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Billet de blog 9 juin 2021

Sur un Air de Campagne (233)

UNE PROMENADE BIENHEUREUSE - Nouveau petit roman expresso par temps de déconfinement partiel - 5/5 (environ 20 pages)

Saul Santangelo
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….Les jours suivants passèrent comme des éclats de soleil rageurs taraudés par des nuages d'altitude dans le ciel d'été breton. A l'exception de rares sorties dans le jardin, protégés par la grande haie de tamaris, durant lesquelles nous avions pu admirer le vol agile des pipistrelles à la tombée de la nuit– sans faire de rapprochement ni de comparaison entre la cécité de Rita et le système de repérage des chauves-souris dans l'obscurité – nous avions répété le scénario des premiers jours. Une bonne dose de vin, un peu de nourriture corporelle en boîtes, du piano et de la lecture à haute voix et beaucoup d'échanges charnels ; le tout dans une pénombre de cinéma : un paradis pour des amants de cœur.

Puis, un matin, alors que je goûtais à la fraîcheur de l'aube en fumant, à la fenêtre, une de mes dernières cigarettes jalousement gardées, Rita me surprit en arrivant à pas de loup et, avec une énergie étrange, exprima le désir de marcher à nouveau autour de la maison, de se promener à travers le bois, jusqu'au pont qui enjambait la rivière. J'opinai de la tête, oubliant qu'elle ne voyait pas, et me répétai en acquiesçant verbalement.

L'époque de la floraison des fleurs de coucou était derrière nous et, dans la clairière, la végétation estivale était marquée par la sécheresse. En arrivant sous les grands hêtres de l'allée, nous fûmes étonnés d'entendre la sonnerie des cloches, qu'au cours de nos promenades nous n'avions jamais entendues. Bientôt, elles sonnèrent à toute volée, et nous nous demandâmes ce que ce tintamarre, dont nous ne connaissions pas la signification, pouvait signifier. Nous n'avions reçu aucune nouvelle du monde extérieur depuis des jours et des jours et, bien que le chant métallique parût joyeux, il pouvait également annoncer un événement dramatique – et si le virus avait provoqué une guerre ? Et si le monde entier était perdu ? Nous nous dirigeâmes vers l'église. Rita me donnait la main.

La porte de l'abbatiale était ouverte et, à peine franchi le parvis, qu'il ne nous restait plus que la fin de l'élan et, déjà, le silence. Et le silence après les cloches est encore plus impressionnant que celui qui suit une pluie d'orage. J'aperçus Salaün qui s'éloignait en courant par la porte latérale, et son chant mécanique nous rendit joie et sérénité. L'abbatiale cistercienne était presque vide, d'une austérité grandiose et d'un calme inouï. Aucune chaise, pas de banc ; juste de la pierre de granit brute ; même pas un autel.

Le grand vitrail au-dessus du choeur arborait un cœur rouge-sang dans les rayons du matin. Dans le transept sud, la statue de la Vierge, Sainte Marie locale, représentée naïvement avec une grande couverture azure sur le dos, à la place du voile ou du manteau traditionnels. Dans le choeur, Saint Benoît et sa tonsure. Et puis une autre statue, peut-être Pol-Aurélien avec une Bible dans une main et sa crosse d'évêque en marbre de l'autre, ou autre figure du christianisme breton.

  • Tu entends comme il est beau ce silence ?

  • C'est le matin ?

  • Non, c'est la nuit.

  • L'amour ?

  • Non, le passé.

Elle me donnait une leçon, encore. Puis, elle ajouta qu'elle aimerait donner un concert dans cette église presque millénaire.

  • Bach ?

  • Bien sûr Bach ! On n'a jamais parlé aussi fort jusqu'au ciel vide. On n'est jamais monté aussi haut. Les Toccatas ; la dernière preuve que Dieu a existé, un jour, il y a longtemps. Bien sûr Bach !

Elle réclama de rester seule un moment. Je l'attendais sur le seuil de la porte latérale, près du bas-relief représentant deux lions à corps humains soutenant une couronne, et je la surpris en train de se signer.

