Sur un Air de Campagne (168)

Quand on n'a plus de larmes pour pleurer... (2/5) (Petit roman didactique en guise de parenthèses silencieuses.)

Au village, c'est tous les jours la même chanson. Les insultes et les menaces des inconnus attirés par les rumeurs sur mon compte. Pas besoin de lire les Saintes Ecritures pour se rappeler de la terrible barbarie des foules et des groupes, lorsqu'ils ne sont pas tenus en main et qu'ils dérivent au gré des bas instincts.

 

Dans mon anthologie de poésie actuelle, à la lettre « B » ; Zéno Bianu. « Être un double / en appel de visions / en quête de tournoiements / de ravissements / de vents stellaires. »

 

A l'époque des faits, je m'intéressais déjà à la poésie. C'est la professeure de français – accessoirement directrice du petit collège et prof de danse – qui m'y a initié. J'aurais pu finir comme David, dans les algues. Je m'en suis sorti. Je suis plus fort que tous ces anonymes attirés au village par des on-dits sur ma réputation d'écrivain sulfureux. J'aurais pu finir comme David, nu dans les laminaires et le cadavre gonflé par la marée, par un beau matin d'été.

 

Il faut que j'écrive cette histoire. Je lui dois bien ça, à David. Et puis il y a mon petit neveu de cinq ans. C'est mon rôle de contribuer à sa protection et de lui donner la force d'affronter la férocité du monde contemporain. Je ne pourrai pas supporter qu'il lui arrive une chose pareille. Personne ne peut supporter ça. Tout est toujours possible, mais il faut bien tirer les leçons de l'expérience et tenter de ne pas reproduire les erreurs. Sa mère a le sale virus. Ils vont être séparés durant quelques jours. Qu'est-ce que quelques jours ? Quelques mois ? Il n'avait pas fallu un an pour que David en arrive au pire. Le virus ? Quelle belle affaire, face à tout ça ! Il faut vraiment que j'écrive cette histoire. Je le dois aussi à mon neveu. Ça fait partie de l'héritage que je veux laisser. J'espère que mes mots seront plus efficaces que les avertissements sur les paquets de tabac ! Et que les reportages de la télévision...

 

Être témoin, chez les catholiques, c'est dire autour de soi, par rayonnement de la joie, la révélation de l'amour du Christ. C'est une belle idée. Mais être témoin, pour moi, ça veut dire aussi porter dans sa chair et dans ses mots le mal auquel on a été confronté, voire auquel on a participé. Ne pas oublier le regard implorant de pitié et lui porter secours, même avec 20 ans de retard. C'est aussi ça, être témoin. C'est aussi ça, l'écriture. Être témoin de son passé, en totalité.

 

 

Tout a commencé dès la rentrée de septembre. Il faisait une chaleur presqu'étouffante sous le ciel d'un bleu très pur, comme souvent à l'occasion de la rentrée scolaire Bretagne. J'étais tellement jeune, enfantin et délicat, que l'on me prit d'abord pour une fille et que l'on me conduisit jusqu'à leur dortoir. Je n'en pris pas ombrage, car j'étais aussi innocent et ignorant du mal. Tout le monde fut quitte après une franche rigolade.

 

David n'eut pas cette chance. Dès le premier soir, dans ce petit dortoir d'une vingtaine de lits que nous partagions, je compris qu'il allait se passer de drôles de choses dans l'année. David ne prononça pas un mot à quiconque dans le collège durant toute la première semaine. Quant à moi, j'essayais de m'adapter le mieux possible, à la force de ma tendresse d'enfant et de mon humour insolent de petit campagnard. Les cours m'intéressaient, j'apprenais vite. Et je commençais à lire des romans dès que j'avais fini mes devoirs dans la grande salle d'études.

 

Comme j'étais débrouillard, on m'avait désigné « chef de table » à la cantine, et j'allais chercher les plats avec entrain au passe-plats. Dans le dortoir, j'avais réussi à me faire bien voir par les plus grands et les plus âgés et je me faisais petit. Il fallait bien composer, puiqu'âgé d'à peine dix ans, je me trouvais mêlé à des adolescents ayant deux ou trois ans de plus que moi. Je ne sais pas quel âge avait David. Son expression laissait cette question en suspend. Il y avait plusieurs internes placés là après plusieurs échecs ailleurs.

 

 

C'est Alex, à la fin novembre, qui découvrit le premier secret caché derrière l'expression fantomatique de David. Il souffrait d'énurésie. Toutes les nuits, il pissait dans son lit, et il revenait chaque jour à l'heure de midi pour changer ses draps. Jusque là, personne ne s'était intéressé à lui. Mais quand Alex trouva une alèse en plastique dans un placard, il ne mit pas longtemps à comprendre. Pour le soir, toute l'école était au courant du problème de David. Et, derrière les rictus ; personne ne savait comment réagir.

 

 

(A suivre....)

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