Sur un Air de Campagne (136)

Les vrais paresseux se lèvent très tôt, afin d'avoir plus de temps à ne rien faire....

Un petit Indien

Santangelo

 

 

Je ne sais pas comment faisait Georges Perros pour écrire, dans sa petite maison de pêcheur à Douarnenez, avec – si j'en crois Wikipedia – une femme et cinq enfants. Moi qui suis seul, je monte l'Everest tous les matins. Ou plutôt, le Mont Blanc. Car les Gêneurs ont recommencé à venir « s'occuper de mon cas » en bas de chez moi. Dès qu'il y a cinq minutes de calme et de silence, une tondeuse démarre, ou un débroussailleur, ou un tracteur hurle, ou un camion, des motos, des quads et que sais-je encore. Ils viennent même en camping-car. Et ils ont recommencé à venir pique-niquer parmi les logements HLM. J'ai trouvé une petite maison de pêcheur sur LeBonCoin. Y serais-je mieux ? Comment faisait Perros ? La force de la chose imprimée sans doute. Le respect de l'ignorant en littérature pour l'objet-livre. Et puis l'époque aussi peut-être. Mais, ici et maintenant, on n'aime pas les poètes.

C'était un drôle de bonhomme que ce Perros. Il a commencé par être comédien. Il a tourné avec pas mal de jeunes acteurs qui allaient devenir célèbres, dans sa jeunesse. Ensuite, il est même devenu lecteur pour le TNP de Jean Vilar. Avant de se retirer à Douarnenez, pour écrire. Il a nourri une abondante correspondance avec tout ce que comptait de meilleur le monde artistique de l'époque – de Jean Grenier à Gérard Philippe. Mais c'est pour ses « Papiers Collés » qu'il est resté dans les mémoires.

C'est un drôle de livre, que ces « Papiers Collés ». Des notes de lecture, des poèmes, des critiques, des plans de livres, des aphorismes, des réflexions philosophiques. Le tout écrit à la volée sur des petits bouts de papier. Jusque sur des journaux ou des mouchoirs. C'est une belle œuvre de poète. Etait-il vraiment plus au calme que moi ? Ou les écrivains ont-ils toujours été traités ainsi à la campagne ?

La force de la chose imprimée et le respect des incultes pour l'Université. Car Perros a même donné des « cours d'inutilité » à la faculté de lettres à Brest. J'aurais payé cher pour assister à ça.

Pourtant, le bonhomme ne payait pas de mine, comme la plupart des poètes. Au fil de sa correspondance, il lui est même arrivé de faire des allers-retours à Paris en mobylette. En mobylette ! Vous vous rendez compte ?

Peut-être donc qu'il suffit d'être publié pour être respecté. Et j'en ai marre de jouer les Kafka et de chercher dans mon entourage tous les quatre jeudis un légataire universel qui serait à la hauteur de mon œuvre... Cinq enfants tout de même !

Céline n'avait pas d'enfant. Il n'avait que Lucette. Et, même lui, s'est vu refusé son manuscrit envoyé par la Poste. La lectrice de chez Gallimard avait jugé le livre « sentencieux » et « crypto-communiste. » Je crois que cette fiche de lecture existe toujours.

Sollers a eu plus de culot, comme la plupart des écrivains de son époque. A vingt ans, il a été voir Mauriac – Bordelais, comme lui – avec le manuscrit de son roman écrit sur les bancs de la fac. « Une curieuse Solitude » ça s'appelle. Une histoire entre un jeune bourgeois et la femme de ménage espagnole. Il a renié ce livre par la suite, une fois bien installé dans le milieu. Je ne sais pas si Sollers a des enfants. Mais il a eu beaucoup de femmes.

Comment fait-on aujourd'hui ? Je ne le sais toujours pas. Pourtant, j'en aurais bien besoin de la « puissance de la chose imprimée » pour lutter chaque jour contre cette nuée de crétins ! Trouverais-je encore plus de force en faisant des enfants et en les faisant vivre dans une petite maison de pêcheur ?

« Je n'aime pas beaucoup aller regarder les tableaux au musée, parce que j'ai l'impression que ce sont les tableaux qui me regardent. » Georges Perros. J'ai cité cette phrase à un oral de muséologie, lorsque j'étais étudiant à la faculté de Brest. Ça n'avait pas fait rigoler mon examinateur. Savait-il déjà que je ne serai pas publié ? Savait-il que je n'aurai pas d'enfant ? Il eût été bien inspiré de m'en informer....

 

 

Santangelo

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.