Sur le parking, devant le café-restaurant, une grosse voiture semblant neuve était garée près de la fontaine à sec. Sans doute des amants, comme nous, qui profitaient de la discrétion de ces chambres, en rase campagne, loin du grouillement des villes, sur lequel prospérait le virus comme un chancre sur l'humanité entière. Non. Des amants peut-être, mais pas comme nous. On percevait presque leurs cris sauvages de comédie, leur fausse joie et leurs mouvements fatigués. On devinait leurs corps avachis, une fois l'affaire faite, devant la télévision ou du porno. Nous n'avions rien à faire avec ces gens-là. Nous regagnâmes le banc, siège de mes premiers assauts, lieu où avait mûri notre silence, banc sur lequel nous avions observé plusieurs fois un couple de loutres, et berceau de nos discussions sans fins et de nos digressions sentimentales.

  • Je parie que tu as été surpris de me voir faire le signe de croix, tout à l'heure...

  • Un peu. J'ai eu une éducation catholique mais je ne fréquente plus que les chapelles vides depuis longtemps.

  • C'est une résurgence de mon enfance et de mes visites aux fontaines miraculeuses avec mon père. Et puis, il y a le Pari de Pascal.

  • C'est quoi ?

Elle disserta longuement sur le Pari de Pascal. Selon le célèbre penseur de l'âge classique, croire en Dieu ne demande qu'un tout petit effort, de temps en temps. Mais, si Dieu existe et, avec lui, l'amour et la vie après la mort, c'est un résultat grandiose, réellement surhumain. Selon le philosophe, également inventeur de la calculatrice, il faudrait être fou pour ne pas faire ce tout petit effort si le gain obtenu, même seulement potentiel, est aussi grand.

  • Moi aussi, j'ai une théorie.

  • Sur Dieu ?

  • Non, pas exactement. Sur l'amour.

  • Je suis curieuse de la connaître.

  • Il s'agit des sept degrés de l'amour humain. Sept degrés sur l'échelle de l'âme, du cœur et du sexe réunis. Le premier degré est celui de l'Ange. C'est l'amour débile du nourrisson pour sa mère, guidé par le besoin en caresses et en nourriture. Le deuxième degré c'est celui du Suivant. Se croyant suivi, le Suivant ne fait qu'imiter l'amour, d'après les représentations basiques qu'il en a. Le troisième échelon est l'amour du Fou. Lâchant la bride à ses pulsions, le Fou croit qu'il y a de la passion où il n'y a qu'instincts. Le Fou est aveugle. Ensuite, c'est le Poète qui, contrairement au Fou, croit voir de l'amour dans ses écrits pour mieux nier la nature charnelle de l'amour. Les deux degrés suivants peuvent être interchangeables ou complémentaires. C'est l'amour du Héros et celui de l'Enfant. Le premier résulte d'un long travail de lecture et d'apprentissages divers. C'est l'amour culturel, celui qu'on risque pour essayer de ressembler aux grandes figures littéraires ou aux héros des mythologies. Quant à l'amour de l'Enfant, ce n'est pas l'amour puéril, mais celui que se vouent les Chrétiens véritablement croyants. L'amour du prochain, si l'on veut.

  • Et nous, nous en sommes à quel stade ?

  • Nous, nous en sommes déjà au septième degré de l'amour. C'est celui des Saints. L'amour divin. La passion sublimée par une solide raison, complète, totale. Ce n'est plus l'amour des livres, ni même l'amour du Livre. C'est celui qui se suffit à lui-même. L'amour qui englobe et fait vivre toutes les formes d'amour.

  • Ça veut dire que nous en sommes déjà à la fin ?

  • Ça veut dire que nous resterons dans les légendes et peut-être même qu'on écrira des chansons sur nous.

Le silence reprit ses droits et ses devoirs. Nous nous levâmes au même moment du banc et, main dans la main, nous nous dirigeâmes vers la maison. En arrivant devant le portail, Rita se réveilla du charme que je lui avais lancé en improvisant cette petite théorie.

  • J'espère que la chanson qu'on nous consacrera sera moins entêtante que « les Lacs du Connemara »... Sinon, notre amour en fera souffrir plus d'un !

Nous en riions encore une fois assis dans le salon.

Un soir, alors que Rita avait décliné une proposition de lecture à haute voix, nous sortîmes dans le jardin pour observer le ciel étoilé. Je n'avais pas assisté à ce spectacle sublime depuis que j'avais pris mon congé de la Marine. La lune était pleine ; Beltégeuse et l'étoile du Berger plus lumineuses que jamais et les nuages quasi-absents. Je voulus décrire ce que je voyais sans trouver les mots. J'expliquai à Rita que pour repérer la Grande Ourse, il faut trouver les six étoiles qui se tiennent à distance en forme de casserole.

