Sur un Air de Campagne (176)

FERMé POUR LA SAISON - Petit roman expresso en 5 parties en guise d'autoportrait contemporain format 'paysages' pour s'amuser un peu par temps de pandémie. Quand la petite musique remplace les petites chansons. Ière partie - FERMé POUR LA SAISON

Ière partie : FERMé POUR LA SAISON – 2019 (1994)

 

 

 

 

 

QUITTER LA VILLE

 

 

C'est une histoire de lumière. Une histoire, des lumières. On croit toujours que c'est la parole qui fait l'homme. Ou l'écriture. La langue en somme. Mais c'est d'abord une histoire de lumière.

Seul dans mon camion, sous un ciel gris normand, j'observe une mer plate venir cueillir doucement les galets. Pourquoi voulais-je revenir, après toutes ces années ? J'étais parti suite à l'échec de ma thèse sur la géographie du surf en Bretagne. Après l'accident et la tempête qui suivit. Toutes portes claquées. Je ne serai jamais professeur des universités bretonne, comme l'avait tant rêvé mon amie. Nous étions partis loin de la mer et de ses éclats. Loin de ces crépuscules bretons qui annoncent des nuits lourdes de sens.

Vingt-cinq ans après, je voulais revoir le paysage de nos amours d'alors, espérant trouver le bon profil de notre médaille à deux faces. Pourquoi voulais-je revenir ?

C'est une histoire de lumière. Un regard, un lampadaire, un ciel de traîne, un phare. C'est toujours une histoire de lumières.

Pourtant, depuis que je savais que j'allais revenir, je ne m'étais pas souvenu de la moindre lueur amicale sur laquelle m'appuyer, pas la plus petite flamme appelant à la confidence et à l'évocation du passé à laquelle me rattacher. J'avais décidé de traîner ma déjà vieille carcasse sur le littoral mais, pour encore, je ne comprenais pas ce qui était arrivé.

On ne guérit pas d'une jeunesse heureuse. On a tous besoin de rêver. C'est une histoire de lumière. Une histoire, des lumières. Comment faire pour écrire une histoire comme ça ?

 

 

 

LONGER LE RIVAGE

 

 

Journée de pluie épaisse et grasse. Arrivée au Mont Saint-Michel en milieu d'après-midi, après trois heures de route comme un tunnel. Je suis monté jusqu'à l'abbaye coiffée de son ange orgueilleux refait à neuf. Une nouvelle couche de feuilles d'or pour affronter le nouveau millénaire, qui s'annonce aussi religieux que le précédent. Dans les salles vides, je pouvais presque entendre le bruit des moines qui mangent leur soupe salée et les lectures pieuses psalmodiées entre des dents pourries.

Au Mont, on se sent déjà en Bretagne. J'ai acheté des conserves à la supérette de bazard et j'ai passé la fin de journée à la place du conducteur, dans le camion, à activer mes essuie-glaces pour contempler l'estran recouvert par une marée juchée sur son grand cheval blanc lancé au galop. J'ai vérifié le fonctionnement du camping-gaz et l'épaisseur du sac de couchage. Je suis paré. Je ne sais pas encore ce que je cherche, perdu comme une abbaye sans son ange, mais j'ai la conviction que je vais trouver.

 

Trop de malheur et pas assez de cris ces derniers temps. Trop de colère rentrée par l'injustice du sort. Qui se souvient encore de moi, par ici, après ces vingt-cinq années de bonheur loin de la mer ? Qui pour partager mon aventure ? Il n'y avait qu'elle. Je ne vivais que pour elle, juchée fièrement sur mon silence. Elle valait le détour par chez moi. On venait me voir pour sentir sa présence et son influence. On m'appréciait pour la remercier de son éclat. Que vais-je faire à présent  dans le noir ?

J'ai poussé jusqu'à Cancale, et j'ai ouvert l'autoradio. De la soupe salée et des voix qui psalmodient entre des dents pourries. Je me suis arrêté à la pointe du Groin, et je me suis laissé manger par la nuit.

Le soleil s'est couché sur les Alpes rouges des nuages par dessus les modestes falaises. La lune s'est levée comme en retard, pleine comme le tombeau d'une famille ayant fourni de la curetaille, pressée d'illuminer la nuit bleu-marine. Presque aveugle et le cou cassé, je me suis couché, seul dans le camion, sans beaucoup d'espoir.

J'ai entendu hurler le camion-poubelles et je me suis endormi, vide.

