Sur un Air de Campagne (171)

Quand on n'a plus de larmes pour pleurer... (5/5) (Petit roman didactique en guise de parenthèses silencieuses.)

Plusieurs fois, au dortoir, bien que je fusse le plus jeune, j'ai eu l'envie d'intervenir pour prendre la défense de ce pauvre David, qui croulait sous les avanies de nos camarades. Mais je n'osais pas risquer de me faire mettre au ban de la petite communauté. Il en faut du courage pour s'opposer à la force d'inertie d'un groupe ! Même le pion n'intervenait pas. Et les professeurs, tout occupés des difficultés scolaires de David, étaient loin de se douter de ce qu'il se passait après que la cloche de 17 heures avait sonné.

 

Moi, aussi, j'étais titillé par le désir d'écrire, encouragé par les compliments de Mme Didon sur mes petites rédactions et ses conseils de lecture. Mais je me gardais bien de le dire à qui que ce fut, et j'étais assez populaire pour qu'on ne fouillât pas mes affaires personnelles.

 

 

Pourquoi, cette année-là, la direction organisa-t-elle une classe de mer en fin d'année ? Pourquoi choisirent-ils l'île de Batz ? Et que se passa-t-il dans les premiers jours du séjour ? Je n'en ai qu'un vague souvenir. Je revois les bâtiments de la colonie, le soleil couchant sur Roscoff, et je me souviens des visages des îliens rencontrés lors des balades à pieds – burinés par le vent marin. Je me souviens de la longue montée des marches jusqu'au sommet du phare et des splendeurs du jardin exotique. Je revois la petite école de voile qui nous baptisa tous, petits campagnards, aucun de nous n'étant jamais monté dans un bateau. Je revois les sourires et les pleurs du deuxième week-end, lors de la visite des parents. Mais l'essentiel m'a échappé.

 

Il faut dire que, depuis le premier jour de la classe de mer, j'avais officiellement la première copine de ma vie. La petite amoureuse se prénommait Guillemette et était aussi guillerette que son prénom le laissait penser. Une petite paysanne, comme moi, mais un peu plus âgée. Je passai l'intégralité de mon séjour auprès d'elle, et c'est pourquoi je n'ai jamais compris comment on en était arrivé à cette nuit tragique.

 

 

Alors que la mort rôdait toutes les nuits dans le dortoir, je ne pensais qu'à mon flirt et à l'amour naissant. Et il m'arriva même de prendre des précautions de Sioux pour la retrouver dans son dortoir et lui conter fleurette, la nuit, bien que je ne fusse pas encore marqué de l'empreinte de la puberté.

 

Cette nuit-là, je ne me rendis pas jusqu'au dortoir des filles. Le pion n'avait pas montré le bout de sa moustache et il régnait parmi l'assemblée de gars une ambiance lourde et délétère. Il faut dire que nous partagions pour la première fois le dortoir avec les externes et les demi-pensionnaires – ce qui mettait à mal notre équilibre précaire. Comme d'habitude, ce fut Alex qui déclencha les hostilités, peu après minuit. Plutôt que de forcer David à dormir parterre, il lui prit l'idée folle de lui pisser dessus. Et je ne sais pas comment ni pourquoi plusieurs camarades, d'habitude réservés, l'imitèrent.

 

David ne pleurait même pas, englouti par toute cette pisse comme par un trou noir, emporté avec ses petites réflexions sous forme de poèmes vers un ailleurs où il aurait sûrement droit à la qualité de « martyr. »

 

Je n'avais pas participé à la brimade barbare, mais je mis longtemps à m'endormir cette nuit-là, malgré l'air iodé respiré à pleins poumons toute la journée et, au réveil, étrangement, ma première pensée n'alla pas à Guillemette mais à David. Je guettais l'apparition de son fantôme lorsque l'on entendit des cris aigus suivis de pleurs en provenance de l'extérieur.

 

Tôt le matin, au cours de sa promenade, Mme Didon avait trouvé le corps de David, sans vie, parmi les laminaires et les algues brunes. Elle avait donné l'alerte, appelé les autorités, et personne ne savait comment il convenait de réagir.

 

 

La journée qui suivit passa comme un mauvais rêve. Les parents de David, atterrés, la police qui borna l'endroit où on avait retrouvé le corps du noyé, les murmures des voix épouvantées, les questionnements des adultes, la tristesse infinie des filles, et les remords poignants des gars qui avaient pensé un jour intervenir sans le faire ; tout cela participe du brouillard dans lequel je me trouve encore plongé aujourd'hui, en y repensant.

 

 

La classe de mer prit fin et nous rentrâmes dans nos familles, le ventre noué, les larmes aux yeux, le cœur serré et le moral au plus bas. Quant à moi, les événements tragiques eurent raison de mon début d'histoire d'amour.

 

Sans que je sache pourquoi, je fus choisi pour représenter les élèves lors des obsèques. Ce fut mon premier poème lu en public. Peut-être que c'est de là que vient ma vocation. Le texte commençait ainsi : « Quand on n'a plus de larmes pour pleurer... » et fut interrompu par mes pleurs. En sortant de l'église, on resta tous parmi nos familles, sans même se dire au-revoir, ni chercher à garder le contact avant les grandes vacances à venir...

 

 

 

Au village, depuis quelques jours, les harceleurs se font moins nombreux et moins combatifs. Perdu dans mes souvenirs, je me demande si tout ça n'était pas que le fruit de mon imagination. Ma sœur est guérie du sale virus. Mon neveu a retrouvé le chemin de l'école. Quand il sera plus grand, j'aimerais qu'il lise cette histoire. C'est pour lui, autant que pour mon camarade en poésie, que je l'ai écrite. Bientôt, je lui apprendrai à apprivoiser les bords de mer et leurs lumières si riches.

 

Quand on n'est pas soi-même parent, être oncle ou tante c'est sérieux. Depuis quelques années, je prends mon rôle de tonton à cœur. Je lui raconte des histoires, je lui écris des contes et des chansons. Je joue avec lui en essayant de retrouver mes propres jeux d'enfant. Et, comme ses parents, je m'inquiète de la tournure des événements et de la marche du monde pour son avenir.

 

 

A la dernière occurrence de mon anthologie poétique, Pierre Vinclair. « Je ne sais quelle langue je dois / malaxer pour prendre la terre à / témoin de ton courage (n'importe / laquelle fait l'affaire, ou aucune) / t'offrir un réconfort minuscule / au milieu des angoisses , souffrances / endurées depuis combien de temps ? )

 

 

L'horloge automatique du clocher a été réparée. Hier, je me suis rendu une nouvelle fois jusqu'à Roscoff. Avec ma canne, j'ai réussi à marcher jusqu'au bout de l'embarcadère. Le soleil brûlait les yeux sur l'île de Batz. Je n'y mettrai plus les pieds. J'ai foulé la terre des souvenirs les plus durs. Je continuerai à marcher sur la côte. David, quelle vague venait te prendre chaque nuit ? Et pour t'emporter jusqu'à quels rivages ? Je n'oublie pas.

 

FIN.

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