Sur un Air de Campagne (178)

FERMÉ POUR LA SAISON petit roman expresso en 5 parties en guise d'autoportrait contemporain format 'paysages' pour s'amuser un peu par temps de pandémie. Quand la petite musique remplace les petites chansons. 3ème partie : "la Vie, la Mort, la Coiffure" - 1999 (1989)

3ème partie : LA VIE, LA MORT, LA COIFFURE – 1999 (1989)

 

 

C'est une ville non loin de l'océan. A la faveur d'une année off de son amie surfeuse aux États-Unis, consécutive à l'accident, Olivier s'est inscrit dans une école de communication, profitant de surcroît d'une bourse d'études. Dans cette école, fondée par un homme politique régional proche de l'extrême-droite nationaliste, l'apprentissage est basé sur la pratique et organisé en séminaires.

Dans sa promotion, modèle du politiquement correct en vigueur à la fin des années 90, on trouve un Juif, une Arabe, un hémiplégique en fauteuil, deux ou trois homosexuels, une lesbienne, une banlieusarde, une quadragénaire etc. Un vrai panel publicitaire représentant la population française. En sus de l'apprentissage des logiciels et techniques de communication et des médias en vigueur, mêlés de conférences de professionnels, les étudiants se sont engagés dans un « chef d'oeuvre. » Afin de leur apprendre à se surpasser, ils doivent réaliser un projet d'envergure qui leur tient à cœur, seul ou en équipe, avant la fin de l'année et le stage obligatoire.

Avec Jean-Philippe, Morgane, Stéphanie et Chrystèle, Olivier a choisi de réaliser un film d'entreprise de A à Z. Ils ont obtenu un bon budget d'une chaîne de coiffeurs franchisés pour faire un film, destinés aux employés et petits patrons, les préparant à un changement radical de méthodes de travail. Option Com' Interne.

L'année est déjà bien avancée et les cinq camarades n'ont toujours pas écrit la moindre ligne de scénario. Ils ont juste un titre : 'Ouvert même la nuit. » On les retrouve à quatre, un soir, dans le grand appartement en colocation donnant sur une grande artère de la ville non loin de l'océan, occupé par Jean-Philippe à l'occasion de l'absence de ses colocataires.

Dans l'échantillon représentatif, Jean-Philippe tient le rôle de l'homosexuel drôle et brillant, Morgane la grande bourgeoise, Stéphanie la fille de légionnaire, Chrystèle la Parisienne et Olivier celui de l'intellectuel de la campagne. Ils se sont réunis, une fois de plus, pour tenter d'avancer dans leur projet de film, sans Chrystèle, partie en week-end avec son ami. Le soir est tombé en cette journée d'automne, les bruits de la ville sont atténués par les gros rideaux grenats et oranger, la journée a été agréable, les couses sont faites pour plusieurs jours, au cas où, propices à la confidence et à la création.

 

 

  • J'ai apporté la presse. Voici, Paris-Match et Ici paris, comme chez le coiiffeur...

  • Bon. Alors. Résumons. Nous avons d'un côté une grande chaîne de coiffure discount qui se lance dans le bio, les massages aryurvédiques et souhaite ouvrir ses boutiques jusqu'à 23 heures pour attirer les jeunes et les CSP + Et de l'autre ? Morgane ?

  • Ben, de l'autre, nous avons cinq camarades qui ne savent toujours pas comment ils vont dépenser le gros budget alloué. Et qui préféreraient partir en vacances à Ibiza avec le magot....

  • C'est un bon résumé de la situation.

  • Arrête de déconner. Il faut vraiment essayer d'avancer cette fois-ci ! On a quelques jours. Profitons-en.

  • Oh la rabat-joie ! On t'a connue plus rigolote Stéphanie...

  • Bon. Comment on démarre?Jean-Philippe ?

  • Si on s'installait dans le salon. Attention au tapis, mes colocataires y tiennent beaucoup. Installez-vous, je vais chercher les bières.

 

Morgane, Stéphanie et Olivier s'installent dans le grand salon. Les deux filles dans le BZ et Olivier dans un des fauteuils dépareillés, le plus profond, et pose sa canne au sol. Jean-Philippe apporte un pack de Heineken édition limitée et le pose sur la table basse Ikéa, de fer et de verre. Les tentures sont tirées.

 

  • Pourquoi on ne partirait pas de l'expérience de chacun ? On va tous chez le coiffeur !

