Sur un Air de Campagne (76)

Il y a quelques semaines, lorsque j'avais contacté le directeur de mon office HLM après une bonne centaine d'appels en six mois, il m'avait donné les coordonnées d'un responsable. J'ai réalisé il y a peu que le numéro de ce monsieur était, à un chiffre près, le numéro du standard de l'hôpital....

Les douze Coups de Minuit

Santangelo

Dimanche 01/09 (quelques jours après cette visite avortée)

Appel de ma mère. Elle m'annonce que mon père est hospitalisé depuis le jour précédent. Elle ne comprend pas qu'elle aurait dû me prévenir. Elle me dit qu'elle a dû appeler les pompiers parce qu'il cherchait le pain dans le lave-vaisselle...

 

Lundi :

Appel de mon père depuis l'hôpital. Complètement déboussolé. Je réussis à avoir le numéro de poste mais pas le numéro du service.

 

Mardi :

Quel médecin ? Ma mère est tellement à bout qu'elle me dit « qu'il est temps qu'elle vive sa vie. » ça fait des années qu'ils les emmerdent à cause de moi.

 

Mercredi:

J'appelle mon père après son IRM. Ils ont un IRM mobile à l'hôpital. Mais je doute qu'il y ait des médecins capables de les lire. Il est probablement bourré de tranquillisants. Mais il sait qui je suis et quel jour on est. Ma mère me parle de saignements dans le cerveau et de caillots. Il a probablement fait plusieurs AVC. On lui a dit que « la mémoire est touchée. » Elle me parle aussi de Dopler et d'électrocardiogrammes. Mes sœurs ne veulent pas appeler le service. « Ils ne peuvent plus le soigner avec de l'aspirine... »Mon père ne se souvient plus si il est arrivé avec les pompiers.

 

Jeudi :

Ma mère me dit qu'elle appelé une ancienne infirmière psychiatrique de sa connaissance. C'est elle qui lui a conseillé de m'enfermer, il y a plusieurs années. J'appelle sur le portable de mon père ; je ne reconnais pas sa voix. Son voisin de chambre ? Au réveil, un message incompréhensible.

 

Vendredi :

Conversation de cinq minutes avec mon père. Je crois avoir reconnu son rire. Il m'a raccroché au nez parce qu'il ne trouvait plus ses mots.

 

Samedi :

Ma sœur est nerveuse parce qu'elle doit aller le voir à l'hôpital. Moi, je ne peux même plus prendre la route qui le traverse sans avoir des palpitations et des hauts-le-coeur. Ma mère gère comme d'habitude. Un appel du standard de l'hôpital. Pas de message. J'ai demandé à ma mère de dire au médecin de m'appeler. Goûter chez mes parents avec ma sœur et mon petit neveu.

 

Dimanche :

Couché samedi. Réveillé dimanche en fin d'après-midi. Un appel pendant mon sommeil. Je n'ai pas décroché. Au réveil, téléphone déchargé. Impossible de lire le message et le sms.

 

Lundi :

Une chanson dans la nuit. Matinée chez mes parents. Ma mère me prête son portable. Appel d'un homme qui se présente comme neurologue. Mon père a fait plusieurs AVC. On le soigne à l'aspirine. J'essaie d'en savoir plus mais il n'est pas clair du tout.

 

Mardi :

Impossible de se connecter avec le Samsung de ma mère.

 

Mercredi :

Réveil midi pile avec la cloche de l'église. Ma mère n'a toujours pas appelé une ancienne surveillante de sa connaissance. Toujours pas le numéro du service. Engueulade avec ma sœur. Comme ma mère, elle fait confiance au médecin. Appel de mon père. Bonne voix. Je lui fais une blague ; il rigole. Combien de doigts ont les infirmières ? Vingt. Combien de doigts a le médecin ? Dix. Combien de doigts a le cuistot ? Regarde bien dans ta soupe. T'as de la chance, le chirurgien du service en dessous a vingt-et-un orteils...

 

Jeudi:

Coucher minuit. Réveil 4h00. Rendormi. Au réveil, mes vêtements ont-ils été repliés ? J'entends des connasses qui ricanent dans la cage d'escaliers. Dehors, un des connards habituels lancent une menace de mort et « tu ne perds rien pour attendre ! » Mes horloges ne sont plus à la même heure. Après-midi prise de tête avec ma mère. Appel de mon père le soir. Il va beaucoup mieux. Il me parle d'un centre de rééducation. En rentrant, est-ce du sperme sur mes toilettes ?