 

 

 

S'éCHAUFFER

 

 

Pendant la nuit, terreur archaïque, j'ai déplacé le camion jusqu'à la plage de Saint-Coulomb, en face du fort Du Guesclin.

Ce matin, figure de paix, un original fait du taï-chi sur le sable pour apprivoiser l'aurore rasante d'octobre. Drôle de marionnette, infiniment gracieuse dans ses mouvements improvisés avec une lenteur sage. Manipulée par qui ? Les bras font tourner le buste et les jambes suivent pour maintenir l'équilibre fragile de ce matin calme. Il porte la plage sur son dos. C'est ainsi que je commencerai mes journées lorsque je serai vieux. Vision tranquille. Lumière froide, blanche, métallique, et science de la respiration. J'ai oublié mon corps depuis trop longtemps. Pas aisé de se prendre en main avec une jambe folle. J'ai attrapé ma canne et j'ai marché un peu sur le parking, devant la plage, protégé comme un enfant par le vieux chinoisant chinoisif appliqué à sa tache pacifique.

Moi aussi, dans ce temps-là, je préparais mon corps à affronter les éléments de la journée en m'échauffant. Quelques mouvements bien sentis, toujours les mêmes, avant de me mettre à l'eau, sans perdre la vague de vue. Mais, ce matin, je n'ai aucune envie de surfer. J'aurais voulu ralentir encore les mouvements du sage jusqu'à l'immobilité pour profiter du lever de soleil tout blanc, tout métallique, et ne plus être qu'une respiration lente.

Cette lumière fait mal au ventre. Elle tort les boyaux. Il faut la laisser s'envoler en faisant des gestes d'échassiers marins, hauts sur les pattes.

 

Je n'ai pas fait d'exercice pour me mettre en forme depuis au moins dix ans. J'en étais là de mes pensées, fumant déjà la quatrième ou cinquième cigarette, quand je me suis aperçu de la disparition du taî-chiste. Je me suis demandé si c'était le nouveau propriétaire du fort. Hypnotisé par la sagesse millénaire de ce vieil homme, j'en avais oublié le fort Du Guesclin, trônant sur sa petite île, à quelques encablures du rivage. Léo Ferré a habité là, dans les années soixante. Drôle de rocher pour un Monégasque anarchiste, tout entier tendu vers la mer, le dos résolument tourné à la plage. Mais j'ai pensé que lorsque l'on habitait une telle bâtisse on n'a pas besoin de faire de taï-chi par un matin froid d'automne. On a d'autres priorités.

J'ai encore fumé goulûment en me préparant un café dans le camion. Ensuite, seul sur la plage, les yeux tournés vers le fort sur son îlot, je me suis essayé à quelques mouvements dans la lumière toujours blanche, toujours métallique.

Après seulement quelques secondes d'exercices de concentration, je me suis mis à rire. J'ai claqué des cymbales imaginaires avec les mains et je suis retourné au camion. Depuis combien de temps n'avais-je pas ri ?

Des nuages gris anthracite ont défilé rapidement au-dessus de l'îlot. Je suis resté résolument immobile, à la place du conducteur, silencieux comme les murs anciens construits sur cet amas de roche. Un peu incongru. Un peu mythologique. Un peu inutile et dérisoire. Un peu passé de mode.

 

 

OBSERVER LES VAGUES

 

 

La route entre Cancale et Saint-Malo. Aussi agréable à pieds qu'en voiture. Un cheminement tout en virages, tout en rivages, tout en splendeurs côtières.

A l'entrée de Saint-Malo, j'ai voulu revoir les roches sculptés de Paramé. Encore une œuvre de concentration, de prière silencieuse et de maîtrise de soi par la maîtrise des éléments. On y voit des dizaines de personnages taillés à même la roche, figurant une histoire de bruit et de fureur ayant résisté à toutes les tempêtes, à toutes les marées, à tous les soleils brûlants, à toutes les pluies qui ravinent.

C'est un abbé devenu aveugle qui se consacra à cette tache pendant les dix dernières années de sa vie. Des gargouilles, des princes et des princesses, des figurines de légende, à même les roches, grimaçants pour l'éternité.

