Saul Santangelo
Abonné·e de Mediapart

285 Billets

0 Édition

Billet de blog 17 juin 2021

Sur un Air de Campagne (235)

Je me souviens d'un site, il y a quinze ans, qui s'appelait « Maviedemerde.com » Nostalgie pour le Jour d'Après...

Saul Santangelo
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Symphonie Pour le Jour d'AprèsSantangelo

Mercredi. Jour des enfants malgré la semaine des quatre jeudis. Sommeil lourd, à l'exception d'un réveil à 2 heures. C'est ma première nuit complète depuis des mois. Puisque, d'ordinaire, je me réveille et me lève trois ou quatre fois. Pourtant, en me couchant, c'était encore l'angoisse. Mais qui donc essayait de m'étrangler ? Peut-être une de ces voix que j'entends sous ma fenêtre, sans qu'elles ne montrent jamais de visages.

Cafés. Longs, sucrés et avec un peu de lait. Longs surtout. Une bonne heure. Suivis immédiatement d'une première alerte. Sont-ce les nouveaux voisins qui parlent de moi, en bas ? Je prête un œil et je vois, déjà, un défi et une menace. Ils continuent à parler de moi, alors que nous n'avons jamais échangé de bonjour. Hier soir, j'étais pourtant descendu essayer de savoir pourquoi ils m'en voulaient. Peine perdue.

Plus de tabac. Aurai-je la force d'aller faire quelques courses en ville ? Vers 14 h 30, je la trouve, la force. Direction : la pharmacie, sise dans le village où j'ai grandi, à trente minutes de conduite prudente. Je leur envoie l'ordonnance par mail, chaque mois, et j'attends une réponse, afin qu'ils ne me fassent pas revenir deux ou trois fois. Pas grand monde sur la route, exceptées quelques voitures qui, à grande vitesse, ne se préoccupe pas de ma proximité avec le fossé. Faut-il dire avec le gouffre ?

Sourire entendu de la préparatrice. Sourires narquois des rares passants. Rires jaunes derrière les rideaux.

J'appelle ma mère. Elle me dit de passer les voir. Discussion légère. Les voisins, le temps qu'il fait, les titres de l'actu, un ou deux souvenirs d'enfance, des nouvelles de mes sœurs. Un petit tour dans le jardin, magnifique à cette époque, résultat de trente ans de labeur acharné. Bouquet de roses multicolore et œufs de ferme. Au courrier : deux enveloppes pour les élections de dimanche et une lettre de Pôle Emploi. Un contrôle, pas le premier. Sans doute parce que j'ai vexé mon conseiller en tentant de le joindre, après avoir cru qu'il avait quelque chose à me proposer. De toutes façons, avec ma canne, je ne suis plus bon à rien.

Les parents vont bien. Tant mieux. C'est ma seule conversation de la semaine. Direction : la ville. Il n'y a pas beaucoup de bureaux de tabac qui délivrent ma came préférée, pour pipes. Ma mère m'avait appris la décision du gouvernement de lever l'obligation du port du masque à l'extérieur dès le lendemain. J'entre dans le tabac, sans masque, puisque le buraliste et le client n'en ont pas. Il me dit qu'il n'a pas ce que je lui demande. Il essaie de me faire changer de marque. La buraliste habituelle fume sur le trottoir ; bonne journée !

Je décide de descendre au centre-ville. Un créneau raté et plusieurs voitures qui refusent d'avancer plus tard, je réussis à me procurer deux cartouches. Un petit sac ? Oui, ce serait génial ! Enfin, génial c'est peut-être beaucoup dire... Disons que c'est gentil. Un sac, et un petit briquet – j'aime les petits cadeaux.

Je pénètre dans la grande librairie voisine. J'allais oublier qu'il faut toujours porter ce putain de cache-nez en intérieurs. Sourires entendus. Mais qu'ont-ils dit ? J'ai encore oublié mes lunettes de vue dans la voiture. Des loupes. Scheiss ! De toutes façons, tous ces livres ne me disent rien qui vaille. Et si j'allais feuilleter mon bouquin, choisi sur Amazon, en terrasse ? Je me souviens que, quelques jours auparavant, on a refusé de me servir. Je vais tenter un autre lieu. Un homme entre dans sa voiture garée en zone bleue. C'est la troisième fois en un an qu'ils changent les règles de stationnement au centre-ville, et je suis resté bête, la semaine passée devant leurs horodateurs sophistiqués. J'attends trois minutes, puis cinq, en double-file. Il ne veut pas me céder sa place. Nouveau tour du centre-ville.

Chouette ! Une nouvelle place en zone bleue. Nouveau créneau raté. Mais pourquoi me regardent-ils faire ? J'ai failli crever la roue AVG, en coinçant le pneu contre le trottoir. Je décide d'avancer un peu. Puis, je sors et je rentre à nouveau pour mettre mon disque en évidence. Je l'aurai ce premier café post-confinement ! Dans la rue, beaucoup plus de monde que ces dernières semaines, mais tous avec le masque sur le visage. Je crains qu'ils le porteront toujours malgré la levée de l'obligation.

Et puis, voilà, ça devait arriver : la pluie. Une petite pluie fine et froide qui ne songe qu'à entrer par le col de ma chemise. Tant pis ! Je décide de rentrer. Nouveaux croisements délicats sur la petite route.