  • On ne voulait pas te le dire, Morgane.. Mais puisque tu en parles.. Il est urgent de te défaire de cette frange de jeune fille sage. On te voudrait un peu plus rebelle !

  • Rebelle comme Olivier qui a déjà fini sa bière ?

  • C'est à la fois de la soif et du festif ! Mais est-ce que vous savez que les joueurs de foot remplaçants qu'on voit boire à la bouteille, assis sur le banc pendant tout le match, on les appelle les « coiffeurs » ?

  • Excellente idée ! Des itw de joueurs de foot qui vantent les talents de nos coiffeurs. Ceux-là ont vraiment des coupes démentielles. Vous avez-vu la dernière de Cissé ? Il doit aimer se faire chouchouter celui-là !

  • C'est qui Cissé ?

  • A mon avis, la clientèle de « Coiiffés-Décoiffés » est plutôt admirative de Zidane et de sa calvitie précoce... Je dis ça, je dis rien...

  • Et puis vous oubliez les femmes ! Je sais bien que le foot féminin est à la mode, mais celles-là ne vont pas chez le coiffeur aussi souvent que Cissé !

  • On peut fumer chez toi Jean-Phi ?

  • C'est en discussion, mais aux dernières nouvelles, on a toujours droit! Mes colocataires sont très chiants. Il faut juste faire attention au tapis !

 

Olivier et Jean-Philippe allument une cigarette. Stéphanie est rêveuse. Morgane fait semblant d'être incommodée par la fumée.

 

  • Il faut trouver le client idéal. Qui peut bien aller se faire couper les tifs avec un massage rapide à 22 heures dans une petite ville de province ?!

  • Il faut voir le côté fun pour les ados et le côté bio pour les jeunes qui travaillent. Moi je trouve que c'est plutôt cool...

  • Elle a bon dos l'adolescence !

  • Vous y alliez, vous, chez ce genre de coiffeurs, quand vous étiez au lycée ?

  • Excellent ! Vous étiez où au lycée ? Moi j'étais la tête de Turc du Lycée Brizeux à Saint-Brieuc. Une horreur. On ne connaissait pas encore le mot harcèlement. Et j'avais les cheveux longs !

  • Pauvre Jean-Phi ! J'ai du mal à t'imaginer en vilain petit canard... Moi, j'étais au lycée Guist'hau à Nantes. Impersonnel mais classieux. J'avais déjà ma frange. Et toi Stéphanie ?

  • Lycée français de Dakar. Aventureux et très snob. Vous ne pouvez pas vous imaginer combien les Français de l'étranger sont des connards. C'était un boy qui me coiffait.

  • Olivier ? Il n'y a plus que toi pour sauver l'honneur !

  • Interne dans un lycée tenu par des pères salésiens et situé en pleine campagne. J'en garde un souvenir génial. Je me faisais couper les cheveux chez un coiffeur indépendant à Morlaix. Sur sa vitrine, c'était marqué « coiffeur-visagiste. » Je lui ai même servi de modèle dans une foire-exposition. J'étais installé sur un petit gradin, dans son stand, et il m'a torturé devant les visiteurs.

  • Et bien voilà ! On l'a notre client idéal pour « Coiffés-Décoiffés » ! C'est toi Olive !

  • Mais comment tu as pu devenir aussi moche après avoir été mannequin dans ta jeunesse ?

  • Son coiffeur-visagiste ne s'intéressait qu'aux cheveux, sans doute. Pas aux visages ! Il n'avait fait que la moitié de la formation...

  • Que vous êtes connes ! C'est une beauté de la campagne !

  • Olive, on va t'appeler « Belle des champs » !

  • Pour être honnête, la coupe était complètement ratée... Je ressemblais à Hitler avec ma mèche. Mais j'ai continué à aller chez lui.

  • Excellent ! Mais j'ai du mal à imaginer la scène.. t'étais vraiment sur une estrade ? Comment t'as fait pour te plaire au lycée ? C'est l'enfer pour tout le monde, le lycée !

 

Olivier se sert une quatrième bière. Jean-Philippe enlève son pull en grosses mailles. Morgane et Stéphanie se sont rapprochées sur le canapé. On s'échange des regards complices. Le brain-storming suit son cours.

 

  • Qui veut des Pringles et des cahouètes ? Pas tous à la fois...

  • Mais tout le monde en veut !

  • Et si on passait au vin blanc ? Olive ?

  • Un petit muscadet sur lie qui va bien ?

  • On avait oublié que t'étais boursier. Comment tu peux boire cette piquette ?!