 

Je me suis souvenu l'y avoir emmenée il y a plus de vingt ans. Je ne savais pas alors que j'y reviendrai seul et que j'y trouverai une raison de vivre. Devant cette fantasmagorie moyenâgeuse, j'ai imaginé qu'elle voyait à travers moi, que j'étais devenu le regard mobile de son immobilité quasi-cadavérique. Je me suis dit qu'il y avait là un projet de vie, pour quelques années peut-être. Lui faire voir par mes yeux toutes les merveilles qu'elle ne pourra plus admirer, toutes les beautés du monde pour l'apaiser, toutes les lumières pour l'endormir le soir dans son enfer d'hôpital.

Ça fait longtemps que je la porte sur mon dos. Ça fait longtemps que je la tiens en vie en la plaçant sur mes épaules chaque matin et chaque soir. Il ne resterait plus qu'à la balader pour qu'elle puisse encore s'émerveiller au fond de son quasi-coma. Toutes les beautés du monde à travers moi afin que son cœur continue à battre, que le sang continue à couler dans ses veines, que les poils se hérissent encore de temps à autres sur ses avant-bras.

Ombre. Reflet. Lumineux. Luminescent. Transparent. Translucide. Opaque. Etc. Tous ces mots pour exprimer la rencontre de la lumière avec la matière. Quels mots pour les personnages sortis de l'imagination de l'abbé aveugle ? Quelles lumières dans mes yeux pour qu'elle aime encore suffisamment la vie pour ne pas mourir ?

Il y a là un chemin difficile et une tentation forte. Accumuler les merveilles brutes de la nature sauvage pour que sa vie continue à prendre le dessus sur nos morts.

 

Dans le champ en pâture, sur le sentier, des chevaux de trait bretons. C'est pour ça que j'étais revenu. Je comprenais enfin le but de ce voyage. Un pèlerinage par procuration, en hommage à la vie et à notre jeunesse. Une dernière balade sans fin sur les pas de notre amour naissant afin de raviver la flamme fragile de sa vie brisée par la maladie.

Je la promènerai à travers les contrées de nos souvenirs heureux. Je la soulèverai pour mieux la coucher sur les chemins fantasques qui avaient abrité note amour de jeunes gens plein d'espoir. Vivre et faire vivre les lumières pour maintenir la lueur du fanal lointain. Faire de son agonie une ode à la mer et aux rivages que nous avions tant aimés. Et il suffirait d'ouvrir les yeux pour entendre sa voix. J'ai éteint mon téléphone en me promettant de ne pas le rallumer de sitôt.

Sur la tôle du camion, une petite pluie claire s'est mise à tambouriner gentiment. Juste une averse sans fracas. Je me suis couché à l'arrière, fort du sentiment que j'allais accomplir un devoir mythique, certain que j'avais enfin trouvé un défi à la mesure de ma tristesse.

 

 

 

CHOISIR SA VAGUE ET RAMER

 

 

J'ai dormi dans le camion à Saint-Lunaire, après avoir rapidement traversé Dinard et ses grandes bâtisses anglaises en équilibre sur le bord de la falaise. Au réveil, une toile d'araignée avait poussé sur le rétroviseur gauche. J'ai ouvert le carreau et la toile s'est étendue accrochée à un fil. Je n'ai pas souhaité la briser. Après avoir joué au yo-yo, j'ai refermé la vitre. C'est là, au bout de l'avancée rocheuse, contre la porte de la petite chapelle tournée vers la mer, que nous avons fait l'amour pour la première fois.

 

Elle avait 22 ans et j'en avais 20. Elle prêtait main forte à l'une des rares échoppes consacrées au surf en Bretagne. J'avais voulu la visiter, encore au tout début de mes recherches, mais je m'étais heurté à une porte close. C'était l'été. Le ciel était d'un bleu d'une pureté mariale. Les touristes, nombreux et riches, s'ébrouaient sur les plages, que je ne fréquentais pas.

Accroché à la poignée de la porte d'entrée, je m'étais confronté à un petit panneau « Fermé pour la saison. » Je n'avais pas insisté. Je m'apprêtais à regagner ma voiture, étouffé par la chaleur et la présence massive des touristes, quand elle m'avait interpellé. « Hey ! Toi, là-bas ! Que cherches-tu ? » La voix était juvénile mais très assurée. Je découvris une silhouette de jeune femme sportive et affirmée, qui sortait par une porte latérale. Je bredouillai quelques explications timides, comme happé par ce visage à la fois ferme et extrêmement doux, noyé dans ce regard mouillant, comme au bord des larmes. « Attends un peu ! Je vais ouvrir. »

Elle m'expliqua en quelques phrases que le panonceau placé à l'entrée servait à éloigner les touristes et les gêneurs de tout poil. Quand elle eut compris que j'étais étudiant et que j'avais comme projet de travailler sur la pratique du surf en Bretagne, son expression perdit de sa dureté, et le sourire dont elle me gratifia lorsque j'ajoutai que je n'avais jamais surfé me remplit d'allégresse.

