Sur un Air de Campagne (224)

A l'âge de 11 ou 12 ans, j'ai demandé à mes parents de faire l'acquisition d'un poste radio-cassettes. Pour l'occasion, je me suis payé mon premier album : « Américain » de J.-J. Goldman. Depuis, j'ai écouté toutes les couleurs de la musique. Jusqu'au jââââzzz... (Mais je n'irai jamais à Montreux...)

Du Bleu à l'Âme

Santangelo

Ils haïssent le jazz. Ils prononcent « JââââZZZZ » comme « théäâââtre. » En gloussant. Moi, je n'y connaissais pas grand-chose à l'histoire du jazz. Mais je voulais me faire ma p'tite idée là-dessus. Je n'ai jamais été regarder ce que donnait le mot « jazz » dans une encyclopédie. Je n'aime pas trop les encyclopédies. Ce sont les poèmes qui parlent de musique ; pas les dictionnaires. J'ai toujours préféré me frotter au réel. Pour les textes comme pour la musique. Les encyclopédies ce n'est pas très réel. Surtout depuis qu'elles sont sur Internet. Alors, j'ai écouté. Les 150 albums de « the Ultimate Jazz Archive. » Pour me faire ma p'tite idée. Je ne voulais pas la partager avec quiconque. J'ai toujours eu besoin de me faire des p'tites idées sur la cultûûûûre. Ça me tient chaud l'hiver. Les Noirs-Américains, je n'y connaissais pas grand-chose non plus. Je n'avais aucun a-priori. Je suis né dans un chou et l'Afrique et l'Amérique c'est loin. J'ai un ami qui y a été, en Afrique. Un sacré numéro. Mais il avait des a-priori. Mais j'ai tout de même voulu me faire une p'tite idée sur la musique noire. Mon ami a fait deux guerres. Moi, je n'en ai fait aucune. Et, pourtant, bon an mal an, je me suis fait des p'tites idées sur pas mal de trucs comme ça. Le théâtre, la poésie, la musique américaine et ce genre de machins. Alors, j'ai tout écouté. Tout. Plusieurs fois. Ça m'a tenu chaud pendant deux ou trois hivers.

Le jazz c'est une histoire de couleur. C'est américain. Les Américains n'aiment pas trop peindre. Ils écoutent de la musique pour peindre. Leurs ciels sont trop grands. Au début, il y a des Américains et des Africains. Je ne sais pas trop ce qu'ils avaient dans la tête quand ils ont inventé la traite. Pas grand-chose, sûrement. Ou des choses peu ragoûtantes. J'ai aussi ma p'tite idée là-dessus. Mais je ne la partagerai pas ; c'est devenu trop risqué, trop dangereux. Moi, ce que j'aime dans la cultûûûûre, c'est de me faire de p'tites idées bien à moi ; pour me tenir chaud l'hiver, avec mes chattes.

Il y avait des Américains et des Africains. Ces derniers n'avaient même pas de couleur, tellement les premiers étaient des pourritures. Et puis, dans ce que j'ai compris – non pas en lisant mais en écoutant – certains sont partis chier dans les bois et dans les marécages du delta du Mississippi pour éviter de crever de vieillesse à trente ans. Ils étaient marrons. Est-ce qu'ils avaient encore des souvenirs culturels dans cette débauche de travail inhumain ? Je ne sais pas. Ils étaient dans la terreur archaïque. Alors, ils ont inventé de petits airs et ils les ont chantés quand ils chiaient dans les marécages, en entendant les chiens au loin. Les premiers avaient inscrits la conquête dans les valeurs américaines ; les seconds ont inventé la liberté du Nouveau Monde. Là-dessus, je n'en dirai pas plus ; je ne me suis pas assez frotté aux textes sur ce sujet.

Et puis, devant tant d'énergie déployée, les Américains ont donné aux Africains le droit d'enregistrer des chansons. Certains s'étaient battus jusqu'à la mort pour ça. Ils sont devenus Nègres. C'est un début, puisque jusqu'alors ils n'avaient même pas de couleur, à part le marron. Les Américains leur ont donné ce droit pour continuer à fabriquer des coton-tiges. C'est là que commence ma p'tite idée sur le jazz, avec ces enregistrements. 1880 – 1890. Dans ces eaux-là. Le Delta du Mississippi. La source. Ça commence toujours comme ça. Il faut que les sources se joignent aux deltas pour inventer un petit truc de valable.

