Sur un Air de Campagne (155)

A force de chercher la simplicité, je suis devenu ami avec mon neveu de 5 ans. Il m'a même donné la recette de la potion magique. ça valait bien une petite histoire pour s'endormir...

 

Cow-Boy et Indien

Santangelo

 

 

 

Depuis le début de la guerre, la petite ville d'Ambrieux vivait dans un silence de cathédrale et dans la peur des bombes. Les habitants ne sortaient de chez eux que pour se ravitailler dans les distributeurs automatiques, pour ne pas prendre le risque de tomber sur une patrouille de soldats. Il n'y avait pas deux camps ennemis dans cette guerre-là. Tout le monde se méfiait de tout le monde et on ne pouvait pas faire confiance à la couleur des uniformes.

 

Dans leur petite maison carrée, Didi et son père vivait claustrés, mais dans un calme relatif. Didi était un enfant de 8 ans qui n'avait jamais connu sa mère, emportée au loin dans les premiers temps de cette guerre sans nom qui n'en finissait pas. Didi n'était pas un petit garçon comme les autres. Son père ne l'avait jamais inscrit à l'école. Et, à huit ans, il avait un téléphone-ordinateur à la place de la main gauche. Dans son atelier, accolé à la maison carrée, il passait ses journées seul, sans jouer, sans parler, sans rire. Son père venait le voir de temps en temps pour se rendre compte que tout allait bien. Le reste de la journée, Didi écoutait les ordres de son téléphone-ordinateur. Il y en avait beaucoup. Toujours les mêmes. Tous les jours. « Il est temps de se lever » disait l'ordinateur de sa voix électronique tous les matins pour sortir Didi du lit. Puis « il faut se laver ». Ou bien encore « il faut rejoindre ton père pour manger. » Les repas avec son père, c'est tout ce que Didi partageait dans la journée. Et ils se passaient le plus souvent en silence.

 

Un jour, Didi osa demander à son père pourquoi il avait un téléphone-ordinateur à la place de la main gauche. Son père lui répondit que c'était lui qui l'avait fabriqué, à sa naissance, dans ce même atelier où il passait toutes ses journées. Comme il n'allait pas à l'école et ne connaissait pas d'autres enfants, Didi ne s'était jamais inquiété. Il avait toujours vécu ainsi. Il écoutait les ordres de son téléphone-ordinateur et ne recevait jamais d'appel. A chaque fois qu'il posait une question à son père, celui-ci lui répondait qu'on n'y pouvait rien, parce que c'était la guerre.

 

La nuit, Didi sortait dans les rues désertes d'Ambrieux pour se ravitailler. Son père ne voulait pas qu'il rencontre autrui, alors il courrait la nuit à travers la ville pour les ravitailler en nourriture dans les distributeurs automatiques. Il y avait un distributeur pour le pain, un autre pour les boîtes, un autre pour les pizzas – dont le père de Didi était friand – et même un distributeur de pellets pour le poêle en hiver. Quand il sortait la nuit, de distributeur en distributeur, Didi faisait bien attention à ne pas croiser de soldats. Il les craignait tous, quelque fut la couleur de leurs uniformes. Mais, le plupart du temps, il ne voyait personne. Comme s'il n'y avait plus personne dans la petite ville d'Ambrieux.

 

Didi n'avait pas peur de la nuit, mais il n'aimait pas les chats. Rendus presque sauvages depuis que personne ne leur donnait à manger, ils miaulaient dans les recoins sombres des rues. Mais Didi ne s'était jamais fait attaquer. Pour se rendre encore plus furtif, il portait un masque en coton attaché par les oreilles, que son père avait confectionné dans l'atelier.

 

Un jour, à l'occasion d'une panne de sa main gauche, il osa sortir de son atelier pour aller faire un petit tour en ville, en plein jour, sans rien dire à son père. Il ne croisa pas grand-monde, mais il transpirait et respirait fort dessous son masque en coton. Il garda les mains dans les poches pour essayer de passer inaperçu. Au détour de la Grand' Rue, il s'arrêta devant une boulangerie ouverte. Il avait repéré des bonbons la nuit précédente et voulait en acheter. Caché dans le recoin de la rue, il attendit qu'il n'y ait plus de soldats aux alentours et que la boulangerie soit vide. Quand il entra, la boulangère lui offrit un large sourire. « Et bien, mon garçon ! Tu n'es pas à l'école ? » Didi répondit qu'il ne savait pas ce que c'était que l'école. Elle lui offrit la poignée de bonbons, qu'elle plaça dans un petit sac en papier marron. C'était le premier sourire qu'il recevait de sa vie. Il en fut très troublé. Et se promit de revenir voir cette femme gentille dès qu'il le pourrait.

