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Billet de blog 14 mai 2021

Sur un Air de Campagne (225)

UNE PROMENADE BIENHEUREUSE - Nouveau petit roman expresso par temps de déconfinement partiel - (Environ 10 pages) 1/5

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« Au vrai, tu ne fus jamais nostalgique que de l'innocence. Tu errais parmi les âmes malades, regrettant qu'elles ne fussent capables de mettre un nom sur leur mal »

« L'Inconnu me Dévore » Xavier Grall

UNE PROMENADE BIENHEUREUSE - Ière PARTIE : LE DéCOR

Pour une bonne promenade loin de la mer, il faut de bonnes chaussures, un peu d'eau, un peu d'ordre et du silence qui n'est troublé que par le pépiement des oiseaux et le chant du vent dans les arbres. Sur le site de l'ancienne abbaye du Relecq, à côté des ruines de deux cellules datant du moyen-âge, l'on trouve une abbatiale fièrement debout, un grand moulin, une belle maison de maître précédée de deux monumentales allées de hêtres, un petit bois en pente douce garni de clairières, plusieurs sources d'eau claire qui se rejoignent pour former la rivière de Morlaix, un petit pont qui enjambe le ruisseau, un hôtel de quelques chambres dans lequel on imagine volontiers des amants adultères et passionnés pour des serments de chair éternels, un étang et une fontaine en pierre, à sec.

Chassé des bois et des champs qui bordent le village par des propriétaires atrabilaires et peu enclins au partage, j'avais commencé, en hiver, à me garer près du site de l'abbaye pour me promener et engranger ma ration nécessaire de soleil. J'y avais trouvé un calme royal, des couchers de soleil rasants et des souvenirs d'anciennes balades, remontant d'un temps où je n'avais pas besoin de canne pour marcher, qui m'avaient redonné le goût de l'élégie.

Délaissant, à l'approche du crépuscule, mon appartement enfumé et mes petits poèmes de rien, je prenais un plaisir croissant à laisser mon esprit vaquer, pour seulement une heure, autour de ce site remarquable. L'hiver passa et son cortège de matins frileux, de jours qui finissent avant d'avoir commencé et de nuits plus longues que celles des enfants sages. Vint le début du printemps. Mes promenades se firent plus fréquentes, et mon plaisir augmenté d'autant. Et, petit à petit, de jour en jour, de petits tours dans le sens des aiguilles d'une montre en grandes marches dans le sens inverse, une évidence commença à s'imposer.

Ça a débuté par la rivière, en bas de la source habillée de vieilles pierres, guérissant je ne savais quelles plaies réelles ou imaginaires. Je restais contempler l'écoulement tranquille des eaux, appuyé contre la balustrade du pont refait à neuf, et je ne comprenais pas en quoi ce ruisseau était extraordinaire, sinon qu'il couvait ses clapotis à quelques encablures des Landes du Cragou – désert aride de la Bretagne intérieure, superbement fier de son absence de constructions humaines et du grouillement des lutins, des monstres mythologiques et des fées, absolument ignorant des croix plantées par les Cisterciens du 13ème siècle quasiment à ses portes. Pourtant, ce ruisseau était réellement extraordinaire ; je le constatais chaque jour, en fin d'après-midi, en m'arrêtant machinalement sur le petit pont.

J'étais assez intrigué pour m'étonner et m'émerveiller, mais pas suffisamment pour me questionner sérieusement sur l'origine de cette évidence. Je profitais du charme. Bientôt, il gagna la prairie drainée et entourée de profonds fossés et l'entrée du bois. L'évidence de quelque chose de plus grand que ce que je connaissais, ou que j'avais connu dans des balades anciennes. Était-ce parce que je m'étais auparavant surtout attardé sur des paysages côtiers, avec leurs rochers immuables et leurs sables changeants de l'estran ? Ce que je voyais, chaque jour, était l'évidence de quelque chose d'une noblesse longtemps enfouie sous les balbutiements grégaires. J'étais seul face à un paysage unique, mais je n'aurais jamais su ni pu partager cette vision avec quiconque.

Lorsque le charme de l'évidence gagna la clairière, que l'on rejoignait par un chemin parsemé de rondins en guise de marches, parsemée de ce que mon père appelait autrefois des fleurs de coucou, puis les deux allées monumentales dressées en L des deux côtés de la maison, je réussis à le nommer. La formule s'imposa, elle valait ce qu'elle valait : voir le monde tel qu'il est est, c'est le voir comme il devrait être. Je ne cherchai pas à gloser, ni à argumenter ; la formule me convenait et ces quelques mots suffisaient à dompter la nature sauvage et brute de mon sentiment et de mes intuitions.

La tranquille superbe des arbres, des prés et de la chapelle régnaient sur ce petit territoire perdu entre forêt et landes, imaginé par des moines défricheurs et qui demeurait le témoin de leur foi profonde. Quand il avait plu durant la journée, je me sentais encore plus en confiance, embaumé par les effluves de terre et de tourbe qui avaient baigné mon enfance paysanne.

Le printemps était déjà bien avancé et les rayons de soleil avaient dardé longuement le tableau, si bien que les branches des sapins avaient poussé de quelques centimètres, petites avancées en guise de preuve du retour des beaux jours, comme des ongles végétaux sur ces soldats tranquilles ; le printemps était donc à son apogée lorsque l'évidence, qui englobait dorénavant tout le site, enfanta d'une autre formule : l'oeil neuf de la veille est celui de l'enfance retrouvée, cyclique et éternel.