Elle resta longtemps mutique face à mes questions désordonnées, que j'alternais, ouvertes et fermées. Pour montrer ma bonne volonté, je décidai d'acheter quelque chose dans le petit magasin, en guise de preuve de ma bonne volonté, de geste amical. Je lui demandai de me choisir une veste, en précisant qu'elle allait devoir tenir les deux ou trois années que dureraient mes recherches, en raison de mes maigres ressources. Elle rit de bon cœur, choisit une veste en velours à doublure à carreaux verts et rouges, et m'invita, une fois que j'eus réglé l'achat, à discuter le soir-même devant une bonne bière.

 

 

 

PASSER LA BARRE EN CANARD

 

 

Le soir venu, je retrouvai ma jeune et mystérieuse inconnue à la terrasse du « café des sports », moins attirant que les autres bars du coin pour les touristes. Elle commanda deux bières avant que je puisse choisir et prononcer le moindre mot. Elle me fixa de son regard humide. « Tu veux apprendre à surfer ? Je vais te montrer, si tu es assez sage pour te taire ! »

  • D'abord, on choisit le spot et on observe la vague.

    Je demeurais coi. Nous bûmes deux pintes de Kilkenny rapidement.

  • Ensuite, il faut passer la barre en faisant le canard pour se rapprocher de l'endroit où la vague se lève. Il s'agit de pousser le nez de la planche en-dessous de la vague et de remonter derrière.

    Elle commanda deux autres bières. Elle ne me quittait pas du regard.

  • Ensuite, on s'assoit et on attend.

    Les bières arrivèrent rapidement, et furent bues aussitôt.

  • Quand t'en as marre d'attendre comme un con et que tu as compris comment la vague déroulait, tu choisis une houle prometteuse et tu te mets debout.

    Elle se leva de sa chaise en plastique blanc et, sidéré de stupeur, je suivis le mouvement. Elle me colla un baiser nerveux et fougueux avant même que je fusse droit sur mes jambes. Je manquai tomber à la renverse.

      • Il faut garder les jambes bien fermes pour le take off ! »

        Elle me gratifia d'un deuxième baiser, plus doux et plus langoureux.

  • Et après tu te laisses glisser en essayant de rester debout... C'est assez pour un débutant. »

 

Elle me tendit une carte de l'échoppe avec un numéro de téléphone, me promit de la rappeler avant le week-end, et me laissa en plan, complètement groggy. Se retournant, elle ajouta « Attention à ceux qui suivent derrière, et à ne pas te laisser broyer par la machine à laver. Tu n'as plus qu'à te laisser porter jusqu'à la rive et à repenser à tes gestes pour faire mieux la prochaine fois.... »

La suite de l'historiette fut à l'avenant. Tout au moins, dans ses débuts. J'avais décidé d'en faire mon témoin principal et de la suivre pour essayer de comprendre quelque chose à ce milieu fermé, que j'avais choisi d'étudier pour me balader sur le littoral.

 

Ce soir, dans le camion, en me remémorant tout ça, j'ai versé quelques larmes. J'ai laissé Saint-Lunaire et son ciel d'été indien protégeant le souvenir de ma petite furie démoniaque pour pousser jusqu'au Cap Fréhel. J'espère qu'il y aura des surfeurs. Depuis mon arrivée en Bretagne, je n'ai pas encore eu l'occasion d'en apercevoir un seul. Là-bas, je compte bien retrouver de nouveaux souvenirs joyeux et lumineux pour nourrir l'âme de la mourante.

En me garant, j'ai ouvert a portière et le soleil est venu s'asseoir dans le camion, comme du temps où je l'appelais « Miss Sunshine » et qu'il se mettait à briller chaque fois que je pensais à elle.

 

 

 

REUSSIR SON TAKE OFF

 

 

Avis de tempête à Fort Lalatte. A la radio, la météo annonçait des rafales à plus de 130 km/h. De mon camion, garé sur la falaise, j'observe les surfeurs qui bataillent avec la houle tout en bas – petits fêtus de bois perdus dans les grondements énormes de la mer. Quelques-uns, les plus audacieux et expérimentés, ont choisi la vague de droite, plus nerveuse, qui finit par se fracasser sur les rochers. Il leur faut effectuer des sorties de vague avant que de s'écraser avec elles. Il vente tellement que de l'écume monte jusqu'en haut de la falaise, poussé par les courants ascensionnels.

