Sur un Air de Campagne (163)

« Et le bruit du ruisseau qui dit : j'apparais quand je disparais. » Un Bruit de Balançoire - Christian Bobin

Géométrie variable

Santangelo

 

 

 

 

ça y est. Le bouleau blanc qui monte jusqu'à ma grande lucarne arbore déjà son roux. La rouille de l'automne commence à faire son travail. Eteindre les feux de l'été. Et, si n'étaient mes petits billets, j'aurais déjà oublié les visages croisés au soleil.

Même dans ma supérette discount, il y avait un petit rayon rentrée. Quelques cartables, quelques tubes de colle et des cahiers. Cette année, je n'ai pas vu la rentrée des classes dans toute sa splendeur. J'ai acheté un autre carnet de post-it, sur lesquels noter mes activités de la journée pour m'en souvenir le soir.

Septembre :! Le plus beau mois de l'année. Celui qui enferme la totalité. Qui clôt les jeunesses retrouvées et console les peines des vieux amoureux.

Lors de son entrée au collège, avant ses dix ans, Quentin pleura. L'après-midi avait commencé par une visite des dortoirs, sommaires, et des salles d'études, spartiates. Ensuite, pour le distraire, ses parents l'avaient emmené au bord de la grande plage, jusqu'à laquelle il allait marcher à pieds presque tous les mercredis pendant quatre ans, pour une partie de pétanque entre amis. Mais le baume de septembre avait du mal à venir au bout de sa peine. Il fallut attendre son anniversaire, à la fin du mois, pour qu'il retrouvât le sourire.

Depuis quelques jours, dans mon village, les enfants ont recommencé à passer en vélo en fin d'après-midi. A peine quelques dizaines de mètres entre l'école et la maison. Mais c'est suffisant pour se sentir libre. Et me rendre le sourire.

Je n'ai plus la télévision pour voir les nouvelles têtes. Et je ne change pas encore ma couette demi-saison pour une couette plus chaude.

La rousseur des arbres est apparue en à peine quelques jours. Le temps d'une grasse matinée volée au soleil. Tout comme les fougères de juin étaient venues comme par enchantement le temps d'une pluie d'orage.

Septembre... Les jupes courtes et les caracos s'affolent de devoir être remisés au grenier. Seront-ils assez bien pour les regards de l'an prochain ?

Tous les ans, après la rentrée, Quentin recouvrait ses livres de classe avec un film plastique transparent pour les protéger. C'est aussi comme ça qu'il apprit à les respecter, les livres.

Après sa rentrée au lycée, dans un internat plus grand, plus sélectif et plus lointain, on lui avoua qu'il paraissait tellement enfantin et délicat parmi les solides gaillards qu'on avait failli lui faire visiter le dortoir des filles.

Septembre ! Dans les écoles primaires, les petits garçons s'émoustillaient déjà pour une culotte en coton entr'aperçue sur l'escarpolette. Heureux hasards !

Septembre... Des couchers de soleil dont les guerres n'ont que faire.

Les surfers, dans mes campagnes, ont retrouvé le chemin des vagues. Les retraités et les inactifs profitent enfin de la plage qu'ils trouvaient trop, ou mal, fréquentée en août. Et les premiers « mickeliks » - qu'on appelle aussi « cousins », croisement improbable entre une araignée et un moustique, en plus gros – commencent à entrer dans les maisons.

Les noisetiers ont offert leurs dernières noisettes. Les châtaigniers délivrent leurs premiers piquants dans des bogues encore vertes. Et la confiture de mûres de Mamie réconforte les enfants à quatre heures.

Et les jours qui raccourcissent en mangeant la banane comme on brûle les chandelles les soirs d'été : par les deux bouts.

Hier soir, à ma fenêtre sous les toits, un nuage floconneux s'est dissout dans l'atmosphère et est venu me cueillir de son bleu marial comme un bout de coton lorsque les étourneaux, en avance sur la saison, se sont tus dans le grand tilleul.

Pour renter de diminuer ma consommation de tabac, j'ai ressorti la pipe. Et j'ai déjà senti, dans cet été en loques, le feu de l'hiver à venir. Je vais le laisser couver sous les cendres de mes souvenirs dorés.

 

 

Santangelo

 

 

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