Sur un Air de Campagne (242)

Il y a quelques jours, alors que je devisais de l'air du temps avec une prof d'histoire, elle me montra une copie du bac, qui l'avait marquée. En lisant ce devoir plein de verve, que je reproduis ici, on réalise que, malgré le COVID, le génie de la jeunesse reste intact.... Le sujet était : « De Nominoë à Anne de Bretagne : une histoire bretonne. »

Mon Cher Coeur

Santangelo

C'est en l'an de Grâce 842 que Vizent Fanchic vint s'installer dans la forêt du Cloître, sur les berges du Queffleuth, près de là où j'habite. Il revenait d'Espagne où il avait combattu les Maures vivants là. Se faisant passer pour un moine-soldat avec sa barbe si longue qu'elle descendait jusqu'à ses pieds, il fut rapidement respecté par tous les habitants de la vallée, même si on le laissait le plus souvent seul, dans sa cabane de chasseur, à l'abri des turpitudes du monde. Ce disciple tardif de Saint Pol priait peu et dormait beaucoup, et il inspira une doctrine qui eut un certain succès auprès des Rois Fainéants, qui prônait que les prières devaient se faire pendant le sommeil.

Un jour, sans doute un lundi, il fut surpris dans sa cabane par un veau venant de naître qui s'était échappé de son champ. Il vit très vite le bénéfice qu'il pouvait en tirer et, en l'adoptant, il parvint à séduire la vache qui l'avait mis bas ainsi que sa propriétaire – une fermière queer du nom de Marguerite. Celle-ci tomba vite sous les charmes de Fanchic et elle venait le visiter tous les jours, avant le coucher du soleil.

Mais, bientôt, elle voulut mettre du beurre dans les épinards. Jamais à cours d'idée dans son genre, elle réussit à convaincre son amant de vendre de l'eau de mer en petites fioles en la faisant passer pour de l'eau de Lourdes.

Deux fois par mois, Fanchic se rendait à Plestin-les-Grèves avec son âne (une espèce de mule du pape) d'où il rapportait deux barriques d'eau de mer, dans ces barriques qui avaient conservé le rhum qu'il buvait en quantité et qu'il faisait venir par liaisons ultra-marines. Le soir, toutes affaires cessantes, il baragouinait avec la fermière lesbienne et elle faisait le compte des affaires du jour.

Bientôt, la passion ayant raison de tout, Fanchic s'installa à la ferme, où Marguerite faisait le beurre. La vie suivait son cours, rythmée par les voyages au bord de la mer, et les barriques de rhum qui se changeaient en eau miraculeuse.

Un matin, alors qu'ils étaient tout deux mal réveillés, elle lui lança, alors qu'il préparait ses fioles et qu'elle croyait qu'il s'était trompé de seau : « Lance l'eau du lac ! » Troublé par la vigueur de l'invective, il se prit les pieds dans la barbe et renversa le seau d'eau de mer dans la baratte. C'est ainsi que fut inventé le beurre salé. Ils en mangèrent durant un mois, jusqu'à s'y habituer. Fanchic s'en fichait pas mal du beurre, du moment qu'il avait son rhum. Et marguerite s'en fichait du rhum, du moment qu'elle avait ses fioles.

De leur liaison naquit une petite fille, prénommée Kouignette. C'est elle qui conservera la recette à travers les âges, en en faisant un secret de famille bien gardée.

Car, déjà, la politique allait rependre ses droits. Nominoë, Roi de Bretagne, qui avait guéri d'un mauvais rhume des foins grâce à l'eau de Fanchic et Marguerite, fit appel au moine-soldat pour essayer de convaincre Charles le Chauve de baisse le taux de la gabelle, l'impôt sur le sel. Ces discussions aboutirent à l'indépendance de la Bretagne, en l'an 846.

Malheureusement, en ces années de grande sécheresse – quatre à la suite – on ne trouvait plus de blé nulle part et le pain était devenu denrée rare. C'est pourquoi le beurre salé ne s'imposa pas sur les tables et que la tradition du beurre demi-sel prit le dessus.

Ce n'est qu'au 19è siècle qu'une lointaine descendante de Kouignette retrouva la recette dans un grenier et, de nos jours, seul le caramel, en Bretagne, se fabrique avec du beurre salé.

Quant au beur doux, malgré la trahison de la duchesse Anne, il ne parvint jamais à percer en Armorique.

Santangelo

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