Les essuie-glaces en action, je bois un café soluble en prévision de la nuit à venir. Une tempête qui arrive avec la pleine lune et la grande marée, ça annonce deux semaines de mauvais temps. Une aubaine pour ces petits quêteurs de glisse automnale.

Encore une pensée pour elle mais, cette fois-ci, le soleil ne se lèvera pas. Je n'ai pas le courage de descendre observer ces sportifs téméraires sortis pour se battre avec eux-mêmes, et je me demande où je vais passer la nuit. La prudence voudrait que j'aille à l'hôtel, mais je commence à peine mon road-trip.

Elle aurait été de ceux-là si tout ça n'était pas arrivé. C'est le genre de plans qu'elle affectionnait, ma guerrière désarmée. Elle m'aurait dit de rester tranquille, car elle connaissait mes limites aussi bien que les siennes. Et je l'aurais écoutée. J'ai oublié de remettre les essuie-glaces pendant quelques minutes et j'ai perdu de vue mes glisseurs de l'extrême. Je sais qu'ils sont rentrés sains et saufs sur la plage, et qu'ils vont remiser leurs planches de salut pendant deux ou trois jours, pour laisser passer la tempête. Je ne sais pas comment ils l'ont baptisée celle-ci. C'est la première de la saison. Je lui aurais bien donné son prénom. Elle méritait au moins ça, une tempête à son nom.

Je n'ai pas rallumé mon téléphone. Je n'ose pas appeler l'hôpital pour prendre de ses nouvelles. J'ai peur de briser le charme de cette grande promenade à dos de fantôme. J'ai peur de rester seul à jamais. Il vaut mieux que je gagne la chaleur d'un hôtel pour la nuit.

 

Elle aurait été de ceux-là, galvanisée par une gros pétard d'herbe, à moitié anesthésiée par le cannabis. Ça avait été un point de friture entre nous, au début de l'histoire. Je n'avais jamais aimé ça, la beuhèr. Je lui en avais voulu. Avant que nous quittions la Bretagne, après l'accident, c'était le seul point discordant entre nous.

Elle aurait été de ceux-là. Elle y était encore aujourd'hui, à travers mon regard à jamais amoureux. Je l'ai vue sur la vague de droite, venir effectuer sa sortie de vague au nez et à la barbe des lutins de la côte, parmi l'écume et les laminaires. Elle était de ceux-là, grâce à moi. Je n'en finirai jamais de la porter, aussi fidèle et sûr que son long-board, qu'elle passait des heures à frotter de wax. Elle était là et demain encore.

 

 

 

PRENDRE DE LA VITESSE

 

 

Tempête de noroît. J'ai roulé vers l'ouest contre les vents dominants. J'ai traversé tout le Finistère pour rejoindre Lilia Encore un endroit où nous nous sommes aimés. Contre vents et marées. Contre les hasards de la naissance, les diktats des catéchismes et les oukazes de la famille.

Rien n'a changé ici depuis lors. Une petite plage riche en goëmon, un bar à huîtres et le Grand Hôtel. Un petit paradis farouchement gardé par le phare de l'île Vierge, à quelques coups de rame de la côte. Ce soir, son ampoule géante va encore servir de repère aux marins à la dérive. A l'époque, le phare n'avait pas encore été automatisé, et elle m'avait présenté les gardiens, qu'elle connaissait. Nous avions campé sur l'île, entre les moutons noirs bêlants, les goélands agressifs et un macareux moine incongru sur son nid.

Je me suis douché et j'ai commandé une bouteille de mouëlleux de Gascogne. Le garçon d'étage m'a signalé qu'il n'y avait pas grand-monde à l'hôtel à cette époque de l'année, et il m'a confirmé que la tempête qui s'annonçait allait être violente. Par la fenêtre, j'ai vu un parasol publicitaire claquer sous les rafales attachés à terre par un bloc de ciment. Les petites embarcations ancrées près de la plage gigotent et tremblent comme des alcooliques en manque d'alcool, doutant de la fiabilité de leurs attaches. Sur toute la côte, les volets des maisons sont fermés depuis longtemps et, demain, des centaines d'habitations seront encore privées d'électricité dans le département, en raison d'arbres et de branches tombés sur les lignes.

