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Billet de blog 13 oct. 2021

Sur un Air de Campagne (260)

« Mon grand-père maternel avait six ans lorsque les Prussiens firent leur entrée à Bligny-sur-Ouche (Côte d'Or), son village natal. » « Le Vent Paraclet » autobiographie de Michel Tournier

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Un petit Coin de TerreSantangelo

J'avais 13 ans et je ne laisserai personne dire que c'est un âge ingrat. Encore enfant, enfant au stade achevé même, je régnais sur un petit royaume bien triste et morose en apparence – un petit internat de campagne – grâce à la force des rêves que me procuraient, tous les soirs, dans la salle d'études toute en longueur à demi-peuplée de falots pensionnaires en proie à l'ennui, des lectures fabuleuses. Cette année-là, la prof de français eut la bonne idée de nous faire découvrir Michel Tournier, et nous avons étudié « Vendredi ou les Limbes du Pacifique. » Un livre de philosophie qui me marqua au fer rouge, avant même que je susse ce que signifiait le mot 'philosophie.' Dans cette adaptation du « Robinson Crusöe » de Daniel Defoe, on voit le personnage principal, seul rescapé d'un naufrage sur une île déserte, commencer par se vautrer dans la boue avec les pécaris, qu'il n'a même pas la force de chasser, totalement paralysé et animalisé par un abandon total. Dans un deuxième temps, il tente de se remettre debout en cultivant un bout de jardin sauvage. Puis arrive Vendredi, le « sauvage » qui va contribuer à lui donner une dimension métaphysique et solaire. Je ne savais pas que, bien plus tard, ma solitude allait se manifester d'une manière semblable, ni que tout le monde passait par là. Cette lecture fut réellement illuminée, fiévreuse et fabuleuse. Je découvrais, derrière le prétexte du roman d'aventures, tout un monde nouveau, celui de la pensée, dans un éblouissement total. J'entrevoyais des vérités qui me paraissaient suprêmes, et je commençai à comprendre que l'on peut agir sur le monde en le pensant, en le théorisant, que l'on peut changer la réalité en la conceptualisant.

Depuis, j'ai souvent repensé à cette lecture bienheureuse. Pourtant, je n'ai jamais essayé de lire d'autres romans de Tournier – dont je ne savais rien avant de lire son autobiographie, sinon qu'il avait vécu dans un ancien presbytère, quelque part en région parisienne. Sans doute croyais-je préserver mon trésor, et empêcher qu'on ne dévoilât le mystère de ce ravissement.

Jusqu'à la semaine dernière où, ne sachant que lire, j'ai acheté en livre de poche d'occasion, aux pages depuis longtemps roussies, « le Roi des Aulnes » et « le Vent Paraclet », respectivement prix Goncourt 1970 et autobiographie intellectuelle de l'auteur. Je n'ai plus 13 ans et je ne laisserai personne dire qu'à cinquante ans on est dans la pleine force de l'âge.

Dans « le Roi des Aulnes », on assiste, sur plus de 500 pages, aux aventures fantastiques d'Abel Tiffauges – comme le nom du château de Gilles de Rai, dont il finira par donner le surnom de 'Barbe Bleue' à son cheval – à travers la tragédie de la Seconde guerre mondiale. D'abord simple garagiste nous narrant dans un journal littéraire, écrit de sa mauvaise main de gaucher contrarié, sa vie de collégien et de lycéen, la mêlant à son attirance pour les enfants. Il échappera de peu à une condamnation à mort pour le viol d'une fillette en s'engageant dans la guerre, qui est déclarée le jour même de sa convocation chez le juge. Un signe que la Grande Histoire est alliée à son destin et qu'un avenir radieux l'attend, tel qu'il se croit béni. Fait prisonnier en Alsace, alors qu'il s'occupait de pigeons voyageurs, il finira, au bout d'une course folle que seuls une faculté d'adaptation et son statut de héros mythologique rendent possible, par recruter de petits nazis promis à servir de chair à canon au Reich, dans une Prusse orientale mythique. Auparavant, il se sera occupé des chasses dans le domaine de Göring, qu'il côtoie de près.

Je ne dirai pas que le choc fut aussi grand qu'à la lecture de « Vendredi ou les Limbes du Pacifique » mais ma traversée du roman fut inquiète, patiente, rageuse, d'autant plus jubilatoire que les aventures narrées dépassent l'entendement, redonnant à la fiction littéraire tout son pouvoir de subversion et de transgression de l'interdit, du non-dit, de l'obscène. C'est que nous avons à faire à un livre-monstre, d'autant plus incroyable qu'il est pleinement ancré dans la réalité de la guerre. À vrai dire, il s'agit d'un conte pour adultes, atteignant par sa mise en scène du Mal à la dimension mythologique, comme le premier roman de Tournier. On se retrouve plongé dans la terreur archaïque en suivant ce personnage tout en introversion et en force physique, aussi taciturne que brillant diariste, et le phénomène d'attraction / répulsion saisit le lecteur à chaque page. Pour rien moins que retrouver le plaisir des peurs que nous éprouvions enfant en lisant les contes de fées. Son ogre est magnifique, fils de Gargantua par ses gestes et ses appétits mais se rapprochant de Montaigne par l'auto-analyse de son journal. Cet ange du 'TROP' analysant ses régressions au stade anal avec détachement dérive aussi bien du roman picaresque que de la philosophie allemande. Bien au-delà du simple récit « dans la peau d'un salaud ! »

C'est que Michel Tournier a beaucoup aimé l'Allemagne, héritier d'une famille germanophile de médecins et de pharmaciens, et qu'il a étudié la philosophie à Tübingen, puis à l'école normale, notamment en compagnie de Deleuze et Claude Lanzmann. Sa guerre est amorale, destructrice et irréelle. Elle ne deviendra réelle qu'à la toute fin, lorsque notre Abel Tiffauges apprend d'un enfant juif qu'il sauve de la débâcle ce qu'il n'aurait pas pu imaginer. Tout mais pas ça ! La morale est sauve mais l'histoire n'a pas fini de remuer le lecteur sonné. Que n'aurai-je pas donné pour lire ce livre à 20 ans – qui est peut-être le plus bel âge de la vie ! De la littérature de la plus belle eau, qui est aussi un hymne, bancal mais au combien touchant, à la paternité.

Santangelo

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