Une fois chez moi, je renifle un peu le bouquin pour sentir la colle, je me prépare un thé et je pose les promesses électorales sur la table basse. Des enfants, en bas, me lancent quelques insanités apprises avec leurs parents, à la volée, juste pour le fun. Je me plonge dans mon anthologie critique et je décide de lire les pages sur « la Lenteur » de Kundera. Beigbeder prétend que c'est son premier livre écrit directement en français. Il me semblait que c'était « l'Immortalité. » J'ai oublié le contenu des deux, même si le nom du traducteur me revient en mémoire : François Ricart.

Etrangement, je n'entends pas les scies stridentes, ni les tondeuses furieuses, ni les débroussailleuses assassines, comme les jours précédents, mais les travaux sur la maison ont repris. Le thé ? Court, sucré et sans lait. Courts et répétés tout au long de la journée.

C'est quoi ce silence agréable ? Serait-ce le foot ? L'Euro va sauver mon printemps ! Penser à sortir pendant les matches de la France. Post-it ? Enfin une bonne raison de se réjouir.

Un coup d'oeil sur une newsletter d'actualités, sur mon téléphone ; et ce titre, qui relève du génie : « Après le Covid, de nombreux jeunes prévoient de tout quitter pour passer une année sabbatique ! » C'est sans doute ça le jour d'après : faire tout ce qu'on aurait aimé faire si on en avait eu le temps...

J'ai encore mérité mon verre de moelleux quotidien. Le vin ? Petit, blanc, versé en deux fois et à petites lampées.

Je n'ai pas le courage d'ouvrir les enveloppes électorales avant de m'ouvrir une boîte. Peur de l'indigestion.

C'était ma première « journée de merde » sur ce blog, et la dernière. Il y a tellement mieux à faire !

Santangelo

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
Le ministre, l’oligarque et le juge de trop
Avocat, Éric Dupond-Moretti s’en est pris avec virulence à un juge qui faisait trembler Monaco par ses enquêtes. Ministre, il a lancé une enquête disciplinaire contre lui. Mediapart révèle les dessous de cette histoire hors norme et met au jour un nouveau lien entre le garde des Sceaux et un oligarque russe au cœur du scandale. 
par Fabrice Arfi et Antton Rouget
Journal — Extrême droite
Hauts fonctionnaires, cadres sup’ et déçus de la droite : enquête sur les premiers cercles d’Éric Zemmour
Alors qu’Éric Zemmour a promis samedi 22 janvier, à Cannes, de réaliser « l’union des droites », Mediapart a eu accès à la liste interne des 1 000 « VIP » du lancement de sa campagne, en décembre. S’y dessine la sociologie des sympathisants choyés par son parti, Reconquête! : une France issue de la grande bourgeoisie, CSP+ et masculine. Deuxième volet de notre enquête.
par Sébastien Bourdon et Marine Turchi
Journal — Outre-mer
Cette France noire qui vote Le Pen
Le vote en faveur de l’extrême droite progresse de façon continue dans l’outre-mer français depuis 20 ans : le Rassemblement national (RN) de Marine Le Pen est le parti qui y a recueilli le plus de voix au premier tour en 2017. Voici pourquoi cela pourrait continuer.
par Julien Sartre
Journal
Les défections vers Zemmour ébranlent la campagne de Marine Le Pen
Le départ de Gilbert Collard, après ceux de Jérôme Rivière ou de Damien Rieu, fragilise le parti de Marine Le Pen. Malgré les annonces de prochains nouveaux ralliements, le RN veut croire que l’hémorragie s’arrêtera là.
par Lucie Delaporte

La sélection du Club

Billet de blog
Toulouse : un désert médical est né en décembre au cœur de la ville rose !
[Rediffusion] Questions au gouvernement, mardi 11 décembre, Assemblée nationale, Paris. Fermeture du service de médecine interne à l’hôpital Joseph-Ducuing de Toulouse… Plus de médecine sans dépassement d’honoraires au cœur de la ville rose. Toulouse privée de 40 lits pouvant servir pour les patients Covid (vaccinés ou pas…)  Plus de soins cancer, VIH etc !
par Sebastien Nadot
Billet de blog
L’éthique médicale malade du Covid-19 ? Vers une banalisation du mal
Plus de deux ans maintenant que nous sommes baignés dans cette pandémie du Covid19 qui a lourdement impacté la vie et la santé des français, nos structures de soins, notre organisation sociale, notre accès à l’éducation et à la culture, et enfin notre économie. Lors de cette cinquième vague, nous assistons aussi à un nouvel effet collatéral de la pandémie : l’effritement de notre éthique médicale.
par LAURENT THINES
Billet de blog
Monsieur le président, aujourd’hui je suis en guerre !
Monsieur le président, je vous fais une lettre que vous ne lirez sûrement jamais, puisque vous et moi ne sommes pas nés du même côté de l’humanité. Si ma blouse est blanche, ma colère est noire et ma déception a la couleur des gouttes de givre sur les carreaux, celle des larmes au bord des yeux. Les larmes, combien en ai-je épongé ? Combien en ai-je contenu ? Et combien en ai-je versé ? Lettre d'une infirmière en burn-out.
par MAURICETTE FALISE
Billet de blog
Pour que jamais nous ne trions des êtres humains aux portes des hôpitaux
Nelly Staderini, sage-femme, et Karelle Ménine ont écrit cet billet à deux mains afin de souligner l'immense danger qu'il y aurait à ouvrir la porte à une sélection des malades du Covid-19 au seuil des établissements hospitaliers et lieux d'urgence.
par karelmenin