 

Vendredi :

Lever 9h00. J'achète une Mobicarte Orange au tabac. Impossible d'envoyer des SMS. Pas de nouvelles de l'hôpital. Odeurs de merde et de pisse dans l'appartement au retour des courses. Et mon ordinateur fait-il encore des siennes ?

 

Samedi :

Réveil 8h45. Encore réveillé par des coups de marteau. En prenant mon café, mon voisin démarre encore au quart de tour : « Il n'obéit pas encore ! » C'est leur nouveau gimmick à ces enculés. Déjeuner avec ma mère et ma sœur. Au courrier, l'accord pour la prise en charge au centre de rééducation. Il ne veut pas fumer. Vont-ils lui supprimer son dernier petit plaisir ? Engueulade avec ma sœur. Mon père n'a parlé à personne à par ma mère et moi depuis six mois. Au retour, y-t-il encore eu du monde dans l'appartement ? Sur le chemin, ils ont levé la déviation qu'ils avaient mis en place devant la maison où j'avais repéré la voiture d'un infirmier.

Et ils appellent ça « un hosto... »

Encore un panneau signalant une fête dans le village, mais je sais encore qu'il n'y aura rien.

Téléphone neuf qui fait déjà des siennes avant même que j'y ai installé une carte sim.

 

Dimanche :

Encore reconfigurer le téléphone. Cette fois, je ne ferai pas avoir.

Encore des connards en bas. Pour la énième fois, j'essaie une nouvelle blague pour essayer de comprendre ce qu'ils me veulent tous :

 

  • Bonjour

  • Bonjour

  • On est bien là, au milieu des HLM de campagne ?

  • Je ne comprends pas le français.

  • Si vous vendez vos super vélos neufs, vous pourrez vous payer un an de loyer dans un appartement comme le mien !

 

Ils partent sans répondre.

 

SMS à mon père, sans réponse. Le transfert est prévu pour le lendemain.

 

Lundi :

Coucher dimanche 21h00. Levé lundi 10h30. Du monde dans le grenier, des coups de marteau ?. Plus tard, nouveau ballet des tondeuses.

 

Mardi :

SMS. Mon père a une grande chambre seul. Il a été accueilli chaleureusement. Toujours pas réussi à configurer mon téléphone. Soirée nostalgie avec quelques-uns des 11 000 titres de mon antique I-POD.

 

Mercredi :

Réveillé par un connard dessous la fenêtre ouverte. Il siffle. Je crois qu'il essaie de me faire pisser dans mon lit. Recouché. Odeur de parfum dans la SDB. Par la VMC ? Nouvelle carte sim au courrier.

 

Jeudi :

Encore une engueulade avec ma mère. Mon père me paraît en bonne forme mais j'ai du mal à reconnaître sa voix. « Est-ce que franchir la ligne jaune, c'est quand on se met à sniffer du Ricard ? » Il ne rigole pas. Par chance, je tourne à l'eau pétillante et au coca... Tant que ça durera, ils ne pourront rien contre moi... Nouveau téléphone enfin activé après une semaine de précautions pour le configurer. Des chasseurs osent encore me saluer après avoir tiré des coups de feu autour de la maison par centaines depuis toutes ces années entre l'hôpital et la maison de mes parents.

 

Vendredi :

La pharmacie sympa qui avait accepté de me dépanner en médicaments me répond pas mail qu'ils ne pourront pas cette fois. Elle me parle d'appel de la CPAM et d'ordonnances falsifiées. Je n'ai plus de médecin traitant depuis des années. Quand je vais la voir, elle me dit que c'est elle qui a appelé la Sécu. Au retour du Drive et du tabac hebdomadaires, mon téléphone fait encore des siennes. La voiture des paralysés de France est toujours en bas. Ils ricanent encore sur le banc. Nouvelles menaces de mort. Puis : « Et tu crois qu'on va te laisser écrire ? » Encore une dent qui tombe. C'est vraiment dommage parce celle-la était pratique ; je n'en avais plus beaucoup dans ce coin-là de la bouche... Après deux heures de manipulations, je réussis enfin à remettre mon téléphone en marche... Est-ce que j'aurai le courage d'aller voir mon père ce week-end ?

 

 

 

 

Il y a quelques mois, un de mes oncles, un agriculteur aussi, est entré à l'hôpital un lundi. On lui a diagnostiqué un cancer généralisé. Il est mort le dimanche. Et ils appellent ça un « hosto... »

 

 

 

 

Saul Santangelo des Regs

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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