Sur un Air de Campagne (169)

Quand on n'a plus de larmes pour pleurer... (3/5) (Petit roman didactique en guise de parenthèses silencieuses.)

La vie en dortoir est souvent joyeuse. On y plaisante, on y joue, on y imagine, autant qu'on y dort. Le pion est là pour calmer les ardeurs des plus chahuteurs et remettre de l'ordre lorsque le groupe suit les mauvais penchants d'un leader. Souvent, le ton monte pour apaiser l'ambiance. Souvent, la punition est collective.

 

A cette époque, on pouvait contraindre les élèves à rester à genoux devant leurs lits pendant un heure, ou les envoyer en salle d'études, en pleine nuit, copier des pages de dictionnaire ou écrire la même phrase de morale deux ou trois-cents fois. Ces punitions collectives étaient malgré tout bien vécues – comme des aventures – même si la différence d'âge entre les petits et les plus grands semblait injuste.

 

A la lettre « G » de mon anthologie, Albane Gellé. « J'emmène un cheval avec moi / Quand arrivent les nuits noires / On s'en va regarder les éoliennes / Les manèges, les planètes / Avec une provision de pépins / Sous les sabots. »

 

Dans le dortoir, les rôles sont bien définis. A l'image des origines sociales des pensionnaires. Mais David, le taiseux à l'air malheureux, ne trouva jamais sa place. Quand on ne l'ignorait pas, on le moquait ; quand il se rappelait au bon souvenir des grandes gueules, il en prenait plein la gueule. Je savais par intuition que la situation allait dégénérer. Tout le monde le pressentait. On était vraiment sur une pente glissante.

 

 

Après les vacances de Noël, un premier éclat de taille frappa David. Celui qui se prenait pour le chef du dortoir, fort de son expérience de multi-redoublant et de ses gros bras, arracha David de son lit en pleine nuit et lui somma de dormir parterre. Le pauvre malheureux, comme toujours apathique, tira sa couverture et s'installa sous le petit lit en ferraille, tout tremblant.

 

« - La prochaine fois que tu te pisses dessus, on te tue ! » La menace sonna dans l'air comme un fouet et glaça l'assistance.

 

Curieusement, le pion ne montra pas le bout de son nez de la nuit. David dut attendre quatre heures du matin, que Xavier s'endorme, pour regagner sa couche souillée.

 

Le lendemain, dans la cour, on ne parlait que de ça entre pensionnaires et externes. Je ne vis pas David de la journée. La scène de tragédie vécue au milieu de la nuit – en forme d'injonction paradoxale – n'était plus, à la lumière du jour, qu'une comédie qui amusait l'assistance.

 

 

Pourquoi en vient-on à harceler quelqu'un au sein d'un groupe ou d'une petite communauté ? Pourquoi ces gens qui me prennent pour un écrivain sulfureux, sans avoir lu une seule ligne de mes textes, viennent jusqu'à chez moi ? Pourquoi l'énurésie de David suscita-t-elle tant de quolibets ? Comment en est-on arrivé à une fin si tragique ? Nul ne le sait.

 

Lors d'un harcèlement de groupe, il y a un bon quart de harceleurs actifs, une moitié qui laisse faire et dédaigne le harcelé, un quart de sympathisants avec la victime, et seulement quelques individus qui osent dénoncer les railleries. Les hommes sont ainsi faits qu'en groupe ils deviennent lâches. Mais un harcèlement en règles, comme celui vécu par mon camarade d'internat, révélait aussi autre chose, à une époque ou ce genre de faits n'étaient pas médiatisés.

 

Dans « Les Désarrois de l'élève Törless » Musil nous montre que de tels faits sont parfois annonciateurs des événements historiques à venir. En l'occurrence le nazisme. Le cas de David était-il isolé ? Le mien, d'un tout autre ordre puisque j'ai l'âge de me défendre, est-il noyé dans la banalité d'autres cas ? Sommes-nous à l'aube d'une nouvelle période sombre de l'histoire ?

 

 

A la lettre « S » de mon anthologie de la poésie actuelle, Florence de Saint-Roch. « Aujourd'hui tout a bougé / Les questions qu'on nous pose / Nous laissent sans voix / Sans doute il faudrait trouver les mots / Pour dire qui l'on est / Ils ne nous viennent pas. »

 

 

Être harcelé, c'est d'abord de la culpabilité. A force de se faire railler, on passe son temps à essayer de chercher ce qui cloche en soi. A force de moqueries, on devient son propre inquisiteur et, finalement, son propre bourreau. C'est ça le malaise du harcelé, qui devient avec le temps plus furieux, plus inquisiteur, plus inexcusable avec lui-même. C'est ça la force du groupe, qui soutient les champions dans les stades et adule les artistes en concerts ; elle est aussi capable de fabriquer des martyrs en faisant entrer son venin dans l'esprit de celui qui est désigné comme autre, comme original ou marginal. Celui qui n'est pas né sous la même étoile.

 

 

Ma sœur a appelé. Elle gère son virus tant bien que mal, au fond de son lit. Mon petit neveu est chez ses grands-parents. A la télévision, depuis des semaines, le décompte des victimes de la maladie. Dans les rues, même au fin fond des campagnes, des gens avec un masque. Lorsque l'on se promène, des individus de tous les âges détournent le regard et baissent la tête, ne supportant même plus les regards bienveillants. Sommes-nous entrés dans l'ère du harcèlement généralisé ? De la guerre de tous contre tous ? Comment faire société si l'on ne peut même plus sourire ni montrer de la sympathie à un inconnu ? En est-on arrivé à l'alternative « tomber ou faire tomber » devant chaque passant que l'on croise ?

 

 

Avec les mesures de prévention du virus, est-on passé de « la guerre de tous contre tous » à un plus terrible encore « tous contre chacun » ?

 

 

A qui imputer la faute de ce qui arriva à David à la fin de cette année de moqueries perpétuelles ?

Comment aurais-je pu agir ? Aurais-je la force d'aller voir ma sœur, si son cas empirait ?

 

 

(A suivre...)

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