  • Si tu ne me décroches pas la lune, je te tue de mes propres mains !

Je demeurai interdit, incapable de mettre des mots sur mon émotion enfantine. Je changeai bientôt de tactique et lui récitai « Clair de Lune » de Verlaine, dans sa traduction en anglais-américain par Faulkner. Je le savais de tête, ou plutôt par cœur, après l'avoir lu plusieurs fois dans la maison. Mais mon accent laissait à désirer.

« Your soul il a lovely garden /

And go there mask and bergamasque charmingly /

Playing the luth and dancing /

And also sad beneath their disguising fanchise /

All are singing in a minor key /

Of conqueror love and life opportune /

Yet seem no doubt in joyous revelry /

When their song melt in the ligth of the moon /

The calm moonlight /

So lovely fair /

That makes the birds dream in the slender trees /

While fountain dreams /

Among the statues there /

Slim foutain sob in silver extasy »

  • Alors, cette lune ?

  • Il n'y a pas de nuages. Il faut des nuages pour la décrocher.

  • Merci pour la scène. Tu as la vie sauve. Mais pourquoi en anglais et pourquoi traduit par Faulkner ?

  • Parce que mon père aurait voulu me prénommer Absalon, comme le fils de David, dans l'Ancien Testament. Il voulut échapper à un agresseur mais sa chevelure se prit dans les branches d'un arbre et il fut rattrapé dans sa fuite, et tué. Mais ma mère ne voulait pas de ce prénom-là. Alors ils firent chacun des concessions et on me prénomma Quentin, comme le héros d' « Absalon ! Absalon ! » de Faulkner. C'est pourquoi ce poème, découvert il y a quelques jours, a pu s'imprimer malgré ma mauvaise pratique de l'anglais.

  • Moi, Rita, ce n'est que la sainte des causes désespérées...

Nous passèrent notre première nuit chaste depuis que nous nous étions installés dans la maison.

À la suite de la visite de l'abbatiale, Rita avait changé d'humeur et, avec la Mi-Août, nous fûmes écrasés par la chaleur, assommés par l'été torride, et ce malgré les murs épais qui maintenaient une certaine fraîcheur dans notre pénombre jalouse. C'était comme si elle avait attendu que quelque chose se passât, sans avoir la moindre idées de ce que ça pouvait être – étrange sentinelle du manoir, gardienne d'un trésor moyenâgeux, dernier témoin de l'enchantement du monde, et ne pouvant plus en profiter tant la charge de transmettre était devenue sérieuse. Elle avait à nouveau délaissé le piano et restait pensive, immobile, des heures durant. Le soir, les lectures à haute voix ne lui procuraient plus la même joie et nos siestes étaient de plus en plus paresseuses.

J'essayai par tous les moyens de la distraire mais, malgré une imagination ravivée chaque jour par le désir, je peinais à la faire rire. Une après-midi, je lui parlai de la mise en scène des « Indes Galantes » par William Christie, avec Patricia Petitbon. Une plume dans les cheveux dénoués pour figurer une indienne pour elle, et une branche de noisetier en guise de flèche pour moi, nous avions chanté l'air des « Sauvages » avec entrain. « Forêts paisibles / Forêts paisibles / S'ils sont sensibles / Ce n'est au prix de tes faveurs etc. » A part cet épisode comique, l'été languissait et nos esprits, tout comme nos corps, commençaient à être imprégnés de l'odeur de nos draps.

Après le petit sketch, durant lequel nous nous étions élevés jusqu'à Rameau, la discussion avait à nouveau pris le tour de la religion, et nous étions d'accord sur l'essentiel. Durant des siècles, bonnes et mauvaises décennies, l'Eglise avait fait loi. Et puis, dans la seconde partie du 20ème siècle, elle s'était perdue dans l'adoration du réel et la représentation de la trivialité. Une autre forme de religieux avait tenté de lui succéder. De la même façon que le catholicisme s'était inspiré du paganisme dans ses débuts, une religion de la Culture pour tous avait tenté de prendre la suite et avait marqué son territoire jusque dans nos campagnes, à l'instar des expositions qui s'étaient tenues à l'abbaye. Et, même si les culturistes de la culture peinaient à venir jusqu'ici pour célébrer leur culte, les médias de masse, premiers convertis à vocation prosélyte, avaient donné le ton partout.

