Sur un Air de Campagne (170)

Quand on n'a plus de larmes pour pleurer.... (4/5) (Petit roman didactique en guise de parenthèses silencieuses.)

Je suis revenu à Roscoff. L'aubaine d'une après-midi ensoleillée. Je n'ai pas eu le courage de prendre la vedette pour l'île de Batz. Je n'ai plus assez de force, depuis que je marche avec une canne. La conséquence de leur acharnement. Pourtant, quand je repense à cette histoire, je me dis que j'ai eu beaucoup de chance de ne pas finir comme David.

 

Pour s'en sortir, il n'y a que le langage. Que ce soit par la psychologie, la religion ou la littérature, il n'y a que la maîtrise de la langue qui peut libérer des chaînes de la naissance et des accidents de parcours.

 

Pourquoi choisit-on d'écrire ? Pourquoi, au début de l'adolescence, en vient-on à coucher sur le papier ses rêves, ses espoirs, ses illusions ? Et comment faire pour continuer ? Il y va de la découverte de soi au moment des grands changements. Il y va aussi du regard des autres, qui a tendance à nier l'enfant, coûte que coûte. Bien sûr que c'est la part d'enfance qu'on essaie de sauver en écrivant. La plupart des jeunes gens qui se mettent à écrire finissent par en avoir honte. C'est le groupe qui censure. Il n'est pas méprisable d'être honteux de la marionnette dégingandée que l'on devient à l'adolescence. C'est même par la honte qu'on s'en sort. Mais il ne faut jamais oublier de préserver la petite voix de l'enfance. C'est d'elle dont la communauté est jalouse. Écrire pour conserver les émerveillements de l'enfance et se construire un rempart contre les moqueries adolescentes. Ce sera à l'adulte de porter le chapeau.

 

Écrire, c'est faire de sa vie une suite ininterrompue, non sans brisures mais sans reniements. David écrivait son malheur et sa tristesse. J'étais le seul à l'avoir deviné. Il avait dû être un enfant triste. Et il n'y eut personne pour lui dire qu'on ne peut pas être honteux de son enfance.

 

 

Assis à la terrasse de « L'Estacade », je me suis dit que j'avais tout pour tenir le rôle qu'a joué David dans notre petite histoire de pensionnaires d'un internat de campagne dans les années 80. J'ai cru le croiser bien des fois dans la rue, quand un regard trop fixe me regardait.

 

Devant mon grand crème, je me suis dit que le rôle que l'on tient dans un groupe n'a que bien peu de chose à voir avec notre vérité intérieure, que notre personnalité à un moment de notre histoire peut être tout à fait étrangère à notre être profond.

 

Pour ma part, dans ce collège, j'avais le beau rôle. Celui de la tête de classe assez rigolo pour être à la fois bien vu des professeurs et par mes camarades du fond. En regardant les vagues venir se jeter sur la pierre dure, je me suis demandé si j'aurais pu faire quelque chose.

 

 

Au mois de mars, avec les premiers beaux jours, la situation de David, qui avait dormi plusieurs fois sous son lit, prit une nouvelle tournure. Alex et Xavier, toujours en première ligne pour lui faire des misères, réussirent à mettre la main sur des poèmes qu'il avait écrits. Il y en avait tout un carnet à spirales. Personne ne se demanda comment il trouvait le temps et l'énergie d'écrire ça. Personne ne prit la peine d'en évaluer la qualité littéraire, ni même de le lire – tant l'écriture était petite et serrée. Mais tout le monde prit le parti des rieurs. Le carnet fit le tour de la cour, jusqu'aux mains des sportifs du préau, avant d'être rendu, taché et à moitié déchiré, à son propriétaire.

 

Comme à son habitude, David ne sembla pas touché par les attaques sordides. Il conservait son air malheureux et énigmatique qui semblait se ficher pas mal du quotidien, et ne fit preuve d'aucune réaction, pas le moindre pleur. Peut-être que s'il avait pleurer plus souvent aurait-on été plus indulgent. Cette fois, nous fûmes plusieurs à comprendre que le coup avait pourtant marqué profondément. A partir de ce jour, il ne fut plus jamais comme avant. Un petit rictus de souffrance vint s'installer au coin de sa bouche et on ne le vit plus que rarement lors des récréations.

 

A la lettre « N » de mon anthologie, Carl Norac. « Cette nuit qu'un poète avait posée / ou laissée à sa chute / un autre artiste la ramasse pour la peindre / on lui somma de dire pourquoi il choisissait ce noir / le noir est ce qui point quand la couleur se réinvente. »

 

A l'internat, les douches c'était une fois par semaine, après le sport. Le reste du temps, on se lavait devant de profonds lavabos collectifs. Lors de ces toilettes, il y avait ceux qui s'exhibaient, ceux qui s'en fichaient et les timides qui se cachaient. Personne ne savait pourquoi David en était exempté. Encore une pierre dans son jardin.

 

 

Lorsque j'étais étudiant, j'ai choisi d'écrire un mémoire sur la pratique du surf en Bretagne. C'est de là que me vient ma mauvaise réputation. Croient-ils que je donne de mauvaises idées aux plus jeunes ? Il s'agissait d'identifier une pratique sportive nouvelle et de comprendre comment elle participait à changer le paysage. Ce besoin de me promener au bord de la mer me vient droit du collège. Le mercredi après-midi, par beau temps comme sous le crachin, nous marchions en groupe plusieurs kilomètres jusqu'à la grande plage. Mais nous ne restions pas sur le sable.

 

Les côtes bretonnes, c'est avant tout de la lumière. Une lumière aussi changeante que l'estran à chaque marée, et qui éclaire le cœur et l'âme autant que le regard. Je commence à la connaître,:mais je n'aurai pas trop d'une vie pour essayer d'en faire le tour. Et chaque fois que je revois les grands puits de lumières, comme cet été-là, je pense à David.

 

 

A l'occasion de la fête de l'école, au printemps de cette année tragique, chacun sortit ses plus beaux atours. Dans l'après-midi, les élèves volontaires avaient présenté un spectacle théâtral. Bien sûr que j'en étais, déguisé en rhinocéros pour jouer la farce de Ionesco. Nous eûmes un beau succès. Et bien sûr que l'on ne vit pas David de la journée.

 

Le soir, je fus encore plus fier, pendant le petit bal organisé dans la salle des fêtes, en voyant pour la première fois mes parents danser. Leurs valses étaient splendides. Ils tournaient avec une grâce folle comme des derviches et tout le monde fut impressionné. Que pouvaient bien faire les parents de David ? Il sembla que nul ne s'était posé la question.

 

 

(A suivre...)

 

 

 

 

 

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