Sur un Air de Campagne (192)

Que peuvent bien avoir en commun Victor Hugo et Guillaume Apollinaire ? Et si c'était la petite Jehanne de France de Blaise Cendrars ?

Tu

La Croisade des Enfants

Santangelo

 

 

 

Ce siècle avait deux ans et Hugo serait Chateaubriand. Ou rien. Tout au long de sa vie, celui que l'on présente volontiers comme le plus grand poète français, a travaillé comme un acharné, construisant une œuvre hétéroclite, iconoclaste et foisonnante. Des milliers d'alexandrins et des milliers de pages. Le romantisme régnait dans les chapelles et le père Hugo aimait à tout-va.

 

En 1913, après avoir lu «les Pâques à New-York » de Cendrars, Guillaume Apollinaire – de son vrai nom Kostrowitzky – publie « Alcools. » Un recueil de poésie sans ponctuation considéré avec le texte de son ami suisse, comme la naissance de la poésie contemporaine. 1913, c'est aussi la parution de « la Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France. »

 

  • Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre ?

 

Dans ces deux textes, le verbe est hallusiné et on y parle d'amour au milieu du vacarme des grandes villes, des machines infernales et du métal hurlant, qui annoncent la grande guerre. Des poèmes déstructurés, en prose. Comme « la Chanson du Mal-Aimé » ou « le Pont Mirabeau. »

 

« Sous le pont mirabeau coule la Seine

Et nos amours (…)

Vienne la nuit sonne l'heure

Les jours s'en vont

je demeure »

 

  • Dis, Guillaume, sommes-nous bien loin de Montmartre ?

 

Dans un petit texte bien postérieur intitulé « l'Amiral » dans lequel il raconte une traversée transatlantique, Cendrars commence en citant Hugo : « Pernambouc aux montagnes bleues ! S'écrie quelque part Victor Hugo... » Un incipit qui pourrait faire le lien entre les deux autres grands par celui qui, dans toute son œuvre, a célébré le voyage et la découverte.

 

-Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre ?

 

En lisant, ces derniers jours, une biographie de la vie amoureuse de Hugo et des lettres à Louise de Colligny Châtillon d'Apollinaire, j'ai réalisé que l'amour qu'ils célébraient de manière a priori si différente, était le même. Le livre de Michel de Decker fouille la vie sentimentale et sexuelle de l'auteur de « la Légende des Siècles » et, le moins que l'on puisse dire, c'est que ce fut une vie bien remplie. De sa mère Sophie Trébuchet à sa femme Adèle Foucher, sa maîtresse de toute une vie Juliette Drouet et la multitude de conquêtes et d'amantes, Hugo a aimé à tous les vents, avec une vigueur exceptionnelle, jusqu'à la fin.

 

  • Dis, Victor, sommes-nous bien loin de Paris ?

 

« Les Lettres à Lou » raconte la passion qui saisit Apollinaire en 1914, au moment où il s'engage pour la guerre, du côté de Nice. On y retrouve la fougue d'un jeune homme et l'inventivité d'un grand poète, avec déjà des calligrammes. Face à une maîtresse qui souffle le chaud et le froid et paraît bien distante, le voilà bien démuni dans sa caserne à l'heure de nettoyer les chevaux.

 

 

  • Dis, Guillaume, sommes-nous bien loin de Nice ?

Ces lettres, aussi étrange que cela puisse paraître, pourraient avoir été écrites pour Juliette Drouet. Des lettres d'amour tendres et passionnées comme en écrivaient déjà les auteurs latins et comme en écrivent encore peut-être aujourd'hui les jeunes gens cultivés. Dans ces lettres, la même fougue, la même naïveté face à l'amour, et les mêmes termes : « je t''embrasse partout », « chère amie », bien-aimée », et les mêmes douleurs de l'absence. Comment se fait-il que ces lettres soient si proches lors que les œuvres sont si éloignées ? Eloignées ? Vraiment ?

 

« Je ne songeais pas à Rose ;

Rose au bois vint avec moi ;

Nous parlions de quelque chose,

Mais je ne sais plus de quoi »

 

  • Dis, Victor, sommes-nous bien loin de Jersey ?

 

Dans cette bataille éternelle de l'amour et de la poésie, Hugo perdit sa fille Léopoldine – noyée avec son mari – Cendrars perdit un bras à la guerre et Apollinaire perdit la vie, foudroyé par la grippe espagnole en 1918. Ils auront tous trois aimé et écrit beaucoup, contre vents et marées.

 

Que reste-t-il de la grande poésie ? Si un journaliste lisait la biographie de Michel de Decker, il ne retiendrait qu'une seule chose : que Hugo a eu une aventure avec sa belle-soeur alors âgé de 14 ans.Il tenterait de faire scandale et de le mettre à l'index du politiquement correct. Les lettres à la bien-aimée sont-elles les mêmes depuis la nuit des temps ?

 

  • Dis, Machin, sommes-nous bien loin de Montmartre ?

 

 

Santangelo.

 

 

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