Vint l'époque du fauchage du foin de mai, le premier et le plus odorant, et je parvins à observer, un soir, parmi les quelques colverts et rats musqués, un couple de loutres se chauffant au soleil, à la surface de l'étang. Ce soir-là, en regagnant mon appartement, je vis dans le miroir une nouvelle brutalité assortie d'une nouvelle tendresse sur mon visage mangé par la barbe en broussaille. Comme si mes promenades m'avaient empli de l'esprit des moines qui s'étaient succédé au Relecq pendant des siècles de silence. Ce n'était pas moi qui me fondait dans le paysage ; c'était le paysage qui se fondait en moi.

Le lendemain, je compris que lors de ces échappées quotidiennes loin du monde des hommes de notre temps, j'étais le père, j'étais la mère et je montais sur le cheval de l'enfance. Être enfin un enfant. J'avais gagné l'enfance que je n'avais pas eue. Je n'aurai plus besoin de sauter dans les flaques ni de pleurer pour me sentir vivant.

Puis, je me posai la question de savoir si le vent soufflait sous la puissance de l'Esprit ou si c'était ma faiblesse physique qui en rendait les bourrasques si impressionnantes. Et, bientôt, tous les jours en fin d'après-midi, j'étais tous les hommes de la Terre et ma promenade était le monde entier. Les réseaux de téléphonie n'emmenaient pas leurs ondes jusque ces terres gagnées pourtant depuis longtemps sur la nature sauvage, et on m'y laissa assez seul pour que l'évidence entrevue en hiver prît un tour mystique.

Pourtant, obstinément, les portes de l'abbatiale restaient furieusement fermées au visiteur curieux que j'eusse aimé être, et je n'en éprouvais pas la moindre frustration. Les temps ne prêtaient pas à l'ouverture des temples, et les moines d'antan avaient suffisamment imprégné les alentours pour qu'il ne fût pas besoin de se recueillir sous des vitraux, à genoux sur un prie-dieu ou face à un Christ en croix. Je voyais l'espace comme il était dans le temps cistercien. Chaque soir, je marchais dans l'aube des temps. Les piliers de ma sagesse ? Mes deux pieds et ma canne. La vision ? Celle d'un immortel printemps, à l'approche de mes cinquante ans, alors qu'ils restaient tous terrés dans leurs cavernes téléguidées.

Il n'y eut pas de printemps des poètes cette année -là. Mais avait-on jamais vu un poète écrire au printemps dans des contrées où les femmes étaient belles – et elles sont belles partout ? Un immortel printemps que je n'éprouvais pas le besoin de partager, fût-ce avec une jolie femme. Le soleil me relevait la tête quotidiennement et, chaque soir, en rentrant, je m'en remettais à la nuit, le cœur léger et l'âme repue. Avant la longue nuit, je m'étais rêvé en moine-soldat et, au retour de la sève dans les feuilles, je me retrouvais enchanté et bienheureux comme l'enfant que je n'avais jamais été.

Avant de quitter le village dans lequel j'avais tant souffert, pour me construire un abri plus confortable que cet appartement sous les toits à la merci de la médisance et de la banalité du mal, j'ai voulu faire une dernière promenade autour de l'abbaye, pour me réenchanter une dernière fois en communiant. De retour chez moi, je m'attelai à la lessive, que je faisais à la main. Dans la bassine, le linge noir laissa couler de l'eau rougie. Mes vêtements saignaient. Mais moi je n'aurai plus mal.

Sous la fenêtre, un couple de mésanges bleues becquetaient tandis que l'averse nouvelle, celle qui lèverait le blé, frappait paisiblement sur ma lucarne de toit. Était-ce mon salaire pour avoir regardé le soleil en face ? Était-ce l'indécence de voir la mort les yeux dans les yeux ? Cette évidence était-elle celle de la parousie ? Je n'avais jamais compris tous les littérateurs qui avaient rêvé leurs vies avant de les vivre. Comme un chrétien des origines ou un écrivain pionnier américain, j'avais vécu pleinement, aimé aux quatre vents, étreint fougueusement et pleuré beaucoup avant de rêver ma vie.

Et me voilà bientôt nu sous l'orage d'été, ruisselant de joie, tout animé d'un rire pur et jubilatoire, un parmi le tout et pour moi-même tout en un. Et me voilà fauché comme les blés, heureux comme un gosse et innocent tel l'animal qui vient de naître. Un soir, j'avais aperçu la lutte à mort de trois corbeaux et d'un épervier. Mais je n'y avais pas vu le signe de la fin des temps, pas plus que dans mes anciens cauchemars.

A présent, j'ai regagné des terres plus maritimes je ne me promène plus dans la nature, la faiblesse arc-boutée sur ma canne. Mais, partout où j'irai, même si je ne vais pas loin, j'emporterai ma promenade sur le dos, dans le regard et dans le cœur. Pour que continue de souffler l'Esprit.

Je suis un lieu enchanté et paisible.

Partout avec moi j'emporterai les ruines sacrées et le moulin et le petit pont et la clairière avec ses fleurs de coucou, comme une preuve, un témoignage immuable de la beauté du monde.

Mémoires vives. Photos loin des clichés. Souvenances bienheureuses. Promenades bénies.

Et le reste de ma vie ne sera plus qu'une longue promenade. Une longue promenade bienheureuse.

Santangelo

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