Il y avait beaucoup de similitudes entre l'exposition sur Tarente et un menhir surmonté d'une croix, sans parler du Festival d'Avignon ni du cirque de Vaison-la-Romaine. Rien qu'en Bretagne, on dénombrait trente-sept musées estampillés « Musées de France » et, pourtant, comme pouvait en témoigner Rita, la jeunesse, habituée de ces lieux dès l'enfance, ne parvenait plus à écrire sa propre histoire et à entrer dans la vie. De la même façon que l'Eglise du 19ème siècle avait conduit au mariage bourgeois, le culte de la culture pour tous, dévoyé par les médias de masse, ne menait qu'au porno et à la libre expression des vices. Les deux formes de sacré qui s'étaient opposées pendant des décennies s'annihilaient et le peuple était de plus en plus tenté de renverser les deux, animé des pires instincts de destruction et de consommation, tels ces adorateurs des loups qui venaient visiter l'écomusée de mon village.

Pour conclure, Rita avait osé une formule qui lui aurait valu les foudres des va-t-en-guerres si on l'avait entendue :

  • Ils ont des masques sur la bouche. Moi, j'ai un voile sur les yeux. Mais ce sont eux qui ne savent pas regarder ni respecter le silence. Tes mots, tes chants, tes lectures, sont un meilleur baume que n'importe quelle fontaine, serait-elle miraculeuse. Mais, pour autant, je garde la foi en quelque chose de supérieur à nous, et je crois que les athées ont une case manquante, un sacré handicap.

Nous avions trouvé la juste place, dans cette grande maison ouverte aux quatre vents mais jalouse du soleil et, protégés de la foule, nous avions réinventé l'amour, à grands renforts de buttoirs culturels et religieux, presque aussi efficaces que nos coups de rein. Cependant, Rita se plongeait de plus en plus dans le mutisme, se balançant parfois devant la bibliothèque. Lorsque le soir approchait, je la voyais aux aguets, prostrée dans l'attente, et je commençais à me demander si elle n'attendait pas une fin, plutôt qu'un début ou même une suite.

Les jours passaient comme des rêves, dans la demi-inconscience d'une passion ardente devenue presque triste. Je sentais que je m'usais mais, comme des silex du Paléolithique entre les mains de Néanthropiens, plus je m'usais, plus le feu qui naissait de nos frottements étaient vif et brûlant. Entre nos sessions charnelles, un ennui agréable nous enveloppait et nous gardait de nous poser de nouvelles questions. Le soleil ne donnait que pour nous mais n'entrait que tamisé par les claires-voies. Un seul orage dans le ciel d'été aurait peut-être suffi à nous renouveler en nous rafraîchissant. Nous commencions à prendre des habitudes et l'improvisation se faisait plus laborieuse.

Le matin, je me lavais devant le puits, dans la cour carrée, et c'était bien là les seuls moments de totale clairvoyance. Nous n'avions plus la force ni l'envie nécessaires à la réflexion, craignant, de surcroît, qu'elle nous oblige à évoquer un avenir commun, des projets petits-bourgeois, un plan de bataille, pour remplacer notre paix royale. Nous n'avions aucune nouvelle du monde et ne voulions pas penser au virus qui avait mis à mal le pays.

Septembre pointait déjà et, avec lui, les premières gelées blanches. Je savais à présent que notre aventure aurait une fin, et je craignais qu'elle ne fût plus proche que je ne l'eusse voulue. Quoi qu'il arrivât, nous désirions profiter de notre île déserte jusqu'à la lie, des grands vins jusqu'à plus soif et de l'amour jusqu'à la Grande Ivresse. Nous ne sortions plus depuis longtemps dans le bois, ne pataugions plus dans la rivière près du petit pont, l'abbatiale pouvait encore attendre un autre millénaire un serment officiel, et le calme protégé des deux allées de hêtres n'était plus en mesure de nous calmer. En évoquant les amants adultères des chambres à la journée, nous aurions craint de ne plus nous trouver si différents d'eux, et la bonne humeur de Salaün, aux abords de la ferme, n'aurait pas provoqué de fou-rire salvateur. Attendre. Mais quoi ? Puisque nous avions tout. Le monde ne serait plus jamais neuf pour nous seuls comme l'avait été ce paysage pendant des semaines. Il fallait se rendre à l'évidence : nous avions épuisé un site éternel.