La chambre sent le neuf, façon bobo, avec des dominantes vertes et noires rappelées sur les murs, sur la couette, les oreillers et la confortable chaise. La salle de bain est spacieuse et propre. La bouteille de vin dans son seau de glace attend mon désir d'ivresse. Sur le petit balcon, un bocal plein de mégots oubliés là par un client plus à cheval que moi sur les règlements. Je regarde les paquets de mer se former au large en attendant mon désir de mémoire.

Combien j'aurais voulu lui offrir ce moment ! Comment faire pour partager cet aparté luxueux avec elle ? Je me dis qu'elle m'a assez aimé pour savoir ce que je vis. Je me dis que je l'aime assez pour la maintenir en vie, au gré des courants et des lignes de fuite.

 

Comme souvent, lorsque l'on se laisse bercer par le gros temps, on se réveille en forme après une nuit d'un sommeil lourd et profond. Ai-je rêvé à mon héroïne tempétueuse ?

Je suis descendu avant la toilette. Buffet fourni. Je me suis versé un café et j'ai senti que j'avais faim. Croissants, jus d'orange et fromage. Sur un plateau. Seules deux tables sont occupées. Un couple de retraités allemands mal assorti, et une femme dans la cinquantaine avec deux enfants. Impossible de dire si elle est leur mère ou leur grand-mère. Aimanté par leur tristesse aristocratique et leur morgue, je suis venu m'installer à leur table avec un deuxième café. Mais, une fois échangés quelques propos sur la météo, nous n'avons plus rien à nous dire. J'ai rapidement baissé la tête et je les ai laissés à leur orgueil, repu.

 

 

 

CUT BACK – ROLLER BACKSIDE

 

 

Un de ses films culte était « Endless Summer ». Du temps de nos promenades de spot en spot, elle sortait la VHS souvent, et le regardait de temps en temps. L'histoire de surfeurs américains, dans les années 70, qui font le tour du monde tout au long de l'année pour se trouver toujours en été et surfer sous un soleil perpétuel. Elle adorait ce film. Pourtant, dans nos contrées, sous nos latitudes, c'est la pluie et le vent froid qui amènent les bonnes vagues. Elle n'était pas gênée par la contradiction. Moi non plus, puisque je l'aimais, ma Misss Sunshine.

A la Grève Blanche, il y avait pas mal de monde à l'eau et une houle de près de deux mètres, qui levait en trois endroits. J'ai observé pendant une heure, debout face aux embruns, appuyé sur ma canne.

Rien n'avait vraiment changé depuis vingt-cinq ans. A part la présence des kites. Traînés par leurs grosses voiles tenues à bout de bras, debout sur leurs planches, les kite-surfeurs avaient volé la vedette aux surfeurs traditionnels. Ils longeaient la plage à fond de train et, par leur vitesse phénoménale et leur équilibre lors des sauts, ils étaient devenus les rois de la côte. Ceux-là n'existaient pas du temps de mes études. Ça devait créer un maximum de tension sur l'eau.

J'ai pensé que les règles de sécurité non-écrites avaient dû changer en raison de leur présence envahissante. Plus certainement, ils devaient se partager les spots. Le soleil est revenu vers midi. J'ai quitté Plouguerneau, des images plein la tête. En quête d'une embellie.

 

 

 

S'ENGOUFFRER DANS LE TUBE

 

Marcher sur l'eau. C'est une drôle de gageure. Monter sur une vague et se laisser porter sur quelques dizaines de mètres en répétant le mouvement, c'est une passion pour le moins étrange. Lorsqu'elle surfait, elle me disait qu'elle ressentait le souffle des dieux sur son visage, tandis qu'un petit démon lui donnait le plaisir de se tenir debout. Quand on surfe, on est tout seul. Face à la puissance des éléments, face à soi-même. Passé le stade des longs apprentissages techniques, le surf devient une quête spirituelle. Être conscient de chaque geste effectué, maître de chaque mouvement, et les mettre en harmonie avec la nature sauvage. Se remplir de la force brute de ce paysage si particulier qu'est la mer, pour fortifier son âme, c'est aussi ça le surf. Alors les figures deviennent des prières et chaque session une cérémonie dédiée à la mère nature.