 

Les jours passaient, toujours les mêmes, dans la même attente angoissée du soir, au rythme des ordres de son téléphone-ordinateur. Dans son atelier, il y avait un établis dans un coin, avec les outils de son père, un lavabo contre le mur, un coin couchage et une petite table en bois avec une chaise. Didi ne s'ennuyait pas, parce qu'il ne savait ce que c'était l'ennui. Il avait toujours vécu ainsi, et ne se posait pas trop de questions. Mais, depuis son aventure à la boulangerie, il voulait rencontrer d'autres femmes. Et il se demandait comment il pourrait faire pour échapper à la surveillance de sa main bionique et de son père. A présent, il s'était mis à rêver pendant son sommeil. Il rêvait de sourires et de femmes gentilles.

 

Par un beau matin de printemps, Didi reçut un appel sur son téléphone-ordinateur. Il eut peur de la sonnerie inconnue. Il n'avait jamais reçu d'appel auparavant. Il laissa sonner une bonne dizaine de fois sans oser répondre, mais, comme le téléphone-ordinateur continuait à sonner, il répondit.

 

  • c'est qui ? Fit-il de sa petite voix fluette.

  • Bonjour Didi. Je suis ta mère.

  • C'est quoi une mère ?

  • Une mère, c'est comme un sourire permanent.

 

Didi se souvint de ses rêves de sourires et voulut en savoir plus.

 

    • Mais, moi, je n'ai qu'un papa !

    • Une mère c'est comme un abri par tous les temps.

    • Mais, moi, j'ai mon atelier !

    • Une mère ça sert à écouter les problèmes.

    • Mais, moi, je ne suis jamais triste !

    • Tu voudrais me rencontrer ?

 

Comme la femme lui promettait des sourires, il accepta. Ils se donnèrent rendez-vous la nuit suivante, près du distributeur de pellets. En attendant le soir, Didi était tout excité sans savoir pourquoi. La belle voix de cette femme, qui se disait être sa mère, l'avait troublé profondément. Il marcha toute la journée de long en large dans son atelier.

 

Le soir venu, Didi, vêtu de ses plus beaux vêtements, sortit dans la rue d'un pas mal assuré. Il n'y avait pas de soldats, mais il dut faire face à deux ou trois chats errants sur son trajet. Quand il arriva près du distributeur de pellets, la femme l'attendait, souriante. Elle l'embrassa sur le front. Sans savoir pourquoi, Didi se mit à pleurer à grosses larmes, et la femme dut le prendre dans ses bras pour le calmer. Elle murmura une très vieille chanson. Elle aussi était troublée et avait du mal à chanter. Au bout de quelques minutes, Didi ne savait plus s'il fallait rire ou pleurer. Il n'avait jamais connu la chaleur d'un giron, et n'avait jamais ri ni pleuré de toute sa vie.

 

Quand Didi et sa mère retrouvèrent leurs esprits, ils remarquèrent que le téléphone-ordinateur était cassé. Il pendait au bout du bras de Didi, lamentablement. La femme l'arracha définitivement et elle s'adressa à son fils : « La guerre est bientôt finie, Didi. Tu vas pouvoir vivre comme un vrai petit garçon de ton âge, avec ta maman et ton papa. Tu n'auras plus besoin de téléphone-ordinateur. Et je connais un docteur qui pourra te greffer une main en prenant de la chair de la mienne. Tu auras bientôt deux mains et tu pourras prendre qui tu veux dans tes bras ! »

 

Déjà, le jour se levait derrière les grands immeubles vides de la petite ville d'Ambrieux. Didi et sa mère marchait, heureux, dans le petit matin calme. Sur le visage de Didi, on pouvait observer le plus beau des sourires. La guerre était finie. Ils allaient pouvoir vivre heureux.

 

 

 

Santangelo

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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