Sur un Air de Campagne (149)

Alors que certains déplorent des attaques permanentes contre la liberté, on ne peut que s'étonner de ce que la légalité s'efface de plus en plus devant l'égalité....

Wall Of Shame

Santangelo

 

 

 

Certains réseaux sociaux dédiés aux plus jeunes étendent l'égalité citoyenne aux enfants et l'enfance aux grand-parents. Bientôt, des réseaux uniquement dévolus à la « cancel culture » - cette mode du lynchage. On pourrait l'appeler « les Moutons enragés. »

De nos jours, une rencontre grâce à Meetic, c'est vraiment mythologique.

Le meilleur agent du nihilisme selon Nietzsche ; le ressentiment. Cette bonne conscience qui taraude les esprits vulgaires, et qui les pousse à en vouloir aux autres ou à mettre sur le compte d'autrui ou d'une autre communauté la responsabilité de leur malheur. Fruit de la frustration et de l'avidité, le ressentiment est le ferment de la médisance, de la jalousie et aboutit à une haine aveugle, par le biais de la haine de soi. Le grand philosophe-poète y voyait le mal du siècle. 150 ans après, rien n'a changé. De nos jours, cependant, il n'est même plus besoin d'aller à la messe.

Qui sont tous ces petits censeurs du quotidien qui pourrissent les téléphones au nom du bien et de leur morale. Des petits trous du cul mal embouchés ou de véritables agents de leur « révolution nationale » ? Ou simplement des gens bêtes à pleurer ?

Si la distanciation sociale c'est de se tenir à distance réglementaire, les sites de rencontres sur Internet – contrairement à ceux de mon époque – utilisent la localisation des téléphones pour trouver quelqu'un de proche. La localisation des smartphones ; véritable outil de l'essentialisme, du séparatisme et du cloisonnement des territoires.

Si l'on ne ressent plus le besoin de découvrir l'autre à travers la philosophie, la littérature et l'amour, que devient la découverte de soi ?

Un grand amour, c'est l'union de deux grandes solitudes.

Il y a vingt ans, il n'était pas rare de trouver des gens qui traversaient tout le pays pour un seul week-end avec un partenaire rencontré sur Internet.

Je n'ai toujours pas compris comment tous ces gens qui viennent m'emmerder en bas de chez moi font pour se réunir. Même quand l'écomusée est fermé. Il y a fort à parier que, quelque part dans le cloud, quelqu'un les appelle au lynchage.

J'ai raté le virage Twitter il y a quelques années. Je n'ai jamais pris le train Facebook. Sauf pour trouver les coordonnées de vieux amis perdus de vue. Il suffit de ne jamais répondre sur le mur, et de laisser les gêneurs déverser leur caca moralisateur sans jamais leur donner le change.

Ce même ressentiment qui pousse au piratage.

Jamais le terme de « moraline », inventé par Nietzsche, n'a eu un écho aussi actuel. C'est avec de la moraline qu'on fait la terreur des révolutions. Aujourd'hui, elle dispose d'un arsenal technique incommensurable pour se propager dans les esprits.

Il y a dix ans, j'ai gagné ma vie en vendant des livres d'occasion sur Internet. Je persiste à admirer Amazon parce que ce géant fait vivre des milliers de petits travailleurs indépendants. Je l'admire aussi pour son génie logistique – supérieur à celui des armées napoléoniennes. Hier, je suis entré chez un bouquiniste dont je croyais  l'échoppe fermé depuis longtemps. Je lui ai demandé s'il avait un rayon poésie. Il m'a montré une belle édition rzeiée de « Terraqué » de Guillevic. Je lui ai dit que je reviendrai lorsque je voudrai faire un cadeau. Je lui ai demandé combien valait mon édition originale illustrée du « Rosier de Madame Husson ». Il m'a parlé d'un bon prix. Je lui ai dit que je reviendrai lorsque je n'aurai plus d'argent.

Nombre de gens, de nos jours et jusque dans mes campagnes, consacrent une bonne partie de leur budget à la technique. Mon premier poste de dépense, quant à moi, c'est le tabac, loin devant tout le reste réuni. Son prix a presque doublé en six ou sept ans. Au point qu'on m'a reproché d'avoir laissé toutes mes économies partir en fumée. Mais non, pas en fumée, en idées et en poésie. La technique ne fabriquera jamais d'idées ni de poésie. De la frustration due à la technique, naît la haine de soi.

Tous ces moutons enragés n'ont qu'un but, aidés par leur foutue technique et acccrochés à leur ressentiment : nous balancer tous par-dessus la falaise comme dans ce conte des « Lettres de mon Moulin. »

Le fascisme c'est quand l'Etat et ses représentants entrent dans les chambres. Que dire de tous ces censeurs du quotidien qui cherchent à salir les consciences ?

 

 

Santangelo.

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