  • Il est comme moi... Du moment qu'on puisse fumer des clopes et boire des bières...

  • Alors ? Ces années-lycée, Olivier ?

  • J'ai passé une année de terminale géniale. J'étais pion, surveillant du dortoir des petits de 6ème et 5ème. Je leur racontais des histoires de Pierre Bellemare avant de dormir. Je vivais la nuit. Le mercredi, on avait des interros de 4heures. C'était un ancien militaire qui surveillait. Dans la nuit du mercredi au jeudi, je descendais en salle des profs avec un copain. On remontait les copies et on s'inspirait des meilleurs. C'est un super souvenir ! Une fois, j'ai dû copier intégralement la dissertation d'une tête de la classe. Deux semaines plus tard, en rendant les copies, le prof m'a convoqué avec la fille pour que je leur explique comment c'était possible de rendre deux devoirs identiques. Je lui ai répondu « mais par la transmission de pensée, bien sûr ! » Il est devenu tout blanc.... J'étais vraiment populaire. Et puis il y a eu la découverte du cinéma. On avait une salle avec un grand écran. J'ai vu des tas de films la main dans la culotte de ma copine, à quelques fauteuils d'un curé. J'avais l'impression de tenir le monde dans ma main. Quand ce n'était pas elle qui avait la main dans mon froc...

  • Waouh !

  • Génial !

  • Et c'était quel genre de films ?

  • Des films qui étaient sortis en salle trois ou six mois plus tôt.

 

Olivier se lève d'un bond, sans sa canne, se met debout sur le fauteuil et crie : « Oh capitaine... Mon capitaine ! » Il manque tomber à la renverse.

 

  • Le cercle des poètes disparus ! Excellente madeleine !

  • Tu la doigtais vraiment pendant tout le film ?

  • Toujours fraîche et légère, Stéphanie...

  • Mais, je demande... c'est tout !

  • Et si on prenait un bain ? On serait mieux pour réfléchir. L'eau chaude ça fait venir les idées. C'est Archimède qui l'a dit !

  • Un bain ? A quatre ?!

  • La baignoire est grande... On peut même y fumer des clopes et boire des bières. J'ai fait couler l'eau...

  • Qui commence ?

 

Jean-Philippe enlève son pantalon en velours, son slip et son t-shirt à l'effigie de Superman. Olivier suit le mouvement en boxer. Et, après un petit temps de tergiversation, les deux filles se retrouvent également à moitié nues. Ils restent plantés, se demandant comment entrer à quatre là-dedans, et finissent pas trouver une position confortable.

 

  • Je vous préviens, il va falloir tourner... Je ne vais pas me prendre le robinet dans le dos pendant tout !

  • Je croyais que tu étais pris par une belle surfeuse étrangère, Olive ?

  • Non. Pas une étrangère.. Elle a pris une année off aux States. On s'est mis d'accord sur le fait qu'on restait libres..

  • En tout cas, ne vas pas t'imaginer que tu vas pouvoir tenir mon monde dans tes mains !

  • Non ! Morgane ne mange pas de ce pain-là !

  • C'était quoi les autres films ?

  • Il y en a eus plein. Des films grand-public de qualité. Je ne sais pas si cette catégorie existe toujours... Qui se souvient de la scène de la poterie dans Ghost, avec Demi Moore ?

  • Jean-Phi ! C'est lequel d'entre-nous qui te fait cet effet-là ?

  • Ce soir, au Cinéma de Minuit, dans le cadre de la rétrospective renouveau du cinéma italien, nous allons voir « la Dolce Vita » de Fédérico Fellini...

  • La voix de Claude-Jean Philippe ! Tu le fais bien !

  • T'es sûr que c'est lui ?

  • En direct ! Qui d'autre ?

  • Nous n'avons pas les mêmes valeurs !

  • Mais si bien sûr ! Tout le monde commence par ce cinéma-là !

  • Celui que j'ai préféré, ça a été « Paris, Texas » de Wenders. La musique de Ry Cooder au début, ce mec qui marche dans le désert avec sa casquette pour seule ombre....

  • Tu oublies la scène du peep-show !

  • Non, je n'oublie rien. Ni la casquette d'Harry Dean Stanton ni l'accent génial d'Aurore Clément. Ni le pick-up ni les avions que le personnage observe au-dessus de Los Angeles depuis la colline. Enfin, bref !

  • Non ! Vas-y ! Continue !