Se mettre debout, glisser et tomber. Et recommencer les gestes des dizaines de fois dans la froidure de l'automne et le vent qui dessèche la peau. Drôles de Sisyphe que les surfeurs. Drôles de combattants ne vivant que pour l'instant séparant la mise en station debout d'une chute inévitable et proche. Drôles de Prométhée, usant de leurs feux en enfourchant une petite planche pour se mouvoir sur de l'eau qui se brise.

Et alors, ensuite, vient la quête de LA vague. Celle qui fournira l'extase et nous fera accéder au nirvana. La grosse vague parfaite que l'on chevauchera seul jusqu'à jouïr de ne faire plus qu'un avec les éléments, avec l'eau salée et le vent et le ciel. La grosse vague parfaite qui se transformera en tube comme une porte du paradis.

 

Il faut des années de pratique assidue pour en arriver là. Ils ne sont pas nombreux, parmi tous ceux qui expérimentent le surf, à atteindre le niveau spirituel. Elle était de ceux-là. Même loin des flots, lorsque nous habitions les plaines urbaines, elle continuait à vouloir surfer sa vie, chaque heure, chaque jour recommencés. En marchant, en roulant dans sa voiture, en courant, elle n'a jamais cessé de glisser sur la vie comme ces acrobates qui surfent les grosses vagues à Hawaï ou en Australie.

Depuis qu'elle est à l'hôpital, je cherche une vague à sa mesure. Celle qui l'emportera en paix. J'ai poussé jusqu'à Landunvez, où une belle vague vient se lever et se briser dans l'anse en se creusant parfois jusqu'à tuber. Mais la météo n'était pas avec moi.

J'ai roulé ensuite jusqu'au Petit Minou, où des surfeurs confirmés viennent se frotter à une vague difficile. Il y avait beaucoup de monde à l'eau, en cet automne frisquet. Bien plus de monde que du temps de mes études. Mais les conditions n'étaient pas au rendez-vous. Puisse-t-elle voir les merveilles que je lui montre. Puissé-je rejoindre ses rêves de coma en me baladant sur cette côte que nous avons tant aimée. C'est forcément ça qu'elle a en tête dans son inconscience d'hôpital. C'est forcément à nous deux, surfant notre jeunesse avec superbe, qu'elle pense.

A l'arrière du camion, un vieux bouquin de Joël de Rosnay, qu'elle aimait bien, avant qu'elle ne fît des livres son métier. Une phrase surlignée au stabilo. « Arrivé à un stade de ma vie et de mon expérience qui m'engage à prendre un certain recul, je voudrais témoigner d'un certain sentiment de spiritualité, sans connotation religieuse, qui a émergé de mes recherches pour comprendre l'ordre caché des choses et le secret de la nature, de formes d'une extrême diversité et d'une grande beauté. »

Même au Petit Minou, sous un ciel orange du Pirée, je n'ai pas eu le courage d'aller parler avec eux. J'ai peur que leur jeunesse n'éclabousse nos souvenirs. Que leur fougue ne rende ma quête vaine et ridicule. Que leurs espoirs ne m'entraînent au fond du désespoir.

 

 

 

RE-ENTRY

 

 

Après quatre jours à tourner autour de nos anciens spots, dans une lumière de fin du monde, de Plouzané à Crozon jusqu'à La Torche et la baie des Trépassés, j'ai décidé de profiter du soleil vers Locquirec. C'était notre coin favori. Nous étions attachés à ses lumières comme Gauguin à Pont-Aven. De la plage des Curés jusqu'à Poulrodou en passant par le fond de la baie, le port, Pors ar Villiec, les Sables Blancs et le Moulin de la Rive. Il y avait toujours un coin de ciel bleu pour moi et ma Miss Sunshine. Et souvent une bonne vague pour glisser tout en sourires.

Je me suis arrêté au bar-tabac du port, sur la grande terrasse panoramique, pour y déguster un grand-crême – premier vrai café depuis une semaine. Novembre y était presque joyeux sous ce soleil inespéré.

Puis, je me suis rendu jusqu'au Moulin de la Rive, sans même penser à l'accident. Marée basse, petit coefficient. Tout à la joie de retrouver nos spots préférés, je n'ai pas vu immédiatement la baraque en bois, nouvellement construite au bord du parking. Intrigué, j'ai exulté en découvrant qu'ils avaient ouvert une petite école de surf. La lumière est devenue violette, pourpre cardinalice venu de loin pour colorier les nuages cotonneux. La mer était émeraude et calme, sans houle, sans vagues, à l'exception de quelques vaguelettes venant mourir lentement sur le sable.

