Sur un Air de Campagne (150)

« Partir c'est mourir un peu. » Et mourir, c'est partir beaucoup...

Ta Vallée, ta Katia

Santangelo

 

 

 

 

Dans beaucoup de civilisations premières, c'est l'union d'un homme ou d'un demi-dieu avec le ciel qui crée la Terre. Ou l'inverse.

Hier, des tracteurs hurlants, comme ceux qui passent tous les jours dans mon village, ont traversé la ville alors que j'occupais une terrasse. Que me veulent-ils ?

La terre ment autant que le ciel.

Encore plus puissant que la madeleine de Proust, l'odeur de foin légèrement humide lors des fauchages du mois de juin. Un poil en dessous, l'odeur de la terre après une petite pluie de juillet.

L'argent de la terre ne sert pas à consommer, mais à posséder et dominer.

Quand on a passé son enfance et son adolescence dans les champs, il faut vingt ans pour se décrotter. Et arrêter de puer des pieds.

Que deviennent les Grands Cimetières Sous la Lune lorsqu'elle est à son nadir ?

Le poids d'une petite ferme sur les souvenirs ? Un fardeau bien plus lourd que n'importe quel héritage bourgeois.

Me réservent-ils le sort du héros de « Hors Satan » de Bruno Dumont ? Un film sur un « marginal » de la campagne - comprenez « original » - que tout le monde prend pour un débile, et qui se fait tuer pour expier la mauvaise conscience des habitants d'un village du nord de la France. C'est adapté d'une histoire vraie qui avait fait l'objet d'une simple mention dans le journal local. Dans « l'Humanité », un autre film de Dumont, on voit un homme se prendre au piège de l'amour d'une « terrienne. » Cet amour qui confond le Ciel et la Terre. C'est chez ce réalisateur qu'on trouve les plus belles lumières du cinéma français. Mais, par chez moi, on préfère Arthus-Bertrand.

Dans mes campagnes, la plupart des paysannes cultivent à genoux. Jusqu'à la mort. A chaque fois qu'elles sortent, elles changent de vêtements. Parfois plusieurs fois par jour.

Se laver les mains.

La croûte de terre de l'enfance est encore plus dure à percer que le plafond de verre qui plane au-dessus de ceux qui essaient d'y échapper.

Quand il était enfant, Quentin s'étonnait que son père mît de la paille dans ses bottes.

Est-ce que les patates de l'Angelus de Millet sont les mêmes que celles de mes économies au Crédit Agricole ?

La terre appartient à celui qui la travaille. Même de nos jours, il est très difficile de bouter un exploitant locataire hors de la terre qu'il travaille, même s'il ne paie pas son loyer.

Après 75 ans de vie sur terre, mon père n'arrive pas à se faire à l'idée qu'il va devoir aller habiter dans un bourg. Même après avoir acheté une maison. Il a peur d'être perdu sans sa ferme.

Dans mes campagnes, les paysans continuent à construire leurs maisons dans un champ de leur propriété. Et ils continuent à y entretenir un jardin et un potager.

« Le Penseur » de Rodin soutient-il sa tête dans sa main parce qu'il est fatigué d'avoir travaillé la terre toute la journée ?

Et encore des fermes vides. Et des champs mal entretenus. Que se passe-t-il ?

Balzac a écrit « les Paysans ». Zola a écrit « la Terre. » Qui pour parler de ça aujourd'hui ? A moins que rien n'ait vraiment changé depuis.

Ce week-end, le créateur de mode Jacquemus a organisé un défilé dans un champ de blé de la  région parisienne. Isabelle Adjani était présente, à côté d'un parterre trié sur le volet, tous assis sur des chaises en paille. Pourtant, vous pouvez me croire, la terre ne sera jamais à la mode.

Qui n'a jamais trempé sa queue dans de la terre humide ne saura jamais rien de la création mythologique de la terre et du ciel.

 

 

 

Santangelo.

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