à point. Elles arrivent parfois portées par les ailes des anges dans le silence du matin. D'autres se trompent d'adresse alors qu'elles sont attendues. Après avoir noté le nom de John Cowper Powys chez Henry Miller, Xavier Grall et sur mon profil Amazon, ces dernières semaines, je m'attendais à une belle rencontre en achetant « une Philosophie de la Solitude. » Patatra. Dès les premières pages, j'ai compris que je m 'étais fait berner à la fois par les coïncidences et les algorithmes.

Malgré plusieurs survols pour essayer de corriger les premières impressions et la lecture des premières pages, j'ai dû constater que cette philosophie-là n'était qu'un ancêtre maladroit de ce que l'on appelle de nos jours le développement personnel.

Il y eut une époque où je me plongeais avec délices dans les textes touffus de Jüng, pour tenter de comprendre qui j'étais. Mais je n'ai jamais cherché mon bonheur chez Christophe André et ses avatars. Comme Jüng, Powys se sert beaucoup du concept de « SOI. » Mais c'est bien le seul point commun dont on puisse le gratifier avec le grand psychanalyste, tant le texte sent le travail et les conférences d'antan, qui permettaient aux pseudos-penseurs de gagner un peu d'argent avec leurs histoires, avant la venue des télévangélistes.

Ce genre d'ouvrages promettent de résoudre les problèmes des désespérés par la complexité d'une bouillie métaphysique, alors que tout le monde sait bien que c'est dans la simplicité que l'on se retrouve le mieux – ou alors, il y faut une pensée rigoureuse. Powys prône une doctrine, la sienne, qu'il appelle « élémentarisme. » Un mélange de sagesse Tao, de la monade de Leibniz et de références à Protée, ce fils de Poséïdon qui avait reçu le don de changer de formes à volonté. Il prétend rien moins que de réinventer la solitude pour faire face aux nouvelles angoisses des métropoles modernes. La solitude. Vaste sujet. Mais comment le traiter sans faire appel à un style ? L'auteur se rêve en gourou. Le détachement matériel ? Tous les sages en parlent depuis l'Antiquité. Mais comment l'évoquer sans adopter le détachement littéraire qui convient ?

Alors, je n'ai fait que survoler. En revanche, ce livre m'a rappelé un petit film malin et touchant de candeur, sorti il y a une douzaine d'années : « little Miss Sunshine. »

Sans doute ai-je fait l'association avec le père de famille dans cette comédie familiale de mœurs, chômeur de longue durée qui pense pouvoir écrire une méthode pour réussir, et faire fortune. À côté de ce rêveur orgueilleux, un grand-père un peu pervers, un oncle qui s'est fait virer de l'université où il enseignait Proust et a tenté de s'ouvrir les veines, la mère de famille qui travaille pour nourrir tout ce petit monde, et l'héroïne, une enfant de huit ans qui rêve de devenir mini-miss.

Ensemble, ils conçoivent un numéro de danse pour participer à un concours de mini-miss qui réunit ce que l'Amérique profonde fait de mieux en la matière.

Le film, tout en légèreté, raconte l'histoire de leur voyage dans le mini-bus familial et le concours. Sans trop en dire, on y voit une petite fille normale faire un strip-tease appris auprès de son grand-père, dont le cadavre sera caché dans la voiture pour ne pas rater ce qu'il a préparé depuis des mois. A côté des mini-miss, coiffée comme des caniches et habillées comme des princesses, notre enfant moyenne jure plus qu'un peu. Mais quand arrivent les sifflets et les huées du public, chaque membre de la famille, à son tour, montera sur la scène pour chanter et danser et défendre l'honneur de la leur. Un petit film malin et drôle.

C'est à ce genre de choses que je pense quand on évoque le développement personnel. Et c'est peut-être la raison pour laquelle de plus en plus de lecteurs se tournent vers les « feel good novels. »

Pour ma part, je crois encore en l'efficacité de l'art et je pense que le meilleur remède au désespoir reste le mélange d'humour ou de tragique, et le style qui fait la grande littérature. Chacun son baume. Mais on ne peut s'élever et se construire sans esthétique, quelle que soit l'éthique.

En parcourant une nouvelle fois mon petit livre, je suis tombé sur la dernière phrase : « Fermez ce livre et reposez votre âme sur la pluie qui bat votre fenêtre. » Pour mon grand bonheur, j'ai pu m'extasier devant la pluie avant d'aller plus loin dans ma lecture. Et j'ai compris que je n'avais plus besoin depuis longtemps de ce genre de philosophie de bazar dans ma campagne réenchantée, et cependant si pleine d'épineux soucis.

Du pacte avec la Diable à la perte de Dieu, contemporaine de l'envol des grands espoirs politiques, jusqu'à l'ataraxie trouvée quelques minutes par jour, en passant par la réalisation de soi dans la douleur des séparations nécessaires et des réconciliations possibles, j'ai fait mon petit bonhomme de chemin. Et, en y repensant, ce sont les petits trésors sans prétention que l'on trouve parfois dans l'art, qui nous aident le plus à garder le sourire. Le reste, il faut l'oublier pour le retrouver dans le quotidien d'une vie solitaire – puisque l'on est tous seuls.

Du coup, déçu par la rencontre manquée, j'ai surfé sur Internet pour m'acheter des boxers en soldes. J'en ai trouvés en élasthame à 25 euros les 12, fabriqués en Turquie. Je les laverai à la main, toutes les deux semaines, comme le reste de mon linge, dans le lavabo de la salle-de-bains, avec de la lessive en gel. Moi qui m'insurge contre la société de consommation, comme Powys, je sais pourtant qu'il suffit de tout petits plaisirs pour garder le moral. Alors, caleçons ou développement personnel ?

J'ai toutefois péché une belle citation d'Héraclite dans le bouquin : « Ils ne comprennent pas comment cela qui est en désaccord avec soi s'accorde avec soi. Là réside l'harmonisation des tensions contraires, comme celles de l'arc et de la harpe. »

Alors, comment juger un livre autrement que par le plaisir qu'on y prend ?

Puisqu'il faut bien parvenir à faire entrer les livres dans sa vie, à réaliser les lectures...

Je retourne à mon petit Lichtenberg de poche :

« Je connais des gens qui boivent en cachette pour se montrer ivres en public. »

Santangelo

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