Autour d'un adulte en polaire, des enfants en combinaisons s'allongeaient sur leurs planches posées sur la sable, essayant de se relever d'un coup de rein et de tenir l'équilibre. Ils étaient une dizaine, âgés de peut-être dix ans en moyenne, à affronter la brise de mer réfrigérée. Voilà peut-être un destin qui nous avait échappé. Une autre de nos vies que nous n'avions pas vécue. Un bonheur complet autour duquel nous avions tourné et dont l'accident nous avait privé. J'ai pensé à « Parle avec Elle », le film d'Almodovar, que nous avions vu ensemble. L'histoire d'un infirmier qui tombe amoureux d'une femme dans le coma et qui finir par la réveiller en lui faisant un enfant. Le voilà, l'enfant bienheureux que nous n'avions pas eu. La voilà, la famille nombreuse à laquelle nous avions pensé sans oser en parler. Les voilà, les valeureux moines-soldats du futur qu'il nous aurait fallu pour surmonter la maladie. C'était ces regards-là à travers lesquels nous aurions aimé voir le monde à notre âge.

 

Le coucher de soleil mauve s'est teinté de rouge carmin, de bleu cyan et de vert émeraude. Je me suis arrêté sur le bord de la corniche, sur la petite route de Poulrodou. Il faut regarder les couchers de soleil en face. C'est bon pour les yeux et pour l'âme. Le disque lumineux est tombé lentement et s'est laissé manger par la mer à l'horizon après avoir tout donné. Nous en avions vu des couchers de soleil mais celui-là, à lui seul, valait le road-trip qui m'avait emporté jusqu'à ces territoires reculés de notre histoire. Les petits apprentis-surfeurs étaient rentrés chez eux, avec sans doute des espoirs de conquête aussi forts que ceux qui les auraient poussé à construire des châteaux de sable. J'ai décidé de passer la nuit là, où je venais enfant me promener avec ma mère.

 

J'ai à peine réchauffé une boîte de raviolis avant de l'avaler. Et, après une dernière cigarette, j'ai enfilé la veste en velours à doublure à carreaux rouges et verts et je me suis blotti dans le sac de couchage, tout habillé. Je ne suis pas revenu que pour la retrouver. Je suis venu aussi pour me retrouver. C'est là qu'enfant nous venions quelques fois marcher sur le sentier côtier le dimanche après-midi. Comme tout semble clair à présent ! Je n'analyse pas encore mais je sais que les pièces du puzzle se sont mises en place toutes seules. Il ne me reste plus qu'à ouvrir la petite boîte dans laquelle il dort depuis trop longtemps. Il ne faut pas trop chercher la vérité de face. Il faut l'appréhender dans les virages, dans les vagues sans cesse renouvelées, et les châteaux de sable que sont les sessions de surf. Je me suis endormi bercé par le bruit des petites vagues venant lécher les rochers en se brisant. Il faudrait encore bien des épreuves avant que je ne me laisse prendre au jeu de l'érosion.

 

 

 

SE LAISSER PORTER JUSQU'AU RIVAGE

 

 

Je me suis réveillé vers cinq heures ce matin, bien avant l'aurore, avec le souvenir d'un rêve clair et lourd de signification. Je me trouvais au Dossen, à Santec, un autre de nos anciens spots, et je m'étais mis à l'eau après qu'on m'avait coupé ma jambe folle. J'étais arrivé là grâce à un mascaret surfé sur toute la longueur de la rivière de mon enfance. Le camion sentait le tabac froid et les vêtements humides. Dan ce rêve, il m'avait fallu plusieurs canards infructueux pour passer la barre, énorme et menaçante. J'ai attendu longtemps, assis sur ma planche qui dérivait au large de l'île de Sieck, avant de trouver un bon pic qui se lève.

Ce fut une vague gigantesque. Je l'ai surfé pendant de longues minutes avant de tomber. Broyé par le rouleau compresseur, je suis resté longtemps sous l'eau, manquant me noyer. Mais, quand la vague me délivra, je me suis aperçu qu'elle m'avait emmené au large.

Le soleil se lève. Je suis prêt à le rejoindre vers l'horizon tout là-bas. Poussé par une intuition subite, je rallume mon téléphone portable pour la première fois depuis des jours et des jours. Plusieurs appels manqués sans message en provenance de l'hôpital. Et puis un sms. Je lis le texto : « C'est fini. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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