Putain que c'est joyeux et drôle au début ! Mais comment ont-ils fait ça ? Ils n'avaient même pas de couleur et ils se sont franchement foutus de la gueule de ces salopards en gris clair. La barbe ! Donc ils ont chanté ; ils ont enregistré ; ils sont devenus Nègres. De King Oliver à Louis Armstrong. Joyeux comme tout que c'en est incroyable ! Et un humour, comme jamais musique avant ! Et puis il y a eu encore une guerre. Et ils ont envoyé des Américains et des Nègres se battre pour sauver l'Europe du chaos, ensemble. Et les Nègres sont devenus un peu plus que des Nègres. Et leur musique a commencé à servir à la domination de la culture américaine sur le monde.

Et puis, il y a eu Charlie Parker. Et ils ont inventé la musique bleue. Et ces connards de descendants d'esclavagistes se sont rendus compte qu'ils n'avaient jamais eu de couleur parce qu'ils ne savaient pas chanter ni faire de la musique. A part en gris. Alors, vexés à mort, une nouvelle fois, après le coup de la joie nègre, ils ont voulu les piller. Ils ont essayé de mettre la main sur le jazz et ils ont fait chanter les femmes. Parce que les coton-tiges ça ne rapportait plus grand-chose. Et quelles femmes ! Billie, Ella, Sarah : quelles femmes ! Et l'argent du jazz est resté blanc. Et les Noirs sont devenus Blacks. Et les salopards sont devenus Blancs en comprenant qu'on se foutait de leurs gueules. Je passe sur « Lucille » et « Bleu Suede Shoes... » Ou comment les petits-blancs ont trouvé chaussures à leurs pieds en piquant le rock aux Noirs.

C'est juste une p'tite idée. Elle vaut ce qu'elle vaut. Si ça peut servir à quelqu'un pour se tenir chaud l'hiver... Je fais vite. Je n'ai plus beaucoup de temps !

Le jazz, c'est de la peinture. Des Sans couleurs qui sont devenus marrons, puis Nègres, qui sont devenus Noirs en chantant jusque sur le champ de bataille, après s'être frottés aux marécages.

Et ce connard de Keith Jarrett a osé faire du jazz. C'est de quelle couleur l'eau de Cologne ? Et l'eau de Javel ? Il faut écouter son batteur. Jack Dejohnette. C'est lui qui tient le trio dans « Sombrero Sam. » Bon. Vite. Parce que je n'ai pas beaucoup de temps... Je passe sur les Black Muslims ; ceux-là étaient noirs de jais ; ils voulaient un état pour eux tout seuls ; mais ils n'aimaient pas beaucoup les clarinettes. Et Clinton a joué du saxophone. Pour se foutre de la gueule du Tsar de Toutes les Russies. Clinton, un sacré type ! Plus drôle, tu meurs. Et le Ruskoff, blanc et rouge, en est mort. Plus Black qu'Obama, le Bill ! Obama c'est un gris. Pas le même gris, hein ! Attention, faut pas confondre ! Parfois les nuances changent la nature de la couleur ! Ce connard cool-chic a foutu ses compatriotes à la porte de leurs maisons en prétendant qu'il faisait de l'éducation populaire... Une fois à la rue, les derniers survivants du jazz ont essayé de retrouver la joie des origines de leur musique.