Nous avons dîné dans la cuisine de la dernière boîte de baked beans sausages. Nous étions face-à-face, chacun d'un côté de la table ronde dont on avait replié les rallonges. Nous n'avons pas parlé, ou si peu. Pourtant, tout n'avait pas été dit, nous le savions. La bouteille de Sauternes avait aiguisé notre maigre appétit et, dans la robe marron qu'elle avait trouvée dans la penderie et dont elle remonta plusieurs fois les bretelles, Rita était plus désirable que jamais. Ses seins fermes pointaient sous le tissu. Son visage était rose. Au-dessous de la table, j'essayais de faire naître son désir avec mon pied nu, un peu à l'inconnu ; encore une fois, il faudrait improviser.

Je lui ai proposé de monter dans la chambre rouge. Sa voix, en acquiesçant, révélait son trouble. Mon allure chancelante trahissait le mien.

Soudainement inspiré, puisque j'avais pris les devants, j'ai ouvert la fenêtre et les persiennes, confiant en mon idée, qui nous amènerait une fois encore à l'épectase. Je lui ai demandé de garder sa robe. Elle ne releva pas les bretelles et je retroussai le tissu jusqu'à la taille.Je lui ai ordonné de passer la tête par la fenêtre et de s'appuyer sur la balustrade. Elle s'est exécutée de bonne grâce. J'ai fermé la lourde tenture qui servait de rideau de façon à ce qu'elle ait la tête à l'extérieur et le corps à l'intérieur, appuyé sur ses jambes fuselées, tendues vers moi. Comme une guillotine à l'envers qui serait chargée de redonner la vie. J'ai fourragé en elle quelques minutes en ahanant. Elle gémissait.

Nous avons atteint le plaisir ensemble.

Elle a repassé la tête à l'intérieur de la chambre et elle a juste dit : - Que c'est beau !

Après une petite hésitation, j'ai dit :  - Que c'est loin ! 

Et nous nous sommes endormis en nous faisant face, comme on meurt à l'amour.

EPILOGUE :

A peine un mois plus tard, je reprenais du service dans le port militaire de Brest, à bord d'une frégate flambant neuve, qui s'en allait naviguer en Mer de Chine. Dix ans passèrent avant que je ne fusse nommé capitaine. Aujourd'hui, dans ma thébaïde maritime, de retour en Bretagne pour une retraite bien réelle, je sais que c'est grâce aux événements de cette années-là que j'ai pu affronter la vie d'aventures que j'avais toujours voulue, jusqu'à entrer dans l'âge mûr sans peur et sans résignation.

Au matin, j'étais seul dans le nid d'amour. Ma belle amante avait compris avant moi que nous étions allés trop loin dans ce jeu de dupes. Je suis resté quelques jours seul dans la maison, accablé par un septembre qui, avec la levé des restrictions dues au virus, avait ramené les visiteurs et les randonneurs sur le site de l'abbaye du Sacré-Coeur. Je n'ai jamais su comment elle a pu s'en aller seule. Je suppose que Salaün l'a conduite jusqu'à un téléphone.

Je n'ai jamais pu, non plus, remercier le propriétaire de la maison pour cet été si singulier. Un jour, à la télévision, j'ai reconnu le visage de Rita, derrière un piano à queue sur la scène d'un grand théâtre pour un concert retransmis. C'est la seule réponse que j'ai reçue parmi les questions innombrables que je me suis posées durant toutes ces années.

Il y a quelques semaines, je suis retourné sur nos pas effacés par les marées et les clairs de lune. J'y ai retrouvé le décor de nos amours passionnelles et champêtres. La café était fermé, tout comme l'abbatiale et, en faisant le tour par le moulin, la clairière et l'allée majestueuse, je n'ai croisé qu'un pêcheur à la ligne.

Après tout ce temps, la situation ne s'est pas améliorée. Les églises restent désertes, la culture pour tous ne fait toujours pas recette, et le sacré a quasiment disparu de nos vies. Mais peut-être que l'amour sacré n'a jamais été donné en legs, par l'humanité entière, qu'à de rares individus.

Où en suis-je sur mon échelle de l'amour humain ? Je ne sais. Je ne peux que prescrire aux âmes fortes et aux cœurs fiers de trouver leur voie loin des grands boulevards. Et, qui sait, se servir de cette histoire comme d'un premier échelon pour monter jusqu'au ciel et fonder un paradis, même éphémère, puisque rien ne dure, sinon la beauté du monde dans le regard des amoureux.

FIN

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