Sur un Air de Campagne (217)

Où se cache la culture, source de vérité, de nos jours ? Dans les musées ? Sur les blogs obscurs de l'Internet underground ? Dans les séries à succès ? Où dans un bon gros roman de facture classique ?

Un Plus Un égale Trois

Santangelo

Un vieil ami, qui m'avait conseillé de lire « Extension du Domaine de la Lutte » en 1998, m'a soufflé, il y a quelques mois, le nom de Patrice Jean – qui n'était pas encore venu à mes oreilles campagnardes. Depuis plusieurs jours, je vis en sa compagnie, modérément ou plus passionnément, à travers son dernier roman, paru chez Gallimard, intitulé « la Poursuite de l'Idéal. » Et, si je n'avais pas aimé le premier Houellebecq à l'époque, je dois avouer que la lecture de l'impétrant aux royaumes des GranZécrivains m'a rendu la vie plus légère. Qui ou quoi a changé ?

Un héros à l'ancienne. Une histoire à l'ancienne. Pour un ravalement complet du bon vieux roman d'initiation. Le hasard des amitiés de lycée a placé sur la route de Cyrille Bertrand un ange-gardien exilé de la grande bourgeoisie parisienne. Les deux compères, comme il se doit à cet âge-là, se jurent de lutter ensemble pour leur idéal poétique, quoi que la vie leur réserve. Comme il est plus rare, ils feront tout pour rester fidèles. Armé de son amitié précieuse et de son idéal poétique, le héros (c'est ainsi que l'appelle le narrateur caché et malicieux) va apprendre la vie parisienne sous toutes les coutures culturelles. Bien que fils d'un artisan de province, Cyrille a toujours aimé la grande vie et les poèmes de Valéry Larbaud. Muni d'une simple licence de lettres, il ne craint pas de s'attaquer au Grâal de la littérature : un grand recueil de poésie.

Mais où sont les poètes de nos jours ? Il cherchera dans des emplois subalternes, dans l'expérience de l'enseignement, et même dans la vie mondaine. Au fil des presque 500 pages, on le suit, de ses vingt à ses trente ans, naïf et romantique, comme il se doit pour un héros, mais dilettante irrésolu, tentant de concilier les impératifs de le comédie sociale et son idéalisme échevelé. Du roman sociologique dans lequel on se croyait au début et malgré un ancrage bien réel, le livre se transforme en fable sur la jeunesse, sur l'écriture, sur l'échec de la culture pour tous.

Et puis, comme dans tout roman d'apprentissage, il y a des femmes – de celles qui font les héros. Qui de Lucie, la catholique discrète, de sa prof de femme ou d'une maîtresse de passage, réussira à lui faire oublier la grande classe de la sœur de son ami, rencontrée lors de vacances parfaites à l'adolescence ?

Je ne pensais plus pouvoir lire un gros roman réaliste du début à la fin. Patrice Jean a réussi cet exploit de maintenir intact le plaisir de ma lecture, page par page.

La fin ? Le succès viendra-t-il punir le destin exemplaire d'un cœur pur et d'une âme ardente pour le priver de paradis ?

Un roman complet, solide – un peu roboratif parfois dans ses thèses à rebrousse-poil de l'air du temps – quelque part entre du Houellebecq pour la satire sociale et du Anna Gavalda pour l'optimisme et la fraîcheur. Les jeunes poètes y trouveront de quoi alimenter leurs rêves de succès et les vieux barbons ayant lâché la proie d'une vie poétique depuis longtemps se plairont dans une séquence nostalgie en plein dans l'époque.

Si on l'avait un peu oublié, Patrice Jean nous le rappelle vaillamment : même au temps de Netflix, la vérité de l'époque est bien toujours dans la littérature.

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