Mais c'était un putain de piège à la con pour leur foutre sur le dos l'histoire du 20ème siècle en plus de tout le reste. Alors, ils sont devenus violets et ils ont pleuré en se plongeant dans des bassines d'eau froide, à force de se faire casser les couilles avec les télévangélistes qui gueulaient dans leurs téléviseurs – un dans chaque pièce. Même dans les salles-de-bains. Et le jazz s'est suicidé pour éviter de devenir arc-en-ciel. Il s'est noyé dans des bassines violettes. Fin de l'histoire du jazz. C'était ma p'tite idée. 150 albums qui m'ont tenu chaud durant deux ou trois hivers. Je n'ai jamais fait la guerre. Tous les gens biens font la guerre. C'est ça qui leur donne le droit d'être joyeux. Il faudrait que je me taise. Mais je ne peux pas m'empêcher de vouloir essayer de comprendre. C'est à cause de mon adolescence catholique. On chantait « Armstrong je ne suis pas Noir » et on mangeait des bols de riz pour envoyer des putains de télés aux Africains. J'avais oublié qu'il ne faut pas vouloir aider les gens à se tenir chaud. Ça finit toujours mal ! Il faut se frotter au réel dans son appartement et donner à manger aux chats. J'ai eu le malheur de dire ça à des gens. Je ne savais pas qu'ils écoutaient. Je n'avais plus de coton-tiges. Ils m'en veulent à mort. Vite ! Je n'ai plus beaucoup de temps ! Et ils me montrent du doigt en disant « JâââââZZZZ » d'un air dégoûté. Ils croient que le jazz c'est du souffle, des couilles et de la danse du ventre. Mais ce n'est que de la peinture. Peinture de guerre ?!

De la peinture pour cacher les corps nus et souffrants. C'était ça ma p'tite idée sur le jazz. Je ne voulais pas la donner à quelqu'un. Après tout ça, J.-J. Goldman et toutes les couleurs jusqu'au jazz, je n'ai toujours pas une confiance absolue en mes oreilles. J'aurais voulu la partager avec une femme, ma p'tite idée. Moi aussi je me balade à poil dans la rue. Et je chante mes petites chansons pour rendre joyeux mon désespoir. Ce n'est pas du jazz. Ce n'est même pas du jâââââZZZZ ! Quel cirque ! Quel foutu théâââââtre ! Et ils me toisent comme une animal de cirque, parce qu'ils ne comprennent pas mes petites chansons... Il faudrait se boucher les oreilles et ne s'occuper de rien. A part donner à manger aux chats. Chez les chats, les mâles sont d'une seule couleur et les femelles plus bigarrées. Ces connards confondent tout ! Je ne donnerai pas ma p'tite idée.. Même si j'ai fait toutes les guerres, comme dirait l'autre ! Je n'ai fait que me confronter au réel. J'ai tout écouté... pour me tenir chaud quelques hivers. A présent, on ne fait plus comme ça. La cultûûûûûre, ce n'est plus dans le vent. Déréalisée. Insaisissable !

Bon. Je n'ai rien dit du rap. C'est pourtant la suite logique. Le rap : vert comme le billet d'un dollar et comme le fond des écrans de télés ! Les rappeurs ont réussi à récupérer le magot de la musique pratiquée par leur communauté. Mais en choisissant le pognon, n'ont-ils pas perdu l'âme de la musique noire-américaine ? Je n'ai pas d'idée sur le rap... Je ne sais pas si la mort de 2PAC est plus violente que la triste fin alcoolique et solitaire de nombreux jazzmen de la grande époque..

Il y a aussi les bruits de tuyaux. Mais ce n'est pas de la musique, ça ! Dans leur foutu hôpital, il n'y a que du jaunâââsssse et du marronââââsssse ! Et ils veulent tous échanger avec moi, pour me faire taire. Parce qu'ils ne connaissent pas la culture dans sa vérité brute ! Ils ont lu des encyclopédies, ces fumiers !

Alors, je chante. De la chanson française, puisque « Armstrong, je ne suis pas noir » ! Je me souviens de tout ce qui fait mal ! Et la musique, ça fait beaucoup de bien, mais ça peut aussi faire très mal ! Bien plus que la peinture ! Dire que je n'ai même pas parlé du jazz rouge ! Celui de Nina Simone ! Ni du rose ! Et dire que je les entends déjà me traiter de raciste avant même que je n'aie fini d'écrire mon petit texte...A l'époque bénie où un petit paysan a accès à l'ensemble de la musique mondiale écrite depuis le Moyen-Âge, est-il plus éloigné que jamais, ce type qui essaie de se faire ses p'tites idées, d'un musicien afro-américain ? Jusqu'à ce que, lui aussi, finisse par prononcer « jââââZZZZ » pour se sentir solidaire de ses semblables.... et finir par se fondre dans le paysage....

Santangelo

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