  • C'est un film sur la part d'enfance qu'il faut abandonner pour la léguer à un enfant. Ce mec-là est resté enfant avec son rêve de terrain légué par son père dans le désert, au lieu-dit Paris au Texas...

  • C'est pas sa mère ?

  • Enfin. Bref. Ça a été un sacré choc. C'était mon premier film en V.O. Je connaissais la scène de 20 minutes dans le peep-shox par cœur.. Je voudrais me plonger dans ce pull en mohair rouge pour sentir l'odeur apaisante de Nastassja Kinski ! Enfin, bref !

  • Travis … ? Travis ? It's you, Travis ?

  • Mais Jean-Phi doit préférer Fassbinder !

  • Je suis sûr qu'on vous a passé « Top Gun » …

  • Top Gun c'est quoi ?

  • C'est pour les garçons, Stéphanie ! Tu peux te rendormir....

  • Mais non ce n'est pas pour les garçons ! Gooze ! Fais-moi l'amour, bête de sexe, ou je ne réponds plus de mon corps !

  • C'est à moi que tu t'adresses, Morgane ?

  • Comment tu connais ça ?

 

Dans la baignoire, après avoir fait couler de l'eau chaude, les mains se font baladeuses et les regards déjà égrillards. Sans jouer à la chaise musicale, les baigneurs changent de place en tournant, afin que chacun puisse bénéficier de la meilleure place, à l'arrière de la baignoire. Quand soudain, un téléphone se met à sonner. Morgance se lève et court sans prendre le temps de se sécher.

 

  • Je ne m'y ferai jamais à ces portables...

 

Elle revient après quelques secondes de conversation entrecoupée de jurons.

 

    • C'était qui ?

    • C''était Dieu à l'appareil. Il vous demande de rester sage... Je n'ai pas compris la fin, il passait sous un tunnel...

    • Et si on continuait plutôt avec Meg Ryan ?

    • Stéphanie ? Si tu nous faisais la scène de l'orgasme dans le restaurant quand Harry rencontre Sally ?

    • Oh, oui, Stef ! Fais-nous ça !

    • Olive, tu auras droit à ça le jour où tu pourras me porter comme dans « Dirty Dancing » !

    • Le cinéma... Le cinéma... Le grand cinéma.. 24 fois la vérité en une seconde...

    • Godart ! Excellent ! Tu sais en imiter d'autres ?

    • Non, ce sont les deux seuls que je connaisse...

    • Je ne voudrais pas gâcher la fête... Mais vous ne trouvez pas que ça sent un peu le cramé ?

    • Merde ! Ma veste !

 

Olivier sort de la baignoire et d'un geste nerveux éteint la flamme qui commençait à brûler sa jolie veste posée contre l'ampoule à nue. Une veste qu'il avait achetée pour remplace sa veste en velours et être à la hauteur de ses camarades de promo. L'incident jette un petit froid, d'autant qu'Olivier est vexé, et chacun entreprend de sortir du bain.

 

  • Il était temps de sortir ! A force de régresser, j'ai failli faire pipi dans le bain !

  • C'est toi le chat !

 

Jean-philippe donne une petite tape sur l'avant-bras d'Olivier et tout le monde se met à courir en tous sens.

 

Après plusieurs minutes de poursuite infernale à travers tout l'appartement, la sonnerie de l'entrée retentit. Jean-Phi va ouvrir, complètement nu. C'est Chrystèle qui est revenue plus tôt de Paris.

 

  • Je vois qu'on a l'air de s'amuser par ici ! J'ai manqué quelque chose de grand ?

  • Non, c'est rien... On était en train de débriefer.

  • Vous avez des idées pour le film ?

  • Ben. Je te dis... On fait le debrief...

  • Si je comprends bien, vous en êtes toujours à la vie, la mort, la coiffure....

  • Non. Pas encore à la coiffure... On en était à coiffés-recoiffés. Mais on a oublié le shampoing !

  • Vous avez un meilleur titre que « Ouvert même la nuit » ?

  • On a pensé à « Nouvelle vague »...

  • Déjà fait mille fois. Ni fait, ni à faire !

  • Vas-y, construis ta légende ! C'est toi le chat !

  • Cool !!

 

 

Dans la ville non loin de l'océan, la nuit est déjà bien avancée. Le calme a endormi les derniers noceurs. Alors que quatre corps se mélangent en douceur et avec maladresse, s'efforçant de rester légers, essayant de satisfaire des désirs que la culture de masse n'est pas en mesure de satisfaire, mais qu'elle suscités par ses produits.

 

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